Thé nature au Vizir

    Par Marie-Noëlle Reyer, auteure invitée 

canal       Je suis assise, fin mai, dans un bar, le Vizir, non loin du canal Saint-Martin. De ma place, toujours la même chaise cannée au dossier arrondi, isolée contre un pilier, j’observe l’extérieur. Un jeune homme nain traverse le carrefour. Je m’amuse à anticiper ses décisions. Il va entrer au Vizir et viendra s’installer dans mon retrait. C’est exactement ce qui se passe. Il se hisse sur la chaise en face de moi. Devant mon thé nature, j’ai déplié un article du Nouvel Obs sur la rapeuse Diam’s et une documentation sur les concerts de piano de La Roque d’Anthéron, festival 2006. En récupérant la monnaie, le serveur me demande si je suis chanteuse. Je secoue la tête en souriant. Quand il s’efface, le beau visage du nain surmontant son corps réduit m’attire et me dérange à la fois. Ses bras s’arrêtent au coude. Ses mains se limitent à deux longs doigts qu’il utilise comme des pinces pour ouvrir son sac à dos. Il extirpe et dépose sur la table son portable et deux CD. Son affairement me semble plus authentique que le mien.

         Le serveur se précipite depuis l’arrière-fond pour prendre sa commande en articulant un « Monsieur » sur un ton trop fort, presque claironnant. Monsieur veut boire un jus d’orange. Un peu de temps passe. Je l’observe dans l’intervalle des notes de lecture que j’inscris au dos d’un carton. Il devient de plus en plus attirant. Cheveux châtains coupés courts autour d’un visage de Lancelot. Epaules larges, rondes et tatouées dans l’échancrure d’un maillot Adidas bleu marine. Le temps a continué à passer pour tout le monde. Le serveur chantonne sur la musique. Elle lui donne une envie de voyages. Il aimerait bien aller de l’autre côté de la boule, déclare-t-il à la cantonade.

        Le verre de jus d’orange est vide. Le jeune homme a tout rangé dans son sac et il est parti sur la droite. Je m’attache encore à le suivre des yeux avant de revenir à sa chaise vide. Derrière lui, le vieux boxeur tunisien de mon immeuble remonte péniblement la rue et me salue pour la dernière fois de sa vie.

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