Paco pantanos et le plongeur mélancolique

pantano de San Juan, Madrid

Paco pantanos est l’un des surnoms de Franco, Paco étant le diminutif de Francisco, et pantano un lac artificiel, une retenue d’eau de barrage. Au cours des années 60, l’Espagne a été dotée d’une grande quantité de barrages hydro-électriques à partir d’un vaste plan promu par Franco. Il n’était pas rare de voir aux actualités le Généralissime marchant le long d’un énorme barrage avec son ventre proéminent et son menton en retrait, accompagné des membres du Ministère des travaux publics et d’un ecclésiastique, devant une haie de jeunes filles en habit régional lui adressant le salut phalangiste.

Le Caudillo d’Espagne Francisco Franco a inauguré ce barrage de Camarillas construit pendant la paix féconde de son gouvernement le 6 juin 1963.

Le Caudillo d’Espagne Francisco Franco a inauguré ce barrage de Camarillas construit pendant la paix féconde de son gouvernement-le 6 juin 1963.

Cette « paix féconde » revêt un sens d’autant plus triomphant que Camarillas se trouve dans la province d’Albacete, quartier général des Brigades internationales et de la Force aérienne républicaine en 1936.

Pour créer les barrages, on a englouti des villages entiers sous les eaux et déplacé la population vers de nouveaux villages créés de toutes pièces appelés « pueblos de colonización ». On les distingue encore parfois par le nom du Généralissime accolé à celui du fleuve sur lequel a été dressé le barrage. Je crois, par exemple, que le village de colonisation Tiétar del Caudillo n’a pas encore changé de nom. En revanche, Alagón del Caudillo, en Extremadura, s’appelle depuis 2008 Alagón del río. Un article Wikipedia bien nourri nous explique comment ses habitants délogés ont vécu plusieurs années dans des baraquements sans eau courante et sans route, comme beaucoup d’autres personnes forcées de déménager sur tout le territoire espagnol. Le bien-être du peuple n’était pas, on s’en doute, la caractéristique majeure des années Franco.

Mais à vrai dire je serais insincère et fausse si je m’éternisais dans la déploration. Un passionnant billet de blog du journal el País : « Fantasmas acuaticos, buceo en pantanos » écrit le 7 juin 2010 par Paco Nadal nous donne son témoignage de plongeur mélancolique explorant les villages engloutis sous le pantano de Canelles, en Aragon : interrogeant un vieillard  ̶  le seul être qui se souvienne du temps où son village n’était pas immergé  ̶  il découvre que les habitants estimaient avoir plutôt gagné au change en quittant des villages déshérités pour être relogés dans des villes avoisinantes. En continuant à me promener sur le web, je trouve un autre blog espagnol donnant l’opinion d’un chauffeur de taxi : « Ben dis-donc, si y’avait pas eu Paquito Pantanos on serait maintenant dans le désert ».

J’ai séjourné récemment dans la ville d’Alcántara, célèbre pour son pont romain sur le Tage construit sous Trajan.

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On ne s’offusque pas plus ici du voisinage de ces deux constructions, que des avions survolant la cinquantaine d’hirondelles qui pépient depuis bientôt deux millénaires sous les arches du pont. La fondation de la Compagnie d’électricité Iberdrola restaure et entretient les monuments historiques de la ville, donne du travail à des gens, distribue des bourses aux étudiants, etc.

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Et je dois dire que quand je me suis jetée à quelques kilomètres de là, par 39° à l’ombre, dans ce pantano peuplé de libellules dorées, je n’ai pensé qu’à me rouler dans l’eau et à nager d’une rive à l’autre, comme dans mon enfance, et comme tous les enfants espagnols qui se promènent en barque, essaient d’attraper des truites, barbotent et s’éclaboussent, plongent des rochers, tous ces enfants dont, depuis les années 60, les pantanos peuplent les meilleurs rêves, constituent les souvenirs qu’ils raconteront ensuite à leurs conjoints et à leurs enfants, sans souci des villages engloutis, sans se dire : « Sous mes rames, sous mes palmes, sous mon ventre il y a peut-être des maisons, une place avec une fontaine et des bancs, la rue où on lâchait les taureaux, un kiosque avec des vieux bocaux de bonbons envahis de boue, et si je pique trop en plongeant je peux tomber sur un clocher, sur une grille rouillée… » Ils ne se diront pas plus ces choses vertigineuses que moi à leur âge, et ils auront raison car ils seront séparés de tout ça par les années et que, (j’emprunte cette citation de Tennessee Williams au bel article de Paco Nadal) « le temps est la plus longue distance entre deux endroits ».

Et je sais que mon bonheur d’aujourd’hui est teinté d’une conscience de la disparition des êtres et des choses, et cette mélancolie songeuse ne m’oppresse pas. Je préfèrerais juste  ̶  oubli pour oubli  ̶  que les villages et les rues cessent de porter des noms désignant ce dictateur que l’on a surnommé Paco pantanos.

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Une réponse à Paco pantanos et le plongeur mélancolique

  1. Ken Dreyfack dit :

    Un bonheur à lire. .:-)

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