Le costard fait le moine : sur le parler d’Emmanuel Macron

Notre parler nous ressemble, et celui d’Emmanuel Macron ressemblait pour moi à son visage et son habillement : sage, lisse, propret, sans saveur, produit d’un réseau neuronal aux connexions impeccables.

On se rappelle qu’Emmanuel Macron a été pris à partie à Lunel il y a un an par un militant à qui il a répondu : « la meilleure façon de se payer un costard c’est de travailler ». La vidéo de cet incident a fait le tour des médias et des réseaux sociaux, et a contribué à ternir l’image du futur Président : Emmanuel Macron donnait la preuve irréfutable de son arrogance de ministre-banquier en tenant des propos « outrageants et méprisants » envers le peuple.

Confronté il y a quelques jours à cette vidéo au cours d’un entretien avec des journalistes, Emmanuel Macron, après avoir contextualisé avec précision l’incident, a ajouté à peu près ceci : « Le militant m’avait fait une réflexion sur mon pognon et sur mes costards. Je regrette d’avoir repris le mot costard. J’aurais dû dire costume. J’étais ministre, et un ministre doit dire costume. »

Cette rectification – apportée sur un ton presque rêveur – peut passer pour une insignifiante auto-correction de bon élève, sans rapport avec la justification sur le fond que les journalistes attendaient de lui. Mais j’en ai été favorablement impressionnée. Macron me prouve qu’il cherche à soigner la tenue de sa langue, montrant qu’il est conscient de sa responsabilité à l’égard des mots qu’il emploie. Il comprend qu’en disant costard au lieu de costume, il s’est mis au même plan que son interlocuteur, avalisant subrepticement la décomposition sociale que sa politique veut combattre. Car le costard fait le moine : si notre parler nous ressemble, on dira qu’en sens inverse « on devient comme on parle », selon la formule de Günther Anders. Nous sommes infusés par les mots que nous entendons et que nous réutilisons, et leur capacité de nous piéger ou de nous intoxiquer est aujourd’hui, on le sait, bien plus grande que sous le Troisième Reich auquel se réfère Günther Anders.

Emmanuel Macron n’est pas un orateur populaire : toute posture de tribun le met au bord du couac malgré les leçons que lui prodigue le chanteur Jean-Philippe Lafont. Il n’a pas encore trouvé non plus, il me semble, le bon tempo d’une parole présidentielle, et sa solennité napoléonienne frise le ridicule. En fait, le costume qui lui sied pour le moment le mieux est celui de débatteur, et je lui sais gré de ne pas vouloir donner à ce costume de faux pli. Les interviews filmées de Médiapart du 5 mai montrent qu’il est extrêmement attentif à ce qu’on lui dit, et qu’il a le souci de convaincre son public avec le juste niveau de langue, plutôt que de l’impressionner par des pirouettes et des formules à l’emporte-pièce. Cette vigilance intelligente qui donne à la parole d’Emmanuel Macron sa valeur  ̶  et, par les temps qui courent, sa fragilité  ̶   me semble en fin de compte plus rassurante pour la démocratie que les formes les plus savoureuses et les plus brillantes de gouaillerie démagogique.

Ce contenu a été publié dans grattilités. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Le costard fait le moine : sur le parler d’Emmanuel Macron

  1. Merci pour ce billet si éclairant Nathalie. En effet, E. Macron est très précis dans ses propos et cela nous change des hésitations de F. Hollande qui abusait de la répétition du sujet : la France, elle est… et des propos pour le moins relâchés de N. Sarkozy (c’est un euphémisme). J’ai apprécié comme beaucoup ses réponses calmes et documentées aux provocations grossières, dans tous les sens du terme, de M. Le Pen. Il est à ma connaissance le premier à le faire et à battre cette championne de la démagogie en utilisant le pouvoir des mots bien choisis. Un espoir, même si je ne partage pas toutes ses idées.

    • Merci, Maryse, d’enrichir ce billet en rappelant le parler des précédents gouvernants (j’avais déjà oublié les « La France elle est » !) D’ailleurs, ce matin j’entends à la radio qu’on y parle de plus en plus le Macron : « cela » ; « vous avez raison », une certaine manière de dire « non », etc. Imaginons cette contamination involontaire et quotidienne avec le parler Le Pen…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *