Plage d’avril

Une mouette se plaint, d’autres braillent, le ferry s’embrume et les chiens ce matin sont plutôt bas sur pattes.

Un jeune homme s’assied en lotus contre un oyat. À chignon, torse nu, il m’a l’air  aussi contemplatif qu’un Bouddha, ou que moi, car je contemple la mer avant d’aller faire mes exercices de musculation sur les appareils de l’aire de jeux qui borde la plage, j’allonge mon temps et mes phrases, et au lieu d’aller pédaler dix minutes sur les vélos orthopédiques, je me demande comment voir mieux et dire mieux ce que j’ai tant de fois vu et dit. Mon sage à chignon se lève. Les bras le long du corps, face au soleil, inspiré par l’infini de l’océan, il se livre à une prière bouddhique ou à un exercice de méditation transcendantale. Mais il ne tient pas longtemps la posture, sa vie spirituelle me semble mal assurée et je le vois s’éloigner. Un quinquagénaire également torse nu court lourdement, ses jambes s’emmêlent comme des grosses chenilles. J’entends derrière moi les deux notes du coucou, au milieu de piaillements d’oiseaux qui semblent dire au sable, aux oyats, à l’air :  « Myosotis, myosotis ». Je suis paisible et ravie, puis inexplicablement traversée par une expression qui m’empoisonne : « Et dire que… » dont je me méfie souvent, car les gens qui l’emploient comparent un bon passé à un mauvais présent en hochant la tête, l’air faussement navré de celui qui jouit du malheur d’autrui : « Et dire qu’il n’y a pas six mois il courait encore tous les matins sur la plage ! » « Et dire qu’il s’était complètement désintoxiqué en se convertissant au bouddhisme ! »

Je ne suis absolument pas obligée d’aller faire de la muscu, ces consignes que l’on se donne sont dérisoires. Mais tout bien considéré il vaut mieux que je pédale ici dans l’air marin sur fond de coucou amoureux et de moineaux babillards que dans l’espace cycling des sous-sols du centre de fitness SFM République à Paris. Et je ferai encore mieux d’aller à vélo près du port guetter les avocettes élégantes et les courlis cendrés, dis-je à mon carnet.

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