Petits gestes

Dans la vie on passe beaucoup de temps à faire toute sorte de petits gestes, comme se gratter la tête, se frotter le nez, mettre ses cheveux derrière ses oreilles, appuyer son doigt sur sa joue, crisper les orteils, balancer les pieds, se mordre les os métacarpiens. Ces gestes révèlent parfois une tension interne plus ou moins intense, mais je crois que la plupart du temps ils nous servent juste à éprouver ou à vérifier notre présence corporelle à nous-mêmes, ils satisfont notre simple besoin de se toucher, comme si nous étions nos propres nounours. J’ai vu il y a quelques années un dessin animé – dont j’ai malheureusement oublié le titre  ̶  où les animaux-personnages effectuaient machinalement des petits gestes de ce type tout en parlant et en accomplissant les tâches que requérait le scénario. L’effet était hilarant, justement parce que ces gestes, qui n’atteignaient pas le statut de tics, étaient sans rapport aucun avec l’action ou les caractères. À l’inverse, dans l’oeuvre d’Andy Warhol intitulée Screen test, les personnes qui doivent se trouver chacun quatre minutes face à une caméra font très peu de ces petits gestes, ce qui leur donne l’aspect figé d’icônes : Dali met parfois le doigt sur sa joue, Susan Sontag suçote une branche de ses lunettes noires, et Jane Holzer est impressionnante d’immobilité.

Andy Warhol, Screen test, 1964-66,  Salvador Dali

Andy Warhol, Screen test, 1964-66, Jane Holzer

 

 

 

 

 

 

Un jour, j’ai observé et noté les petits gestes des passagers qui m’entouraient dans le métro. Ce qui saute aux yeux est le besoin de caresser, assez largement satisfait par la manipulation des téléphones portables, mais donnant lieu aussi à des comportements  discrètement étranges :

– Il caresse tendrement son ticket en parcourant les bords, s’arrêtant un peu plus longuement sur les coins, comme s’il voulait en évaluer tactilement le périmètre.
– Elle se ronge les ongles, place une boucle de ses cheveux sur son nez, se frotte le nez, recommence avec la boucle, remonte la lèvre supérieure pour atteindre le niveau du nez.
– Il se gratte le front, en retire une pellicule qu’il pince entre pouce et index, se mouche dans un kleenex assez usé, rajuste ses lunettes et se frotte l’oeil en passant.
– Elle essaie encore de rejoindre son nez avec sa lèvre.
– Il se cure les dents avec son ticket.
– Elle mordille l’emballage du bouquet de fleurs qu’elle tient sur ses genoux.
– Il lisse les poils de ses bras et de ses avant-bras.

Etc. Quel romancier saurait donner sens à tout cela ? Dans les romans médiocres les petits gestes sont banalement codés : se gratter la tête = être embarrassé ; se caresser le menton = réfléchir profondément. Il faut le talent de Robert Walser pour nous égayer des postures corporelles d’un écrivain qui se prépare à l’art de penser :

Il se masse le front, tiraille ses cheveux, dont il possède généralement toute une colline forestière, se frotte le nez avec l’index, se gratte peut-être aussi un peu, se mord les lèvres, affecte une expression énergique en même temps qu’apparemment froide et blasée, nettoie sa plume, s’assied sur sa chaise devant sa table vieillotte, pousse un soupir, et se met à écrire (p.7).

Tout professeur ayant surveillé une salle d’examen mesure le penchant procrastinateur de ses élèves au nombre de leurs petits gestes. Au contraire, Sancho Panza, débordé de travail quand il est devenu gouverneur de son « ínsula » dans la deuxième partie de Don Quichotte, écrit à son maître : « Mes affaires m’occupent à tel point que je n’ai le loisir ni de me gratter la tête, ni même  de me couper les ongles » (II, 51).

Il y a encore une ou deux choses à dire sur Sancho Panza et le grattage, mais pour laisser à chaque billet de ce blog des proportions convenables j’aborderai ce sujet inspirant un autre jour.

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