Le bondissement des choses

Bibliothèque Publique d’Information. Centre Georges Pompidou, Paris

Au lieu de lire le livre qui doit une fois de plus tout m’apporter, mes yeux fixent paresseusement deux hommes marchant dans l’allée centrale les pieds tournés vers le dehors et un port de tête allègre qui me les classe immédiatement dans la catégorie des directeurs. Ils saluent les bibliothécaires et j’ai beau guetter dans leur attitude une nuance de condescendance, je ne remarque rien qui puisse la suggérer tant ils m’ont l’air paisibles et posés en eux-mêmes comme seuls peuvent l’être des directeurs. Qu’est-ce que ça peut bien me faire ? Pourquoi ces observations inutiles me pénètrent-elles d’une sensation douillette, comme si j’étais un chat enroulé dans son panier, les yeux mi-clos et les oreilles dressées ? J’entends des semelles caoutchoutées de baskets d’étudiants et un double claquement talon-plante de chaussures de dames. Je me rappelle les pas des fidèles de mon enfance s’avançant vers la communion dans cette odeur détestée du dimanche, équivalent bondieusard de « l’odeur de pension » du Père Goriot qui me rend sûre que je n’aurai jamais de révélation mystique dans une église.

Et dans une bibliothèque ? Que me dit Jean-Paul Michel ?

Un poète, c’est une oreille, des poumons, un pas. A le lire, on entend comme il respire, comme il marche.

On juge de l’intégrité d’un auteur à son respect du bondissement de chose de la chose – à ses efforts pour lui garder, comme son trésor, mystère, rythme, éclat.

Ma paresse n’aura pas été infructueuse, un des meilleurs moyens de la combattre ayant été de m’y livrer. À défaut de révélation, Jean-Paul Michel me suggère aujourd’hui un début de réponse aux questions que je me posais récemment sur la sincérité  littéraire.

 

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