Jessica la manucure

Jessica me racontait en me faisant la beauté des mains :

— Je veux être gendarme depuis un jour, dans le RER. J’étais avec ma mère, et monte un couple de toxicos. La fille met ses pieds sur la banquette, presque sur ma mère. Ma mère dit : « Vous voudriez bien pousser vos pieds ? » Le toxico a hurlé sur ma mère : « Sale négresse, tu devrais même pas exister, t’existes pas, t’es qu’une négresse. » Moi j’étais terrifiée, cachée derrière mon livre. Et ma mère qui supportait tout ça. A la fin elle s’est levée : « Oui, je suis une négresse, j’existe pas, je suis rien. » Les toxicos se sont tus. Depuis je veux être gendarme. C’est ma mère qui a pas voulu.

― Ne deviens pas gendarme (j’imagine que dit la mère pendant que Jessica plonge mes doigts dans un gel émollient), sors de Sarcelles, travaille à Paris dans un salon qui coiffe Jane Birkin et Mathilde Seigner. ― Mais moi (j’imagine que se dit la fille pendant qu’elle enduit mes ongles de carmin), j’ai entendu ma mère se faire traiter de négresse, jusqu’à ce que maman dise : « Oui je suis une négresse, oui je suis une moins que rien… Et maintenant, filez », (j’imagine qu’ajoute la fille au discours de sa mère car elle voudrait tant qu’elle ait tenu tête aux toxicos et voudrait tant être gendarme qu’un jour elle sera gendarme).

Derrière nous la belle Vannara préparait sa teinture en trouvant ces conversations de mauvais ton dans un salon de cette classe. Il faut dire qu’elle avait connu pire, enfant, au Cambodge.

 

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