Visite à Nathalie Sarraute

Nathalie Sarraute était accueillante avec les personnes qui s’intéressaient à son oeuvre. En janvier 1998, ayant commencé une thèse sur elle, je lui ai demandé un entretien, avec la recommandation de mon directeur Jean-Yves Tadié, par une lettre que je me suis efforcée de rendre digne du lecteur idéal décrit à la fin du roman Les Fruits d’or. Deux jours après elle me téléphone pour me fixer un rendez-vous chez elle.

Une jeune femme m’ouvre, me fait entrer dans la chambre de Nathalie Sarraute, enveloppée de son célèbre châle de mohair blanc, allongée sur son lit, entourée de livres et de médicaments. Elle me présente la jeune femme : « Ma petite-fille Nathalie » (il s’agit de Nathalie Vierny qui, je viens de l’apprendre par la biographie d’Ann Jefferson, avait un atelier de photographie chez sa grand-mère), puis elle dit avec un sourire chaleureux : « Ça fait trois Nathalie ». L’atmosphère est propice à une fusion sarrautienne des identités. Jean-Yves Tadié m’avait prévenue qu’elle avait cette particularité d’être la même avec tout le monde, sans hiérarchie. La thésarde Nathalie n’était pas moins considérée par elle qu’Antoine Gallimard. Comme elle semble à mon entière disposition, je fais porter assez vite la conversation sur sa mère, plus exactement sur la peau de sa mère dont il est question dans Enfance, point de départ de ma thèse. Elle raconte que  « maman » (jamais elle ne dira « ma mère ») avait une peau extraordinaire, « dont je n’ai pas hérité », une si belle peau « qu’il fallait  que j’en dise la chose la plus stupide, la plus sacrilège : — Maman, tu as la peau d’un singe… ». Quand elle parle, elle est entièrement prise par ce qu’elle dit, sans regard en coin sur l’auditeur, et quand elle a fini elle laisse le silence s’installer. J’enfourche mon cheval de bataille et lui demande si elle voit un rapport entre cette peau maternelle malmenée et la soie du fauteuil que la petite Natacha fend d’un coup de ciseaux dans la première scène d’Enfance. Elle me coupe presque la parole : « Cela n’a rien à voir ». Je déglutis et j’avance encore un pion : voit-elle un rapport entre le sens du sacrilège qu’elle vient d’évoquer, et le sentiment de culpabilité qui domine dans ses premiers romans ? « Rien à voir ».

Si je veux rester cramponnée à l’auteur comme le lecteur des Fruits d’or il me faut renoncer à ma piste de travail. Je ne suis plus avec ma Nathalie Sarraute, celle que mes lectures élaborent, mais en face d’une personne totalement étrangère, impénétrable, une muraille. Sans avoir l’air de se douter qu’elle vient de renverser en trois mots tous mes projets, Nathalie Sarraute m’offre un verre de whisky JB au Perrier qu’elle prend tous les jours à 17h  avec ses visiteurs, et me pose avec bienveillance des questions sur mon travail d’enseignante, mes élèves. Elle écoute très attentivement ; je suis surprise de l’intérêt sincère qu’elle porte à autrui, au monde extérieur, et de son respect réconfortant pour « l’école de la République ». Quand je lui dis que je n’étudie jamais ses œuvres en classe parce qu’au moindre signe d’inattention, au moindre regard distrait d’un élève par la fenêtre, j’aurais envie de mettre le coupable à la porte, elle se redresse, ravie : « Ça me touche beaucoup ! » Toute sa fatigue semble tombée. À partir de ce moment le contact est définitivement rétabli. Elle me parle de son admiration pour Saint-Simon, Balzac, de son angoisse de la musique, trop en relation avec le temps et la mort, et sur ce dernier mot sa voix défaille.

Au moment de mon départ elle semble de nouveau fatiguée et me demande avec un regard irrésistible de revenir bientôt (ce que je ferai). Je sors de chez elle très émue, beaucoup plus désireuse de devenir sa dame de compagnie que de poursuivre ma thèse.

Nathalie Sarraute est morte le 19 octobre 1999. J’ai soutenu ma thèse en juin 2003. Quelques années plus tard j’en ai tiré un essai intitulé La Peau de maman.

Je ne suis pas la lectrice idéale des Fruits d’or mais c’est grâce à ma thèse que j’ai pu rencontrer Nathalie Sarraute qui, j’espère, où qu’elle soit, m’a depuis longtemps pardonnée.

 

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4 réponses à Visite à Nathalie Sarraute

  1. Francis Toqué dit :

    … on attend avec impatience le récit de la seconde rencontre …

  2. marie-paule Farina dit :

    c’est beau Nathalie! moi, malheureusement ou heureusement peut-être 🙂 , je n’ai pas pu discuter comme cela avec Sade à Charenton

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