Quand je lis en espagnol, je suis emportée par le caractère direct et concret de nombreuses expressions que le français traduit pâlement.
On reconnaîtra que « hacer de tripas corazón » (“faire de tripes coeur”, c’est-à-dire “transformer les tripes en cœur”) a plus de vigueur que ” faire contre mauvaise fortune bon cœur”.
Et que “una dedicatoria de puño y letra” (“une dédicace de poing et de lettre”) a plus de muscle qu’une “dédicace manuscrite”.
Mais Valère Novarina vient curieusement me réconcilier avec le français à travers le hongrois. Sa mère, sans savoir parler cette langue, lui chantait – quand son père était absent – une chanson hongroise “poignante et hermétique” qu’avait composée jadis à Genève pour elle un éphémère fiancé repoussé par le grand-père, reparti en Hongrie, puis mort à Auschwitz. Novarina rapproche de notre langue ce hongrois radicalement étranger qui le fascine :
Hongrois et français s’étendent, s’épandent, se déversent : deux langues faites pour aller loin, faites pour aller profond – non par les soubresauts de l’accent tonique et l’agitation continue, mais par l’amplitude rythmique et l’embrassement respiratoire.
Et :
Deux langues embrassant large, prenant l’espace, amples – non agitées de vagues rythmiques – puissantes et fortes, non troublées de mouvements de surface, non mouvementées par ces petites vagues que ne cessent de faire l’italien, l’allemand, l’espagnol, l’anglais, etc.
Trouver “une langue inconnue”, comme dit le titre du livre, c’est peut-être retrouver au fond de soi le Hongrois prénatal, déracinant et maternel à la fois.
Ceci ne m’empêchera pas d’aimer les tripes et les poings espagnols, quelles que soient les “petites vagues” qu’ils soulèvent. Dans ce même livre, Novarina se délecte d’ailleurs des patois savoyards qui, pleins de mouvements de surface, varient d’une vallée à l’autre et sont comme “des empreintes d’animaux en nous”.
