Orthographe et paillardise

Lulu me demandait hier pourquoi je ne signalais pas aux éditeurs les erreurs orthographiques que je remarquais dans leurs livres.
Je lui ai répondu par une chanson que nous chantait maman dans la voiture.

(Sur un air de trompe de chasse.)

Monsieur de Dampierre ayant déclaré
Que tous les cocus devaient être noyés,
Madame de Dampierre lui a demandé
S’il était si sûr de savoir nager.

(Maman disait par bienséance : “que tous les humhum devaient être noyés”, mais bien sûr nous savions qu’il s’agissait des cocus sans comprendre exactement ce que ça signifiait).

Cette histoire pour dire que si on veut jouer les vestales ou les scrogneugneux (avec un x ou un s ?) de l’orthographe, il faut être bien sûr de savoir nager dans les accords grammaticaux.

Jean-Baptiste Oudry : Marc-Antoine, marquis de Dampierre (fragment du tableau : “Louis XV chassant le cerf dans la forêt de Saint-Germain”).

Mais voilà qu’une fois de plus Internet m’entraîne tout à fait ailleurs. J’y découvre que Marc-Antoine de Dampierre (1676-1756) était le maître de vénerie du duc du Maine, puis gentilhomme des Menus-Plaisirs de Louis XV, et en même temps comédien et musicien. Ayant fait perfectionner la trompe de chasse du roi, il fut considéré comme virtuose de la trompe… Madame de Dampierre ne devait pas voir souvent son mari et il n’est pas difficile d’imaginer qu’elle a cédé, elle aussi, à quelques tentations.

On trouve sur le web plusieurs versions de cette chanson paillarde. Toute la Cour y passe : le duc de Chevreuse, le duc de Bordeaux, le comte d’Artois et la duchesse de La Trémouille qui rime assez richement avec « couille ».

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Concession

J’ai beau ne pas m’ériger en vestale de l’orthographe (on a tous des moments d’inattention),  il y a des choses qui me chagrinent. Par exemple, cette confusion croissante que je trouve aujourd’hui dans les œuvres littéraires les mieux écrites et les plus soigneusement éditées  entre quoique et quoi que.

Ce lapinot trouvé sur Google ne résout pas grand-chose car la situation est encore pire pour quelque/quel(le) que soit– déformé parfois en tel(le) que –  / quelque que.

J’en ai composé une autodictée :

– Quoi que je fasse on me dit : « À refaire ».
– Quoique je travaille bien on me dit : « À refaire ».
– Quelle que soit mon ardeur au travail on me dit : « À refaire ».
– Quelque grande que soit mon ardeur au travail on me dit : « À refaire ».

Toutes ces  conjonctions servent à exprimer la relation de concession. Je n’arrive malheureusement plus à mettre la main sur une vieille grammaire de 4ème/3ème que j’utilisais avec mes élèves et qui abordait “les subordonnées d’opposition et de concession” avec beaucoup de simplicité et de clarté. Je me rabats sur la non moins vieille Grammaire du français classique et moderne de Wagner et Pinchon qui donne une définition de la concession :

Quand une action ou un état semblent devoir entraîner une certaine conséquence, l’opposition naît de ce qu’une conséquence contraire, inattendue, se produit. C’est ce qu’on nomme la concession ou la cause contraire.

À la différence de l’opposition dite « simple », la concession est donc un choc entre une cause et une conséquence non voulue, comme dans mon autodictée. Ceci me rappelle à quel point les relations d’opposition, de cause, de conséquence, de temps et de condition sont mêlées. Par les exemples de Wagner et Pinchon, on comprend ensuite que la phrase suivante de Supervielle contient une opposition “simple”, avec une nuance plus temporelle que causale :

Et tu n’as pas honte de diriger le pillage d’un bateau, quand tu prétends être notre directeur de conscience.

Et celle-là, de Balzac, contient une concession, c’est à dire une “cause contraire”, entraînant cette fois une compensation :

Quelque grossière que soit une créature, dès qu’elle exprime une affection forte et vraie, elle exhale un fluide particulier.

Il y a dans cette dernière phrase concessive une façon généreuse de rendre justice aux choses et aux gens, une sorte de fair-play qu’un élève de 3ème comprend tout de suite : concéder un corner au foot, c’est l’accorder à l’adversaire.

Mais cette élégance de la concession lui permet aussi d’être une arme rhétorique à fleurets mouchetés que les universitaires connaissent bien. C’est l’art perfide de faire semblant d’accepter un argument pour garder l’avantage et mieux couper le sifflet à l’autre : “Certes, vous direz que… (long développement onctueux) mais… paf.”

Lien sur ce blog  : https://patte-de-mouette.fr/2018/02/08/sur-lhabitude-de-lire-les-fautes-dorthographe/

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Tant que

                                                                                                                             Pour Marie-Paule

Tant que j’aurai un papier, un stylo, au moins un genou, au moins une main, au moins un œil, et ma petite gaieté, je me sentirai à l’abri du pire.
(A la sauvette, parfois.)

Tant que j’aurai mes cahiers de citations j’oserai avancer :

Pas besoin de beaucoup d’espace, si on creuse. (Antoine Emaz)
En résumé il n’y a pas de sujet, il n’y a que ce qu’on éprouve. (Emmanuel Bove)
– “Ciel” dit plus que “ciel bleu”. (Jules Renard)
Etc.

Et tant que j’aurai ce blog pour reprendre ces cahiers…

Je disais dans un billet de 2018 :
« J’éprouve quatre plaisirs à copier dans un cahier spécial les phrases des auteurs que j’aime : écrire à la main sur des lignes ; absorber physiquement la phrase que je relève au moment où je l’écris ; relier des phrases aimées à d’autres phrases aimées ; relire ce que j’ai copié qui jamais ne me déçoit et toujours me remet au centre de moi-même. »
J’ajoute aujourd’hui un cinquième plaisir : voir et toucher les couvertures de mes cahiers de citations. Lignes, plumes, jungle, et le travail paisible de la laitière.

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Tamalpaís (suite du billet du 20 novembre)

Pour Marie-NoTamalpaís, c’est le nom d’une montagne située au nord de la baie de San Francisco. Elle a été souvent peinte et dessinée par Etel Adnan, notamment quand la guerre la conduisit à quitter Beyrouth en 1975. Un livre rend compte de sa relation à cette montagne : Voyage au Mont Tamalpaïs (écrit d’abord en anglais).

Un jour, devant une caméra de télévision, on me posa cette question : ‘Quelle est la personne la plus importante que vous ayez jamais rencontrée ?’ Et je me souviens d’avoir répondu : ‘Une montagne’. Tamalpaïs était au centre de mon être.”
“Debout sur le Mont Tamalpaïs, je participe des rythmes du monde. Tout semble juste. Je suis en harmonie avec les étoiles. Pour le meilleur comme pour le pire je sais, je sais.”
“L’Indien appelait la montagne Tamal-pa, ‘Celle qui est proche de la mer’. L’Espagnol l’appela Mal-Pais, ‘Mauvais Pays’ : la différence entre l’indigène et le conquérant se lit dans ces deux perceptions d’une même réalité. Oh si nous pouvions, comme l’Indien, permettre aux choses d’être ce qu’elles sont ! Ce qui est proche de la mer demeurerait proche de la mer.”

Etel Adnan se montre sensible à la réappropriation des noms et de leurs significations par les  occupants successifs des lieux. Mais je ne peux m’empêcher aussi, au risque de prêter à l’autrice une nostalgie qui ne correspond pas à son tempérament solaire, de lire en français dans le nom de cette montagne : « T’as le mal du pays ». Un pays proche de la mer et qui fait mal. Beyrouth métamorphosée en montagne californienne pour mieux se loger “au centre de mon être”.

Sans doute avons-nous tous des lieux et des noms de lieux  qui opèrent une synthèse de plusieurs choses qui ont un jour retenu notre coeur, ce que Proust mieux que personne a développé dans son oeuvre. J’ai eu par exemple assez récemment une sympathie particulière, en passant sur les Grand Boulevards, pour la rue de la Lune qui monte vers l’église Notre Dame de Bonne-Nouvelle à Paris : peut-être à cause de cette montée magique vers le firmament, ou parce qu’on m’a souvent dit dans ma vie que j’étais dans la lune, ou parce que j’aimerais recevoir une bonne nouvelle, ou parce que cette rue possède dans le vieux Madrid une soeur très vivante.

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Écrire dans une langue étrangère

Écrire dans une langue étrangère ? Laquelle ?

La biographie d’Etel Adnan, née en 1925 et décédée le 14 novembre dernier, nous est maintenant bien connue, notamment avec l’exposition consacrée actuellement à son œuvre plastique au centre Pompidou Metz. Sa mère était une Grecque de Smyrne, son père un Arabe de Damas. Nés dans l’Empire Ottoman, ils parlent turc entre eux sans l’avoir étudié à l’école, mais tous deux savent lire et écrire le français. Etel est née à Beyrouth, alors sous mandat français, et tout en parlant grec et turc chez elle dans sa petite enfance, elle fait sa scolarité dans une école religieuse française, ce qui la conduira ensuite à parler de plus en plus cette langue à la maison : « Nous respirions un air où il semblait qu’être français était supérieur à tout et comme bien évidemment nous n’étions pas français, la meilleure chose à faire était quand même de parler français ». Les autres élèves parlent en majorité chez eux l’arabe, considéré comme une langue inférieure interdite à l’école.
Plus tard, elle poursuivra ses études commencées à la Sorbonne à l’université de Berkeley et apprendra l’américain. Ce petit livre de trente pages a été écrit en 1984 en anglais (la traduction française de Patrice Cotensin date de 2014). On y découvre que toutes les langues sont étrangères, et que se les approprier d’une manière ou d’une autre à diverses étapes de sa vie est une aventure humaine passionnante.

Son père, ennuyé qu’elle ne possède pas l’arabe qui est sa langue maternelle à lui, décide de lui en apprendre l’alphabet en lui faisant copier des centaines de pages d’une vieille grammaire jaunie. Et ce qui aurait été un insupportable pensum pour n’importe quel enfant est accepté avec intérêt par la jeune Etel :

(…) Je crois que j’aimais ce fait d’écrire des choses que je ne comprenais pas et je prétendais que j’apprenais une langue sans effort, rien qu’en l’écrivant. Il devait y avoir quelque chose d’hypnotique dans ces exercices car beaucoup plus tard, et pour d’autres raisons, j’ai fini par faire pratiquement la même chose.

En effet, quand en 1960 Etel Adnan se lancera avec passion, sur les conseils d’une enseignante, dans le langage de la peinture pour lequel elle ne se croit pas douée, elle découvrira qu’elle peut intégrer la calligraphie arabe à des aquarelles et des encres sur papier japonais plié en accordéon :

Quelque chose est alors remonté de mon enfance : le plaisir d’écrire, ligne après ligne, les phrases arabes que je ne comprenais que très imparfaitement.
(…) je me satisfaisais de l’étrangeté de ce que j’en comprenais ; des bribes ici et là, des phrases où je saisissais un mot clé ; c’était comme voir au travers d’un voile, regarder une scène extraordinaire au travers d’un écran, comme si l’écran n’effaçait pas les images mais les atténuait seulement, les rendant même plus mystérieuses qu’elles n’étaient.

Par ailleurs, lorsqu’Etel Adnan part en 1955 étudier et enseigner aux Etats-Unis, « je tombai amoureuse de la langue américaine », notamment de l’argot sportif, du parler des cow-boys et celui des petites villes. « Parler en Amérique, c’était comme remonter le cours de l’Amazone, c’était plein de dangers, de prodiges. » Le premier poème qu’elle publiera est écrit en anglais, et il obtient un tel succès qu’elle s’élance dans l’anglo-américain “comme une exploratrice”.

Le rapport au français – langue étrangère très familière – me semble beaucoup plus complexe. C’est en français qu’elle fait à Beyrouth ses premiers essais poétiques, mais avec une gêne, découvrant dans certaines métaphores françaises une incompatibilité avec l’imaginaire arabe. La guerre d’Algérie contribue ensuite à la détourner du français au profit de l’américain de la beat generation. Quand elle quitte les États-Unis pour revenir au Liban au début des années 70, le français redevient sa langue d’écriture. La guerre civile de 1975 la conduit à s’exiler en Californie et à Paris où elle écrit d’autres oeuvres en  anglais et en français. Bien qu’Etel Adnan ait choisi de passer les dernières années de sa vie principalement en France, elle ne figure pas toujours dans les listes d’écrivains libanais francophones (Georges Schéhadé, Salah Stétié, Andrée Chedid, Vénus Khoury-Gatha…) auxquelles j’ai eu accès.

Etel Adnan, “Paysage de feu”

Toutes les langues sont étrangères, chacune à sa manière et sans oublier le langage plastique,  mais elles sont adoptables au gré de l'”éternel présent”. Etel Adnan qui se dit “à la fois une étrangère et une native de la même terre”, m’apparaît avant tout comme une personne libre : “nous essayons d’avoir / des ailes / et de voler.”

(A suivre le 23 novembre)

Pour des  informations très complètes sur la vie, la personnalité et la peinture d’Etel Adnan, voir l’article de Carine Chichereau sur Diacritik :

Peintresses en France (2): Etel Adnan, « artisane de beauté et de vérité »

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Le piano de paille de Michèle Finck

« À la place de qui écrit-on ? » demandais-je le mois dernier, avant d’évoquer les fantômes des mères muettes dont nous sommes issus.
Mais voici que l’ombre de certains pères et grands-pères avec ou sans langue s’allonge aussi derrière nous.

La poésie de Michèle Finck, également pianiste, est autant sonore que visuelle dans ce Balbuciendo issu de la mort de son père, musicien du silence.

Être hantée par la ferme du père, à Hagenbach en Haute Alsace, dans le Sundgau des Trois-Frontières. Être saisie par le nom que le père se donnait, “der Sprachlose”, “l’alingue”, parce que ni le dialecte, ni le français ni l’allemand n’ont été langue pour lui. Avoir été tôt consciente qu’il était, par la force de l’Histoire, l’écartelé entre les langues, le mutique en camisole de silence. L’avoir entendu balbutier qu’il avait appris à déchiffrer tout seul livres et partitions en gardant les vaches. Savoir qu’il aurait voulu être chef d’orchestre, peut-être pour que musique lui soit langue.

Ce père  est devenu dans la réalité, malgré les aléas de l’Histoire de l’Alsace, moins muet que dans son sentiment  : Adrien Finck, professeur renommé, traduisait des écrivains allemands et appartenait à plusieurs sociétés qui oeuvraient à la promotion des langues régionales. Mais Michèle Finck remonte un peu plus haut dans sa généalogie familiale avec cette très touchante histoire du piano de paille (“l’enfant” est le nom qu’elle se donne ici) :

Rarement s’endormir sans se remémorer l’histoire du piano de paille : le père de l’enfant l’avait construit de ses mains, avec de la ficelle et du foin de cette même grange du haut de laquelle son propre père était tombé sur la tête, après quoi il avait été trépané et était devenu fou ; par un bricolage ingénieux les fragiles touches du piano de paille s’enfonçaient sous les doigts avec la douceur utérine d’un vieux Steinway ; le père avait joué sur ce clavier tremblant et silencieux l’épure de toutes les partitions du répertoire. Pressentir qu’il faudra un jour assumer le legs étrange du piano de paille : en raconter l’histoire qui, comme toutes les histoires d’amour remontant à l’enfance, a quelque chose de sacré. (…)

Maintenant que le père est mort,(…) avoir la certitude que le piano de paille réclame ma langue et que je la lui donnerai toute jusqu’au bout (…).

Bientôt sur ce blog : Etel Adnan, “Ecrire dans une langue étrangère”.

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Autres notes d’automne

A Paris

Genou à terre, sans tête et sans pieds, cette figure du renoncement était abandonnée sous un platane du boulevard Richard Lenoir.

La voix de maman

Maman avait une voix assortie à sa peau : douce, brune, tiède, malléable, qui nous tapissait comme une boue.

« Terra mater ! », s’exclame Michelet, dans La Montagne, en parlant des bienfaits de ses bains de boue en Italie, où il s’est « inhumé pour revivre » après la rédaction des pages de l’Histoire de la Révolution sur la Terreur.

Asticots

Samuel Beckett dit que la compréhension « c’est des asticots ».
Longtemps vouloir comprendre m’a asticotée, même quand il n’y avait rien à comprendre. Aujourd’hui j’essaie de creuser sans forcément comprendre.

Magie de la lecture (rêve nocturne)

Dans un autobus je lis un roman anglais avec un personnage principal et son frère. Et je vois dans le bus, à côté de moi, ou plutôt sous moi, le frère dont je viens de lire la description.

 

 

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Petites notes de novembre

À Paris

En revenant de chez Monop j’ai croisé une belle grande jeune femme blonde qui pleurait beaucoup. Elle marchait trop vite pour que j’aie le temps de réagir.
Pendant les cent mètres entre Monop et la boulangerie j’ai pensé à tout ce que j’aurais voulu lui dire sur les malheurs, et sur le bonheur quand même.

À Merville

La plage était brillante, ce matin à marée haute. De longues bandes de mousse tremblaient sur la grève. Parfois s’en détachait comme une étoile filante.

À Paris

J’ai rangé des vieux cours et entraperçu la langue de Molière : « Vous n’êtes point gentilhomme, vous n’aurez point ma fille. »

La syntaxe du grand siècle est mon socle.

Et ce blog

… est mon refuge, comme le ventre de l’éléphant de la Bastille pour les deux orphelins de Gavroche.

Les écrivains qui me touchent le plus sont souvent ceux qui oscillent entre quiétude et détresse : Platonov, Vesaas… Ou Nathalie Sarraute : « Qu’on est bien… mais… que se passe-t-il ? »

 

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Muettes (suite du billet du 29 octobre)

Il y a chez Christiane Veschambre un élément biographique, inscrit en profondeur, qu’elle partage avec Gérard Macé : l’existence d’une grand-mère analphabète et qui avait « fauté » comme on disait, taisant à jamais dans la honte le nom du géniteur de son enfant.

L’histoire de nos parents nous est obscure. C’est de cette obscurité que nous venons. Et celle de leurs parents l’était encore plus. Les enfants sont le fruit d’un engendrement continu d’énigmes. (Les Mots pauvres, p. 91).

Mais contrairement à la vermine de Kafka que j’évoquais dans mon précédent billet, la métamorphose en muette de la narratrice des Mots pauvres, tout en compliquant ses relations sociales, ne la met nullement au ban de l’humanité. Elle lui donne au contraire accès à une voix intérieure qui n’est plus destinée à séduire l’entourage, et à un silence qui lui permet de mieux entendre la respiration du monde.

 

 

 

 

 

 

 

Des œuvres plus tardives de Christiane Veschambre établiront également une relation entre une parole empêchée et la naissance en elle d’un nouveau type d’écriture. Dans Basse langue, elle y accède grâce à la lecture de livres de Duras, De Luca, Dickinson, Walser, qui l’ont tirée de son statut de petite fille lettrée pour lui faire rejoindre une voix d’enfant bègue, ou “privée de langue, une voix de grand-mère débile”. Ces lectures rouvrent “le sol lisse reformé au-dessus de la voix sans langue, la croûte toujours reconstituée par-dessus la vivante blessure”.

Dans « Écrire Un caractère », ce même rapport à « l’obscure présence d’une femme sans alphabet » déclenche Écrire, « enfant sauvage, écarté de la tribu, venu d’en deçà de la langue ».
Quelques pages avant la fin de ce livre, Christiane Veschambre nous fait part d’une lecture publique menée auprès de personnes que divers troubles ont rendues mutiques, mais capables de communiquer, assistées d’un éducateur, au moyen d’un clavier particulier. Dans la parole silencieuse qui émerge de ces bribes de textes, Christiane Veschambre retrouve avec émotion sa voix de muette :

Parole protégée de la circulation (du commerce), protégée de l’air extérieur comme les peintures sur les parois des grottes refermées, mains négatives vibrantes qui touchent sans gants ce que nous cherchons à tâtons dans le silence de l’écriture.

Lien vers une précédente lecture de Veschambre sur ce blog :

Lecture grumeleuse

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La Muette

Ce nom de station de métro m’attire d’autant plus qu’il est accompagné de “Musée Marmottan”… Wikipedia m’informe qu’il provient du château de La Muette, et qu’il est probablement issu, par métathèse, de la meute dont se servait le propriétaire pour chasser dans le Bois de Boulogne. Meute muette et muse marmotte… C’est étrange et tranquille comme le château de la Belle au Bois Dormant.

Mais plutôt que de château je voudrais parler aujourd’hui d’écriture, avec la question : “Pour qui écrit-on ?”, et en donnant à la préposition le sens de “À la place de”.

À la place de qui écrit-on ?

Me passionne d’avance un livre acheté la semaine dernière au Marché de la Poésie et dont je n’ai encore lu que la première phrase :« L’autre matin je me suis réveillée muette ».

Comme la vermine de Kafka ?

Dans ce livre déjà vibrant pour moi, je me demande, pour avoir lu d’autres œuvres de Christiane Veschambre, si derrière cette narratrice subitement muette ne se profile pas le fantôme d’une Muette ancienne, mystérieuse source analphabète de son écriture. Je formulerai  des hypothèses plus solides dans un prochain billet sur ce livre qui, comme tous ceux de son auteure, va sans doute déjouer mes suppositions.

En attendant je me tourne vers Gérard Macé.

Raphaël : “La Muta”

Muta musa ?

La dernière séquence de son livre Colportage évoque le tableau de Raphaël intitulé La Muta, la Muette. Les dernières lignes du texte suggèrent ce qu’il avait dit plus explicitement à la fin des Trois coffrets :

Si ce visage m’a hanté dès que je l’ai vu, dans le journal qui le reproduisait en noir et blanc, ce n’est pas seulement parce qu’il est une allégorie du silence, un emblème de la chose peinte : c’est que nos mères lui ressemblent, avec leur façon jalouse de garder un secret.
Ce que la mienne gardait pour elle tenait sans doute en une phrase, autour de laquelle je tourne en écrivant.

Douleurs muettes, analphabètes, et rêves enterrés des femmes d’autrefois. C’est peut-être autour d’elles qu’on tourne en écrivant.

(À suivre)

 

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