La Dernière Maison

Ce texte, plus long que ceux que j’ai l’habitude d’écrire pour ce blog, est la reprise d’une publication que j’avais faite en 2013 sur le site participatif créé par Pierre Rosanvallon, “Raconter la vie”. Le site n’existant plus sur le web, je republie ici ce récit, en  écho au livre récent du journaliste d’investigation Victor Castanet sur le groupe d’EHPAD Orpea.

Tous les faits que je narre ici sont absolument authentiques, mon père ayant résidé  quelques mois dans une résidence que j’ai nommée “Morphlée”.

Le vieil About ne doit plus rester en institution psychiatrique. Ses enfants cherchent fébrilement des maisons de retraite : « Ici il y a une belle terrasse »,« Ici un parc magnifique », « Ici de la gymnastique douce et un atelier de mémoire », « Là on fête les anniversaires », « Là le directeur a l’air humain », « Mais ici ce n’est pas loin de chez moi», « Oui mais là il y a trois soignants pour quinze résidents… » On ressent presque la même excitation que lorsqu’on espère réussir un examen, louer une villa pour l’été, obtenir une promotion, ou choisir un cercueil simple mais distingué, en merisier comme sa bibliothèque.

Et on tombe sur la Résidence Morphlée, « pour vivre dignement son automne. » Jardin arboré, chambres munies de balcons, salon avec bibliothèque et piano à queue, salle à manger spacieuse, carrelage rutilant. On est comme les jeunes parents qui mettent leur enfant turbulent à la crèche : va-t-il être admis dans ce palace ? Il n’est pas toujours aimable, il peut avoir des gestes brutaux, casser des portes. Mais il aime jardiner et “l’unité protégée pour personnes désorientées et atteintes d’Alzheimer”, au premier étage, se prolonge par une grande terrasse où prochainement va s’organiser un atelier jardinage, nous assure Emmanuelle, une jeune femme qui prononce fortement les e en finale et qui remplit la fonction de « qualiticienne ».

Les premières heures sont rassurantes. Le médecin coordinateur est là, le médecin traitant va venir demain, tout le personnel semble veiller au bien-être de Monsieur About dont le nom figure sur la porte de sa chambre, une des plus grandes, qui donne sur la terrasse. Il pourra installer le long de sa fenêtre les plantes qu’on va lui acheter.
Mais peu à peu on s’aperçoit que les soignants changent beaucoup, que le Directeur est invisible, que les bleus et les gnons du vieil About sont inexpliqués, que l’atelier jardinage n’a pas commencé, que la grande terrasse est toujours fermée à clé, que les « personnes désorientées et atteintes d’Alzheimer » sont confinées dans un espace commun devant une télé muette constamment allumée au son de vieilles chansons françaises en boucle sur un
lecteur de CD. Et en ce début d’été caniculaire, on ne voit pas souvent de verres d’eau devant les résidents.

Sur le perron, les enfants des résidents de Morphlée murmurent et s’organisent en vue du Conseil de la Vie Sociale (CVS) du 7 juillet 2011. Tous les résidents et leurs familles sont conviés. Madame Colin, représentante élue des familles, circule de groupe en groupe pour dresser la liste des doléances.

Les personnes qui siègent au Conseil de la Vie Sociale sont, en l’absence du Directeur de Morphlée : le Directeur de division Morphlée de la région Ile de France, porteur de mocassins à glands ; la Directrice départementale, blonde ; le médecin coordonnateur régional au sourire irrésistible ; Madame Jade, la future Directrice de la Résidence, blonde, ressemblant à la Directrice départementale ; Emmanuelle, la qualiticienne ; Madame Colin, déléguée des enfants de Morphlée, représentante élue des familles, cahier de doléances en mains ;l’ensemble des résidents (de 70 à 100 ans) et de leurs enfants (de 40 à 70 ans). Dans le salon, des chaises ont été installées et le piano à queue repoussé pour laisser de la place aux fauteuils roulants. Au fond, on aperçoit une table avec champagne et petits fours.

Le Directeur régional prend le micro : « Bonsoir, permettez-moi de nous présenter. Je suis Christophe Toubon, Directeur de division régional… » Il ne parle pas longtemps, interrompu par les résidents et enfants de résidents :
« Où Oùhou ! Et où est notre Directeur de résidence ? Où se cache notre Directeur ? Il a peur de nous ? Hououou ! Il a de quoi ! Houoù ! » Les résidents se lèvent et brandissent leurs cannes dans un brouhaha croissant.

M. Toubon tente de calmer le jeu : « Justement, je viens vous présenter votre future Dir…» Il est interrompu par une résidente à la voix forte : « Et où il est, le Directeur, et qui c’est ces gens ? » Sa fille lui met la main sur le bras et lui dit, fort, à l’oreille : « Attends, maman, il va nous le dire. » Monsieur Toubon essaie de reprendre : « Votre future Directrice, Mme Jade, qui prendra ses fonctions le 1er septembre. » « Et en attendant ? On va rester deux mois sans direction ? Nos parents tout seuls pendant l’été ? Déshydratations ? Coups de chaud ? Fausses routes ? » « Qu’est-ce qu’ils disent ? » demande la résidente à la voix forte en tournant le cou de tous les côtés.
« Où tu as mis tes écouteurs, maman ? Tu les as encore perdus ? »

La directrice départementale s’avance courageusement : « Je suis Mme Scarpetti, Directrice départementale. La gestionnaire et la qualiticienne me tiendront informée, et en attendant que Mme Jade prenne ses fonctions, je viendrai deux fois par semaine. » Une résidente en fauteuil roulant crie :
« Poussez-vous, je ne vois rien, laissez-moi la place ! »

Madame Colin, déléguée des enfants de Morphlée, représentante élue des familles, parvient à prendre le micro : « Nous allons vous faire part des dysfonctionnements de cette maison, et vous nous direz si une Directrice peut se permettre de ne venir que deux fois par semaine. » « Oui, oui ! » La fille de la résidente à la voix forte dit à sa mère : « L’autre jour, on les a retrouvés dans la chambre de Mme Malevoire, tes écouteurs ! Pourquoi tu les enlèves tout le temps ? » « C’est pas moi, c’est une des négresses de la toilette qui me les enlève ! »

Madame Colin poursuit dans le micro : « Voici ce qui m’a été communiqué par les résidents et leurs familles :
1. Il arrive fréquemment que des résidents alités n’aient pas leur dîner servi, par oubli.
2. Il arrive tout aussi fréquemment que le chariot de médicaments ne passe pas le matin ou le soir, ce qui est particulièrement dangereux pour les personnes atteintes d’hypertension, de diabète, ou nécessitant des anticoagulants.
3. La mère de Mme Rosa a fait une chute nocturne, et elle n’a été relevée que le lendemain matin. Par malheur, Mme Rosa mère a une excellente mémoire et se souvient d’avoir attendu et appelé sans réponse pendant plusieurs heures. Que font les gardes de nuit ? Combien de gardes de nuit faut-il ? » « Un pour deux étages à peu près dans les unités ordinaires. Dans une unité protégée, il en faut réglementairement un pour l’étage », dit le médecin coordonateur régional.
« Je peux vous dire que ce n’est pas le cas à Morphlée. Madame Duval veillait l’autre jour son père décédé dans l’après-midi et attendait le médecin pour l’avis de décès. Elle n’a vu passer jusqu’à 23 heures aucun gardien de nuit. J’ai demandé l’autre jour à voir les plannings des gardes de nuit. On m’a répondu que c’était confidentiel. Il va falloir être plus transparent sur des questions aussi importantes. Mais attendez, ma liste n’est pas terminée :
4. Les résidents de l’unité protégée au 1er étage devraient disposer d’une grande terrasse vantée par les prospectus de la résidence. Or, la porte en est constamment fermée à clé, la terrasse envahie de crottes de pigeons, et les résidents atteints d’Alzheimer confinés dans un espace commun rétréci ou dans les couloirs où ils déambulent et s’énervent. Il devait y avoir un atelier jardinage, qu’est devenu ce projet ?
Emmanuelle la qualiticienne prend le micro :
« Cela n’a pas été possiblee car il est à craindreee que les résidents mangent les planteees et que cela provoque des troubles gastriques et intestinaux. »
« Faites-leur cultiver des tomates ! Je continue la liste : 5. Monsieur About… »
La résidente en fauteuil roulant s’agite : « Pourquoi elle me bouche la vue, celle-là ? J’ai dit que je voulais voir. » « Chut ! » fait la personne à côté d’elle, qui est la fille du vieil About.
« 5. Monsieur About, de l’unité protégée, a été trouvé un matin vers 11h par sa fille dans son lit dont les draps étaient souillés de vomi. Il n’était pas habillé ni rasé, sa protection nocturne était souillée aussi. La résidence avait appelé la fille parce que M. About, en grand état de faiblesse, devait être hospita… La résidente en fauteuil roulant hurle d’une voix suraiguë : « Quoi, chut ? Quel culot alors ! Vous allez quand même pas m’empêcher de parler ! « La résidente à la voix forte crie à sa fille : « Tu as vu celle-là qui hurle dans son fauteuil ? Je suis moins délabrée que ça, hein ? » Madame Colin doit hausser le ton pour se faire entendre : « M. About devait être hospitalisé sans diagnostic préalable, parce que le médecin coordonateur était en congé et le médecin traitant injoignable, comme toujours. La fille de M. About a demandé à boire pour son père : le personnel de Morphlée a refusé sous prétexte qu’on ne savait pas ce qu’il avait. » Un homme en fauteuil frappe le bras du fauteuil de la résidente en fauteuil. Elle le griffe. On les évacue. Hurlements dans le couloir.
Madame Colin poursuit dans le micro : « M. About a été emmené aux urgences de l’hôpital C. où il est resté sans soins dans un brancard pendant sept heures. Il mourait de soif et pleurait en essayant de se lever. Au total il souffrait principalement de deshydrat… » Monsieur Toubon, Directeur régional, tend la main vers le micro :
« Je comprends, mais on ne peut pas entrer dans tous les cas particuliers… »
« On est tous des cas particuliers ! C’est pareil pour tout le monde ! » s’égosillent les résidents et enfants de Morphlée.

Madame Colin reprend le contrôle : « Même le Christ sur la croix a eu le droit de boire. Que font les urgences ? » « Le service de gériatrie de l’hôpital C. est remarquable, mais ils sont débordés », soupire le médecin coordonateur régional.
« Alors pourquoi emmène-t-on systématiquement les gens aux urgences, notamment le vendredi, quand il suffit d’un verre d’eau pour les guérir ou du moins les soulager ? Je vais vous le dire, moi : parce qu’on a peur de les soigner sur place, on a peur qu’ils meurent pendant le weekend et que les familles fassent des procès. Parce que les médecins coordinateurs se succèdent, que les infirmiers changent toutes les semaines, qu’ils ne connaissent pas les dossiers, ne savent pas soigner au cas par cas… » Les enfants des résidents se remettent à crier en brouhaha :
« Une honte ! Turn over du personnel soignant ! Pas de fiche de transmission entre les aides-soignants ! Pas de suivi ! Opacité totale ! A l’abandon nos parents ! Pour 4000 € par mois ! 4500 € vous voulez dire ! Sans compter le service de blanchisserie et les consultations des médecins ! 16 résidents en unité protégée, ça fait 72 000 euros par mois dans les poches de Morphlée !
Signalement de maltraitance à la DDASS ! Au Procureur !

Madame Colin a passé le micro à une fille de résidente qui parle avec modestie : « Désolée d’évoquer encore un cas particulier mais mon témoignage peut concerner tout le monde : en arrivant hier matin pour visiter ma mère de 97 ans, j’ai été étonnée d’entendre qu’elle geignait. Un aide soignant, que j’ai eu peine à trouver, m’a dit qu’elle avait une petite écorchure au coude, due à une glissade lors d’un change de protection. Or, elle se plaignait de vives douleurs à la hanche droite. A 16h30, soit 7 heures plus tard, j’ai obtenu qu’on lui fasse une radio. Fracture du bassin. Aujourd’hui, lorsque ma mère est revenue du service des urgences, les aides-soignants n’étaient informés de rien, ils ne savaient pas qu’ils devaient manier ma mère avec précaution lors des changes.
J’étais là et j’ai pu le leur dire, mais que se passera-t-il avec l’équipe de nuit ?

Emmanuelle la qualiticienne, dit : « Je prends acte de vos plainteees. Vous avez un cahier à l’accueil que vous pouvez remplireee… » « Et les pages compromettantes sont arrachées ! Toutes ces bourdes, ça fait sale pour les visiteurs ! » crient des enfants de résidents.
Mme Jade dit : « C’est justement ça qui va changer avec la nouvelle direction, j’entends vos dolé… » Un résident crie : « Ça fait cinq ans que je suis là, et 5 ans qu’on me dit que ça va changer avec un nouveau directeur ! J’en ai connu trois ! » La fille de résidente reprend au micro : « Permettez-moi d’insister. Je comprends mal comment il se fait, alors que je passe 5 heures par jour dans votre établissement, que je n’aie pas été avisée de la chute de ma mère et que j’aie dû la deviner moi-même. Ma mère souffre énormément du bassin. Je vous rappelle qu’elle a 97 ans et que la douleur fatigue. Cette dissimulation involontaire, j’en suis sûre, de faits qui ont dû paraître bénins à votre équipe me plonge dans une grande suspicion. Comment se fait-il qu’un change au lit puisse provoquer une chute ? Que devrons-nous penser à l’avenir quand nous verrons une égratignure sur le corps de nos parents ? Jusqu’à présent, malgré tous les dysfonctionnements qui ont été évoqués, j’avais encore un minimum de confiance. Mais à présent ? Je sais que les personnes âgées tombent facilement et qu’on ne peut pas prévenir toutes les chutes, qui laissent parfois des marques spectaculaires. Je sais aussi qu’aujourd’hui vous devez prendre en charge la suite d’au moins une année de gestion calamiteuse. Néanmoins, je me permets d’être la voix de personnes trop âgées, trop fragiles pour s’exprimer elles-mêmes. »

Et Monsieur Toubon, qui consultait discrètement pendant ce discours son téléphone, achève avec un sourire franc, le regard clair : « Nous ferons tout pour rétablir la situation, c’est même pour cela que nous sommes venus. Mais sachons écouter aussi les signes d’impatience de nos résidents qui s’approchent des petits fours… Je vous invite à déguster la collation offerte par Morphlée et je continuerai à répondre individuellement à vos questions devant le buffet. »

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Matinées de lecture avec George Eliot

Pour la deuxième fois je commence l’année avec George Eliot, comme on aime la conversation d’une amie pétillante l’hiver au coin du feu. Et sans m’en rendre compte je lui applique sur mon cahier les mêmes mots qu’il y a deux ans sur Middlemarch : “Pertinence, acuité ” (voir lien ci-dessous).

Le Moulin sur la Floss (1860) est à la fois un roman réaliste sur une campagne anglaise gagnée dans les années 1830 par la révolution industrielle, un récit poétique dont l’eau est le principal élément, et un roman d’éducation autour des personnages de Tom Tulliver et de sa jeune sœur Maggie.Je ne me croyais plus capable d’éprouver un élan de sympathie adolescente envers un personnage de roman comme s’il s’agissait d’un être réel, mais celui de Maggie dans les premières parties du livre m’a émue si fort que j’éprouve l’envie de citer ici quelques lignes qui la concernent.

Tom, le grand frère, est un gars de la campagne orienté vers les choses de la nature. Maggie, qui lui voue une grande admiration, est imaginative et tournée vers les livres. Leur père, un meunier, estime que Tom doit recevoir une éducation qui lui permette un jour de devenir notaire, et le met en pension chez un pasteur, M. Stelling. On lui enseigne la géométrie et le latin pour lesquels l’enfant n’a aucune disposition. Maggie, autorisée à passer une semaine près de son frère, se passionne pour ses livres et tente de comprendre les déclinaisons et les théorèmes. Tom un peu inquiet demande au pasteur :

« — Les filles peuvent pas apprendre la géométrie, hein, Monsieur ?
— Elles peuvent glaner un peu de tout, je crois bien, dit M. Stelling. Elles ont beaucoup d’intelligence superficielle, mais elles ne pourraient pas aller loin dans aucune branche. Elles ont l’esprit vif, mais sans profondeur. »
Tom, ravi de ce verdict, exprima son triomphe, derrière la chaise de M. Stelling, en adressant à Maggie des signes de tête, qui avaient une fonction télégraphique. Quant à Maggie, elle n’avait jamais été aussi mortifiée. Elle était si fière que l’on dise qu’elle était « vive », pendant toute sa courte vie, et voilà que maintenant sa vivacité semblait être la marque de l’infériorité.

George Eliot partage très probablement les qualités de son héroïne (elle lisait assidûment les livres de la bibliothèque du manoir dont son père était régisseur et avait elle aussi un grand frère), mais contrairement à ce que suggère Virginia Woolf dans son article Les Femmes et le roman, je ne note pas dans ses propos le souci de plaider la cause des femmes. Les tantes de Tom et Maggie portent en elles toutes les nuances de stupidité, de sensiblerie ou de méchanceté. Eliot possède en revanche un art de pénétrer l’âme de ses personnages, notamment la détresse ordinaire d’une petite fille, que je ne rencontre pas tous les jours dans la littérature.

Meilleurs vœux avec George Eliot

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Résolution

2022 : La mouette graphomane entame une collection de porte-crayons.

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Dernières notes de décembre : vers et rythme

Vers

Michel Butor voulait faire une édition de la poésie de Victor Hugo sans majuscule en début de vers, pour que les mots se déversent mieux les uns sur les autres. N’est-ce pas d’ailleurs suggéré par l’étymologie du mot « vers » ?

                                                                                ***
Rythme

Le romancier Haruki Murakami – grand mélomane par ailleurs – dit dans son stimulant livre d’entretiens avec Seiji Ozawa :

Ce qui compte le plus dans l’écriture ? Le rythme. Sans rythme, pas de lecteur. Sans cela, la lecture devient laborieuse. C’est par exemple le cas pour les modes d’emploi, et ceux qui en ont déjà lu savent à quel point l’expérience est désagréable. (…) En général, on peut prédire l’impact qu’aura l’œuvre d’un nouvel écrivain en fonction du rythme qu’il donne à son style.

Murakami ne cherche pas à donner une définition précise du mot « rythme » en écriture, mais je pense qu’il souscrirait à celle de Benveniste : « Forme dans l’instant qu’elle est assumée par ce qui est mouvant, mobile, fluide ».

Mais il approuverait aussi sans doute ce que disait Nathalie Sarraute dans une conférence – Le langage dans l’art du roman – qui est presque un poème, tant sa forme épouse peu à peu le mouvement de ce qui s’y dit :

C’est la sensation dont il est chargé, qu’il exprime et qu’il dégage par chacun de ses mots, qui donne au langage littéraire les qualités qui le séparent du langage commun.
Il doit s’assouplir afin de se couler dans les replis les plus secrets de cette parcelle du monde sensible qu’il explore.
Il se charge d’images qui en donnent des équivalences.
Il se tend et vibre pour que dans ses résonances les sensations se déploient et s’épandent.
Il se soumet à des rythmes.
Il retrouve des mots ou en découvre.
Il coupe ou allonge les phrases, selon les exigences de ces sensations dont il est tout chargé.
Il devient primordial.
Il s’avance au premier plan.
Il devient l’égal de ce que sont, dans la peinture ou dans la musique, la couleur, la ligne ou le son.

Lien vers un billet de 2020 sur le rythme, avec Virginia Woolf et Henri Michaux :

https://patte-de-mouette.fr/2020/09/24/bonheur-de-lecture-2-avec-woolf-le-rythme/

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Promenade avec Rimbaud

Million d’oiseaux d’or

Phénix sur butte rocheuse, mosaïque syrienne, Vème-VIèmes s., Paris, Louvre.

― Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

A la question : « Quel est le vers français qui vous émeut le plus ? », je pourrais répondre avec ces deux vers du Bateau ivre de Rimbaud. Ils se trouvent à la fin du 22ème quatrain, juste avant que le bateau poète, épuisé après sa course visionnaire, ne désire plus qu’une petite « flache noire et froide » d’Europe.

L’interrogation est inquiète mais pas désespérée : le Million d’oiseaux d’or ne fait que dormir, la Vigueur tutoyée n’est pas morte, et le mot future ouvre la possibilité de nouveaux départs. Ce qui me touche le plus, c’est l’apposition de Million d’oiseaux d’or (avec la diérèse qui prolonge encore un peu le son du mot) à future Vigueur, comme une dernière fusée lancée.

Lèbre-Kafka-Ortlieb-Rimbaud

Le livre de Jacques Lèbre Le Poète est sous l’escalier (voir sur ce blog le billet du 10 décembre 2021) me donne envie de faire mes propres rapprochements entre les deux vers du Bateau ivre ci-dessus et un fragment du Journal de Kafka qu’il cite à la page 41 :

Il est parfaitement concevable que la splendeur de la vie se tienne prête à côté de chaque être et toujours dans sa plénitude, mais qu’elle soit voilée, enfouie dans les profondeurs, invisible, lointaine.

Splendeur en exil dans des « nuits sans fond » ? Ni Kafka ni Jacques Lèbre n’avaient peut-être Rimbaud en tête au moment d’écrire cela.
Et voilà qu’en jetant un coup d’œil latéral sur la page 40 du livre de Jacques Lèbre, j’aperçois une citation de Gilles Ortlieb sur la fragilité de la vie qui me renvoie curieusement à d’autres vers du Bateau ivre :

Notre position est, au bout du compte, à peine plus assurée que celle d’un bigorneau calé – par quel miracle et pour combien de temps ? – dans une anfractuosité où clapotent les marées.

« Où clapotent les marées » : Gilles Ortlieb pensait-il à la troisième strophe du Bateau ivre en se présentant dans une posture retranchée absolument contraire à celle de Rimbaud ?

“Le Bateau ivre”, copie de Verlaine

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

L’exubérant Voyant était bien loin de l’anfractuosité ou de l’escalier sous lesquels se tiennent modestement les poètes d’aujourd’hui. Chaque siècle donne ce qu’il lui est possible de donner.

 

 

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Panne

Tout est démonstratif aujourd’hui dans ma tête.  Un doigt se tend vers l’introuvable — sous l’amas de cervelle amorphe.

C’est amusant, cette ― trouve pas le mot. Ce féminin sans savoir si le mot l’est. Cette muette dans ma tête mollette.

C’est cette, cet, ces ou ce ? Plus je cherche et moins je trouve ― le sacripan qui se cache —
après ce cette ou ce ce.

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Ping pong de décembre

Espèces d’air

Il y a des jours où je remarque dans la physionomie des gens des espèces d’air que je n’ai pas le temps ou l’envie de qualifier (ils seraient plus vite et mieux mimés par un comédien).
Un exemple récent :
Je marche dans la rue. Un petit garçon me dépasse en trombe sur une trottinette. Derrière moi le père parle avec un autre adulte. Il crie à son gamin de ralentir. Le petit rebelle crie plus fort en roulant plus vite : « Y’a pas que toi qui es le chef, y’a plein de papas, plein d’autres chefs, plein d’autres papas qui sont les chefs ! » Je ris, me retourne et dis au papa: « Et les mamans, elles ne sont pas cheffes ? »
A l’espèce d’air du père et de son compagnon je comprends que ma remarque est à côté de la question (ou indiscrètement dans la question).

Si je devais définir l’espèce d’air en général : c’est comme une légère buée qui flotte autour des gens. Ou une petite musique qui passe aussi vite qu’une trottinette.
J’en ai déjà parlé ici, c’est un de mes sujets préférés. En voici une série de 2019 sur ceux des visiteurs de musées : https://patte-de-mouette.fr/2019/07/02/especes-dairs/

Ping

Si on suit le lien ci-dessus, on trouve sur le billet de juillet 2019 un ping vers celui d’aujourd’hui. Le ping est un rebond, ou une sorte de contre-écho appartenant à la chronologie inversée des blogs. Ce terme d’informatique me plaît beaucoup et je veux m’en faire une métaphore sans savoir encore très bien de quoi.
Ping n’est pas un nom chinois mais une onomatopée, puis l’acronyme de « Packet Internet Groper ». « Groper » signifie « tripoteur », « peloteur ». Tripoter les livres et peloter des paquets de mots dans tous les sens, voilà qui me convient.

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Jacques Lèbre sous l’escalier

Saint Alexis, de retour dans sa famille après un long pèlerinage, passe dix-sept années à jeûner sous l’escalier. Sans se faire reconnaître des siens, il les entend monter, descendre, parler… C’est la place que donne dans son dernier livre Jacques Lèbre au poète.

Saint Alexis reconnu mourant sous l’escalier de la maison de son père. Chapelle de Saint-Alexis, Limoges.

Discret comme Saint Alexis, Jacques Lèbre a beaucoup lu, entendu et retenu au fil des années, et dans ses « promenades à travers des correspondances » il nous donne à écouter les « longs échos » baudelairiens de ses lectures :

 De ce livre, au fond, je n’ai été que le scribe. Je n’ai fait que copier ce qui m’avait interrogé ou touché lors de mes lectures.On est tout de suite séduit par ce désir de faire résonner entre elles les phrases des auteurs aimés que l’on porte en soi, correspondances qui se développent au fil des saisons et des années « comme une vigne vierge sur un mur ».
D’autant plus séduit que dès la première page, Jacques Lèbre se démarque avec Philippe Jaccottet de la famille nombreuse des poètes égocentrés :

L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie. Un moment de vrai oubli, et tous les écrans les uns derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu’on voit la clarté jusqu’au fond, aussi loin que la vue porte ; et du coup plus rien ne pèse. Ainsi l’âme est vraiment changée en oiseau.

Et quelques lignes plus bas, cette Semaison se prolonge par une Neuvième poésie verticale de Roberto Juarroz :

Trop s’attacher à soi-même / c’est gaspiller la substance du monde.

Sans s’embarrasser de transitions, glissant aussi librement d’un thème à l’autre qu’il est passé de l’Europe à l’Amérique latine, Jacques Lèbre enchaîne des noms connus et peu connus : Henri Thomas,  Gilles Ortlieb, W. H. Auden, James Sacré, Robert Walser, Antoine Emaz… avant un retour à Jaccottet. Par approximations et déplacements successifs, sans rien de complaisant, pédant ou autoritaire, il pratique une lecture buissonnière comme l’aimait Jean-Pierre Richard, s’arrêtant et levant la tête au gré de ses émotions ou de sa rêverie, restant toujours au plus vif de sa relation aux textes. Les rapprochements qu’il établit entre les auteurs se succèdent à partir de plusieurs thèmes : amour, temps, suicide, répétition, poésie, vie, livres, mort, silence, solitude, blessure, identité, vie encore…

Je me suis lancé dans cette aventure en ayant une seule idée en tête, comptant sur les seules citations pour donner envie de lire.

Il réussit pleinement cette opération dans les 92 pages de son petit livre (j’ai pour ma part noté 16 ouvrages à acheter ou à emprunter, sans compter ceux que je possède déjà et souhaite relire).
Mais on entend aussi la voix du poète derrière celles qu’il fait dialoguer. Dans les dernières pages, il place fermement ses écrivains « buissonniers » comme J.-C Bailly, Ortlieb et quelques autres sur une branche voisine de celle des lecteurs de la même espèce :

J’appelle écrivains buissonniers ceux qui n’écrivent pas de romans et qui, de ce fait, sont un peu trop délaissés par la presse littéraire (…)

Nul doute que Jacques Lèbre en est un, dont j’ai irrésistiblement envie d’imiter les vagabondages en appliquant à son entreprise d’autres mots de Baudelaire :

Nous pouvons couper où nous voulons, moi ma rêverie, (…) le lecteur sa lecture. (…) Enlevez une vertèbre, et les deux morceaux de cette tortueuse fantaisie se rejoindront sans peine. (Lettre à Arsène Houssaye en préface du Spleen de Paris).

Vrai, simple, direct, libre, Le Poète est sous l’escalier est d’un bout à l’autre réjouissant pour toute personne aimant lire, écrire, rêver.

Le numéro 17 de la revue de poésie Phoenix avait pour « poète invité » Jacques Lèbre. Ma patte esquisse une lecture (assez buissonnière) de ce numéro dans un billet de 2018 : https://patte-de-mouette.fr/2018/11/20/nez-en-bas-nez-en-lair-avec-jacques-lebre/

 

 

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Orthographe et paillardise

Lulu me demandait hier pourquoi je ne signalais pas aux éditeurs les erreurs orthographiques que je remarquais dans leurs livres.
Je lui ai répondu par une chanson que nous chantait maman dans la voiture.

(Sur un air de trompe de chasse.)

Monsieur de Dampierre ayant déclaré
Que tous les cocus devaient être noyés,
Madame de Dampierre lui a demandé
S’il était si sûr de savoir nager.

(Maman disait par bienséance : “que tous les humhum devaient être noyés”, mais bien sûr nous savions qu’il s’agissait des cocus sans comprendre exactement ce que ça signifiait).

Cette histoire pour dire que si on veut jouer les vestales ou les scrogneugneux (avec un x ou un s ?) de l’orthographe, il faut être bien sûr de savoir nager dans les accords grammaticaux.

Jean-Baptiste Oudry : Marc-Antoine, marquis de Dampierre (fragment du tableau : “Louis XV chassant le cerf dans la forêt de Saint-Germain”).

Mais voilà qu’une fois de plus Internet m’entraîne tout à fait ailleurs. J’y découvre que Marc-Antoine de Dampierre (1676-1756) était le maître de vénerie du duc du Maine, puis gentilhomme des Menus-Plaisirs de Louis XV, et en même temps comédien et musicien. Ayant fait perfectionner la trompe de chasse du roi, il fut considéré comme virtuose de la trompe… Madame de Dampierre ne devait pas voir souvent son mari et il n’est pas difficile d’imaginer qu’elle a cédé, elle aussi, à quelques tentations.

On trouve sur le web plusieurs versions de cette chanson paillarde. Toute la Cour y passe : le duc de Chevreuse, le duc de Bordeaux, le comte d’Artois et la duchesse de La Trémouille qui rime assez richement avec « couille ».

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Concession

J’ai beau ne pas m’ériger en vestale de l’orthographe (on a tous des moments d’inattention),  il y a des choses qui me chagrinent. Par exemple, cette confusion croissante que je trouve aujourd’hui dans les œuvres littéraires les mieux écrites et les plus soigneusement éditées  entre quoique et quoi que.

Ce lapinot trouvé sur Google ne résout pas grand-chose car la situation est encore pire pour quelque/quel(le) que soit– déformé parfois en tel(le) que –  / quelque que.

J’en ai composé une autodictée :

– Quoi que je fasse on me dit : « À refaire ».
– Quoique je travaille bien on me dit : « À refaire ».
– Quelle que soit mon ardeur au travail on me dit : « À refaire ».
– Quelque grande que soit mon ardeur au travail on me dit : « À refaire ».

Toutes ces  conjonctions servent à exprimer la relation de concession. Je n’arrive malheureusement plus à mettre la main sur une vieille grammaire de 4ème/3ème que j’utilisais avec mes élèves et qui abordait “les subordonnées d’opposition et de concession” avec beaucoup de simplicité et de clarté. Je me rabats sur la non moins vieille Grammaire du français classique et moderne de Wagner et Pinchon qui donne une définition de la concession :

Quand une action ou un état semblent devoir entraîner une certaine conséquence, l’opposition naît de ce qu’une conséquence contraire, inattendue, se produit. C’est ce qu’on nomme la concession ou la cause contraire.

À la différence de l’opposition dite « simple », la concession est donc un choc entre une cause et une conséquence non voulue, comme dans mon autodictée. Ceci me rappelle à quel point les relations d’opposition, de cause, de conséquence, de temps et de condition sont mêlées. Par les exemples de Wagner et Pinchon, on comprend ensuite que la phrase suivante de Supervielle contient une opposition “simple”, avec une nuance plus temporelle que causale :

Et tu n’as pas honte de diriger le pillage d’un bateau, quand tu prétends être notre directeur de conscience.

Et celle-là, de Balzac, contient une concession, c’est à dire une “cause contraire”, entraînant cette fois une compensation :

Quelque grossière que soit une créature, dès qu’elle exprime une affection forte et vraie, elle exhale un fluide particulier.

Il y a dans cette dernière phrase concessive une façon généreuse de rendre justice aux choses et aux gens, une sorte de fair-play qu’un élève de 3ème comprend tout de suite : concéder un corner au foot, c’est l’accorder à l’adversaire.

Mais cette élégance de la concession lui permet aussi d’être une arme rhétorique à fleurets mouchetés que les universitaires connaissent bien. C’est l’art perfide de faire semblant d’accepter un argument pour garder l’avantage et mieux couper le sifflet à l’autre : “Certes, vous direz que… (long développement onctueux) mais… paf.”

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