Autre mandala nervalien

Whisky, amandes, tartines de houmous.

C’est l’heure où le grand pin rougit.
Et le ventre des hirondelles.

Proust associe la couleur pourpre à Nerval (plus exactement à Sylvie). Je verrais plutôt Nerval d’une couleur vieil or, ou rouge feu, ou noir cormoran. Les couleurs dans Aurélia sont nombreuses et parfois difficiles à identifier car les métamorphoses sont si fréquentes que certaines teintes se terminent en -âtre. (“Sur la cime d’un mont bleuâtre une petite fleur est née”, etc.)

Peut-être vaudrait-il mieux parler de la texture des phrases de Nerval − un certain velours, une certaine mousseline de soie ?

Nerval se donne Dante pour modèle. Aurélia est comme une Divine Comédie avec alternance rapide et répétitive de scènes d’Enfer, de Purgatoire, de Paradis, d’Enfer…

Un nuage a l’air de me faire les cornes (vaporeusement).

À propos des textures : reprendre et continuer quelque part mes “Peaux d’écriture” [1] avec : Emaz (Caisse claire et Ras), Cervantes (Vidriera), Guillevic, Kôbô, Parant, Platonov, Foglia, Thiria…

[1] Sur ce blog  https://patte-de-mouette.fr/2018/04/06/peaux-decriture/

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Aurélia sans Michaux (suite du billet du 11-08)

« C’est-pas-ça-pas-ça-pas-ça », s’agite ma pie intérieure. Les états décrits avec autant de précision que de poésie dans Aurélia ne doivent rien aux paradis artificiels, et c’est ce qui les rend aussi rares et admirables :

Ici a commencé pour moi ce que j’appellerai l’épanchement du songe dans la vie réelle. A dater de ce moment, tout prenait parfois un aspect double, et cela, sans que le raisonnement manquât jamais de logique, sans que la mémoire perdît les plus légers détails de ce qui m’arrivait.

Avec une lumineuse simplicité, il dit à la page suivante que sa “mission” d’écrivain est “d’analyser sincèrement ce qu’il éprouve dans les graves circonstances de la vie”.

De même, dans une lettre à Alexandre Dumas qui ouvre Les Filles du Feu, Nerval tente de lui expliquer comment l’imagination en lui « chasse momentanément la raison » (c’étaient les termes utilisés par Dumas pour parler de lui) :

Ce qui n’eût été qu’un jeu pour vous, maître, — qui avez su si bien vous jouer avec nos chroniques et nos mémoires que la postérité ne saura plus démêler le vrai du faux, et chargera de vos inventions tous les personnages historiques que vous avez appelés à figurer dans vos romans, — était devenu pour moi une obsession, un vertige. Inventer, au fond, c’est se ressouvenir, a dit un moraliste ; ne pouvant trouver les preuves de l’existence matérielle de mon héros, j’ai cru tout à coup à la transmigration des âmes.

Jeu pour l’un, vertige pour l’autre ; fastueux romans pour l’un, douloureuse aventure poétique pour l’autre.

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Le mandala des élans

Cake au thon et verre de Bordeaux. La tourterelle familière fait ses trois notes :
‑ — ‑ ‐ — ‐ ‑ — ‑ ‑ — ‑ ‐ — ‐ ‑ — ‑ ‑ — ‑ ‐ — ‐ ‑ — ‑ ‑ — ‑ ‑ — ‑ ‑ — ‑ ‐ — ‐ ‑ — ‑

Passe un cormoran. Un seul. Fin, digne, élancé.

Ce qui peut se dire ici, ce sont des élans.
C’est le mandala des élans.

Lu Nerval. Larmes aux yeux (« Le roi de Thulé »). Aurélia : voir si je peux comparer avec Connaissance par les gouffres de Michaux.
Je tends l’oreille : pour l’instant aucune pie ne me jacasse « C’est-pas-ça ».

J’appelle mon cormoran Labrunie.

(À suivre)

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Mandala n’importe quoi

Dans le jardin de derrière, invisible de la route, j’ai une terrasse circulaire entourée de bambous que nous avons baptisée Le Mandala.
Quand je suis seule le soir j’y prends l’apéritif nez en l’air et je note à bâtons rompus sur un cahier ce que je vois, entends, goûte, projette, me rappelle…
J’ai décidé de prélever de temps en temps ici quelques notes de ce journal informel et de les appeler Mandala n’importe quoi (comme un certain livre de chevet intitulé Renata n’importe quoi),

ou Mandala tout court.

En voici un :

Mandala

Whisky-pistaches sur mandala. Beaux nuages. Hirondelles. Bambous ensoleillés. Avion que l’on entend ailleurs que dans sa trace.

Coup de vent dans les bambous, un fauteuil se balance.

Vivre, simplement.
8 heures sonnent à l’église. Paix grave des cloches.

Les nuages se boursouflent comme des oreillers de Proust (« les joues de notre enfance »).

Nez en l’air sur mandala.

Un chien aboie. Le pot de yaourt vide vibre au vent.

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Les mains de la mer

Parfois je me promène sur la plage au coucher du soleil quand il ne reste que deux ou trois promeneurs de chiens et quelques châteaux de sable.

Celui que j’ai vu l’autre soir avait muraille, fossé, barbacanes, tours, créneaux et mâchicoulis.
Son architecte avait gravé devant dans le sable : « Ne pas touché ».

Désobéissante, j’ai effacé l’accent et ajouté un r.

La mer montait par petites vagues vers la contrescarpe du fort de sable. Une mouette au bec rouge trempait ses pattes dans l’eau, indifférente aux éphémères constructions des hommes.

Avant de quitter tout à fait la plage j’ai pris une photo.

 

 

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La petite chèvre

Quand je pars à vélo chercher mon pain je passe devant une prairie avec deux chèvres. “C’est Jean-Claude et Juliette”, me dit leur maître qui ouvre leur enclos le matin.

J’ai pris Juliette en photo au moment où elle convoitait puis atteignait une branche de tilleul.

L’autre nuit j’ai fait un rêve :
Une chèvre blanche et dorée est au pied d’un pommier, désireuse de sauter sur une de ses branches.
Je ne crois pas qu’elle y arrivera, elle est trop vieille.
Mais oh :
D’un bond elle atteint la branche et s’y installe. Sans aucune difficulté.

Réveil heureux.

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Sur le chemin de Morteparole

Morteparole est le beau titre d’un roman de Jean Védrines, publié en 2014, qui parle de l’appauvrissement du langage et de la culture dans l’institution scolaire.

J’ai longtemps fait partie de cette institution.
Les transformations importantes arrivent « sur des pattes de colombe », dit Nietzsche. De temps en temps, au cours d’une insomnie, je retrouve ces petites traces de pattes qui se sont imprimées sur mon chemin.

En voici trois :

– Le jour où une inspectrice de la Vie scolaire m’a dit qu’étudier au collège des Métamorphoses d’Ovide était une perte de temps. (Les inspecteurs Vie Scolaire s’occupent de discipline et non de littérature. Craignait-elle qu’Echo, Narcisse ou Arachné déclenchent une émeute dans les classes ?)

– L’année où les manuels de grammaire ont disparu des collèges et que la discipline grammaire a été remplacée dans les instructions officielles par outils de la langue. La volonté était de décloisonner (le mot était sur toutes les lèvres pédagogiques) les diverses rubriques de l’enseignement du français : orthographe, conjugaison, grammaire, étude des textes. Le tout était désormais subordonné à l’étude des textes sans apprentissage systématique.

– Le jour où (cela devait être en 2009), lors d’un conseil de professeurs, j’ai été reprise parce que j’avais employé au sujet d’un élève le mot paresseux. Ce péché capital n’avait plus rien à voir avec le travail scolaire. Seule une notice pharmaceutique pouvait encore l’inclure : « Forlax, pour intestins paresseux ». Je parie qu’aujourd’hui la formule a disparu des notices, trop discriminatoire pour certains viscères.

 

 

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Dans le Poème de la mer

Bonheur de nager un dimanche de juillet dans une mer calme avec une personne que l’on aime en essayant de se souvenir ensemble des strophes du Bateau ivre.

Certains vers me mettent les larmes aux yeux, pas toujours les mêmes. Aujourd’hui, « Et rythmes lents sous les rutilements du jour » luit et résonne en moi d’une vague à l’autre.

Quel mystérieux fluide contiennent ces vers pour couler ainsi dans toutes nos veines un siècle et demi plus tard ?

Clapotements furieux ou rythmes lents des marées de Rimbaud

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J’ai une sympathie non équivoque…

… pour cette toile d’araignée qui caresse comme une chevelure d’ange un vitrail de Claude Baillon dans l’église de la Couvertoirade (Aveyron).

       Lumineuse photo prise le mois dernier par mon ami Daniel Levinson.

 

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Autres notes de juillet

Sympathie équivoque

Quand j’avais onze ans, grand-mère disait que j’avais une araignée dans la tête.

Plus tard, Louise Bourgeois m’a aidée à sympathiser avec les araignées.

Maintenant, je sais que l’araignée reconstruira la toile que ma tête de loup est en train d’avaler. Je la fais disparaître en admirant d’avance sa ténacité, et je me souviens de cette phrase citée par Bachelard dans La Terre et les rêveries du repos : « Je voudrais être comme l’araignée qui tire de son ventre tous les fils de son œuvre ».

***

Insularité

C’est un mot qu’aime Henri Michaux.

Je voudrais gagner en insularité, et qu’importe si l’île est un îlot du moment qu’il est mien.

 

***

Trois poèmes de Michèle Finck

Mot qui manque
Touche au fond
De l’origine
*
La mer relie
À ce qui nous dépasse
Ainsi la poésie
*
Le mot
Qui manque
N’existe
Pas

Mais
Il
Annonce
La
Poésie

Balbuciendo est le titre d’un autre livre de Michèle Finck. Je sens que je n’ai pas fini de découvrir cette « voix rythme » et cette écriture hybride en vers, en prose, en récit, en poème, toujours en mouvement.

 

 

 

 

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