De choses et d’autres

Chose rassurante

Le petit trou qu’ont tous les bons vieux bics à capuchon dans leur corps de plastique. Je me suis toujours dit que c’est par là que le bic respire et ça me fait mieux respirer aussi.
Je ne me trompe d’ailleurs pas, car Internet dit que ce petit trou permet de conserver la même pression d’air à l’intérieur et à l’extérieur du tube pour éviter les fuites.

Mais aussi : l’orifice un peu plus grand figurant au sommet du capuchon évite aux enfants de s’étouffer quand, en panne d’inspiration, ils suçotent leur stylo et avalent le capuchon. Même s’il s’est coincé dans la trachée un filet d’air continuera à passer.

Autre élément rassurant du bon vieux bic à capuchon : sa transparence, qui permet de savoir exactement où en est le niveau d’encre.

Dernière donnée réconfortante : la bille de ce bic est assez résistante pour supporter les mains qui appuient comme des sabots.

C’est à se demander pourquoi il existe d’autres stylos que le bon vieux bic à capuchon.

Chose inquiétante

L’apparition du mystérieux loup gris en Bretagne et son retour dans d’autres coins de France. C’est salué par le monde écologique comme un élément favorable à la biodiversité. Moi qui crains les canidés de plus de trente centimètres j’en suis moins réjouie. J’ai récemment entendu parler d’un original qui travaille en permanence avec un loup dans son bureau. Il dit : « Rien à craindre, un loup obéit au doigt et à l’œil à son chef de meute, en l’occurrence moi. » Je suppose que cet homme jouit d’une certaine autorité auprès des gens qui traitent avec lui.

Chose ravissante

L’autre soir au cours du dîner sur la terrasse, une grive solitaire chantait à gorge déployée sur un poteau. Au loin se répétaient, comme la pulsation voilée de son chant, les deux notes du coucou.

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Sur les méchants (avec Charles-Louis Philippe)

Pour Marie-Paule Farina

Charles-Louis Philippe, avec la tendresse de cœur que ses contemporains lui reconnaissaient, avait une compréhension  de la question du mal non moins profonde, à sa manière, que celle de Bernanos. Voici le début du récit intitulé Deux Apaches, tiré des Contes du Matin que j’évoquais ici le mois dernier (voir référence dans la colonne à droite “articles récents”).

Ils venaient de lire le récit de la quadruple exécution. Certes, si Bébert et Loulou avaient été du côté des honnêtes gens, ils eussent, comme bien d’autres, pensé : j’aurais voulu les guillotiner moi-même. Mais ils appartenaient à l’autre parti, et ils pensaient :
— Vous croyez nous intimider par la mort. Nous vous montrerons que la mort ne nous fait pas peur.

Supplément illustré du “Petit Journal” du 20 octobre 1907

Ce dessin de presse donne le contexte : des journaux de 1907 lançaient une campagne contre un projet d’abolition de la peine de mort débattu à l’époque, en mettant en avant l’insécurité dans Paris due aux voyous nommés Apaches. Charles-Louis Philippe se démarque de ce parti pris sécuritaire en appliquant, dans le conte, le désir de tuer aux “honnêtes gens” aussi bien  qu’aux malfaiteurs de “l’autre parti”. Il indique aussi implicitement par là qu’il ne se livrera pas à la satire d’un milieu ni à un plaidoyer abolitionniste.

Ces deux Apaches débutants trouvent vite l’occasion qui les transforme en larrons :

Un peu plus haut, ils aperçurent un ivrogne. Il marchait sur deux jambes sans force, sa tête semblait vouloir accompagner ses pieds ; il causait avec le trottoir. Il disait :
— Moi, je rentre. Je ne fais de mal à personne. Je suis un ouvrier, et je rentre.
Il avait tant de mal à rentrer qu’il en parlait. Ils le bousculèrent un peu et se mirent à rire parce que, pour ne pas tomber, il dut parcourir un grand espace et prendre le temps de rassembler les lourds mouvements qui le redressèrent. Il s’arrêta pour reprendre des forces, pour les regarder et pour leur expliquer :
— Moi, je rentre. Je ne fais de mal à personne. Je suis un ouvrier, et je rentre.
Il paya pour les autres. Ah ! ils veulent tuer les mecs ! Ce fut Loulou qui lui dit :
— Cochon, tu veux nous tuer !
Il leur vint une idée :
— Si on le piquait un peu, pour lui donner du courage ?
Ils sortirent leur lame, rangèrent le bouchon dans leur poche et lui donnèrent d’abord des coups de pointe dans le dos. Il leur semblait piquer la société tout entière et se venger d’elle. Il se passa quelque chose qu’ils ne purent accepter. Ce fut comme si la société protestait. L’homme se mit à crier. Il criait si fort, la canaille ! Ah ! Il voulait leur tenir tête ! Loulou saurait bien le faire taire. Il répéta :
— Cochon, tu veux nous tuer !
Il leva la lame et la plongea entre les deux épaules de l’ivrogne. C’était une bonne lame. Elle rentra jusqu’au bout. L’homme tomba.

« Il avait tant de mal à rentrer qu’il en parlait » : cette remarque sur l’ivrogne et la description qui la précède nous donnent un aperçu de la simplicité si juste de Charles-Louis Philippe. Puis, les exclamations des Apaches nous mettent un instant dans la peau des deux assassins qui créent leur mobile en l’invoquant. Ceci me rappelle la terrible Fable du Loup et l’agneau, avec cette manière perverse qu’ont les agresseurs d’hier et d’aujourd’hui, dans la sempiternelle comédie de la violence, de retourner la situation en jetant les torts sur la personne agressée :

Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ? / Dit cet animal plein de rage :/ Tu seras châtié de ta témérité.

Illustration de Gustave Doré pour la fable de La Fontaine “Le Loup et L’Agneau”

Je retrouve aussi l’inépuisable mauvaise foi de la méchanceté qui aime généraliser ou extrapoler pour mieux s’exercer : Ah ! ils veulent tuer les mecs !  (Si ce n’est toi c’est donc ton frère).

Je citerai pour finir, grâce à Marie-Paule Farina, cette réflexion de Jankélévitch qui me semble tout résumer :

On ne désarme pas le méchant en se faisant tout petit ; bien au contraire il vous en voudra justement d’être petit et misérable… le méchant hait sa victime bien qu’elle ne soit pas haïssable, et même justement parce qu’elle n’est pas haïssable.(…) Pour le méchant la personne a un tort inexpiable à se faire pardonner, un tort radical originel… le tort d’exister.

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Trois fils d’avril

Petit Poucet

Samedi, un garçon de six à sept ans marchait tout seul en pleurant dans l’avenue Ledru-Rollin, repoussant la sollicitude des passantes. En guise de cailloux, il tenait contre son oreille gauche un smartphone plus grand que sa main.

***

En tout cas

Je me souviens que c’est une expression que j’ai su dire très jeune, vers l’âge de trois ans. Sans être capable d’en décomposer les termes j’aimais prononcer cet entouka ouvert comme une aile accueillante.

Je me souviens aussi qu’à peu près au même âge, Louise, s’amusant à classer de diverses manières les fioles et savons du bord de la baignoire, aimait répéter en fonction de.

Je me souviens enfin des par contre que disait Lazare à l’âge de deux ans.

Mieux que beaucoup de noms du lexique, ces expressions me semblent des clés sûres pour ouvrir l’esprit.

                                                                               ***

Linéament

L’âge aidant, les mots que l’on cherche se dérobent. Mais il arrive parfois au contraire que l’on se réveille avec un joli mot en tête, un mot sans lien visible avec rien. Ce matin, linéament s’est déroulé en moi comme une jeune feuille de fougère.

Les linéaments (mot souvent employé au pluriel) sont, dit le dictionnaire CNRTL, les premières traces de l’embryon chez tout être vivant. « Les premiers linéaments de l’organisation, […] les premières ébauches de l’ordre des choses et du mouvement intérieur qui constituent la vie se forment tous les jours sous nos yeux. » (Lamarck, Philosophie zoologique).

Tolia en lévitation (Photo N et JM Levinson)

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Un navire de haut bord (rêverêverie)

Un très haut navire est à quai. Sur le pont supérieur on voit l’impératoriteur, raide et blanc. En contre-plongée, très haut et très gradé. Comment va-t-il mettre pied à terre ? Aucune passerelle n’est assez haute et l’impératoriteur ne veut pas condescendre d’un étage. On avance une grue. Il s’installe sur la plate-forme et salue la ville en levant les bras. Puis il descend un escalier tournant, on le voit un peu entre les mailles du fer. Il fait un froid humide, crachinant. L’impératoriteur et sa suite sont maintenant debout sur le quai, accueillis par des responsables municipaux de moyenne envergure. Un groupe de majorettes a terriblement froid aux cuisses, et je ne peux plus fixer mon attention sur l’impératoriteur, happée par leur chair de poule et leurs lèvres violettes qui grelottent et gèlent mon récit. Ssssautent… pied sur l’autre, se fffrottent… mmains,…. cccuisses, se ssss dans le dos, se frrrr… mains… cccc.

Me laissant posséder par un détail insignifiant je ne sais plus finir mon histoire.

Mon ami Dany Pinson me propose cette belle image du film d’animation de Sylvain Cholet Les Triplettes de Belleville, et il ne fait pas de doute que ce navire est de très haut bord.

Merci à lui.

 

Toutefois, s’il me fallait décrire l’image qui figurait dans mon rêve, elle ressemblerait plutôt à ceci :

Al Lissitzky, Tribune de Lénine

 

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Un bourgeon de platane (avec Charles-Louis Philippe)

Alors que je lisais au square la semaine dernière, est tombé sur mon livre un bourgeon de platane, comme un petit oursin aux piquants doux. J’y ai vu un signe de paix et un encouragement à la lecture.


Le livre que j’avais sur les genoux était les Contes du Matin, que Charles-Louis Philippe écrivait pour le journal Le Matin au début du siècle dernier. Les éditions Manucius les ont republiés en février 2022.

L’œuvre de ce fils de sabotier est classée par Wikipedia dans la littérature populiste car elle est « au service des humbles ». Les personnages des Contes du Matin sont pauvres ou marginaux en effet, comme les souteneurs et les filles publiques de Bubu de Montparnasse que j’ai lu dans la continuité. Mais l’étiquette « populiste » a en art quelque chose de sentimental (« une touchante attention au sort des petites gens », cite le dictionnaire CNRTL), qui ne dit pas comment la pensée vigoureuse de Charles-Louis Philippe donne à ses phrases un inimitable accent de vérité.

Voici par exemple la pénétration avec laquelle il décrit Maurice, le maquereau surnommé Bubu :

Au bout d’un mois, il la battait, mais non pas par méchanceté. Voici : Maurice, qui avait le caractère résolu, classait trop nettement les connaissances humaines. Comme l’empereur Charlemagne, il avait mis d’un côté les idées qui ne lui plaisaient pas et de l’autre celles qui lui plaisaient. Il pensait : « Là-bas c’est l’erreur, mais ici c’est la vérité ». Comme l’empereur Charlemagne, il n’avait pas le sentiment des nuances. Il ne comprit jamais, par exemple, que l’on se lavât le visage avant de se laver les mains.

Ce n’est pas la bassesse morale qui est dépeinte mais, sans ironie facile, l’intellect limité d’un personnage qui à Montparnasse peut faire figure d’empereur. Il commence à battre sa Berthe parce qu’elle met le sel et le poivre sur les œufs au plat juste après les avoir cassés au lieu d’attendre qu’ils soient cuits : « Il la gifla, persuadé qu’une gifle renforcerait en elle le sentiment de la vérité. »

Et voici quelques pages plus loin, dans un registre différent, l’évocation d’une soirée au bord de la Seine :

Le soir était doux et flottant. Tout le long de la Seine il y avait un peu de vent qui coulait comme l’eau et semblait suivre les feuilles. Les ombrages, légèrement balancés au-dessus des passants, parlaient à leur âme et lui donnaient des balancements légers. On aimait toutes les choses parce qu’elles étaient reposantes. La Seine, le ciel et les voitures brillaient modestement et la ligne des quais, avec ses arbres, semblait une allée où l’on se promène et où l’on s’isole.

Ce « on » qui nous englobe simplement et cette attention si sensible aux souffles et aux ombres me semblent aller bien au-delà de ce qu’on trouve dans un roman populiste.

Charles-Louis Philippe, après avoir écrit dans la Revue Blanche, a collaboré à la NRF dès le premier numéro. André Gide, dans son Journal de 1909, consacre une dizaine de pages à la mort prématurée de cet ami qu’il tenait en grande estime. Il dit notamment qu’un certain nombre de contemporains, appréciant sa modestie et les qualités « exquises » de son cœur, ont sous-évalué son talent :

(…) Ce n’est pas avec cela seul qu’il fût devenu l’admirable écrivain qu’il put être. Un grand écrivain satisfait à plus d’une exigence, répond à plus d’un doute, nourrit des appétits divers. (…) On pouvait examiner Philippe en tous sens ; à chacun des amis, des lecteurs, il paraissait très « un » ; mais aucun ne voyait « le même ». Et les diverses louanges qu’on lui adresse peuvent bien être également justes, mais chacune prise à part ne suffit pas. Il porte en lui de quoi désorienter et surprendre, c’est-à-dire de quoi durer.

On dit qu’un platane peut vivre mille ans. Charles-Louis Philippe – qui porte plus d’un bourgeon aux piquants doux – « a de quoi désorienter, surprendre et durer » quelques siècles, et je vais continuer à le lire.

(À suivre)

 

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Musaraignes du matin

Maman, qui avait une belle silhouette dans sa jeunesse, disait sur ses vieux jours, impitoyable envers elle-même, que les vieilles dames sont soit grosses soit maigres.
Dans le domaine moral, je pourrais dire à mon tour que les vieilles dames sont soit aigres soit mièvres, et si on me demandait de choisir, je préfèrerais être mièvre qu’aigre.

Mièvrkègre ? Sortons de ces définitions désagréables. « Rien ne rend plus vieux que d’avoir sans cesse à l’esprit l’idée qu’on vieillit », dit Lichtenberg.

Mais pourquoi Musaraignes dans le titre de ce billet ? Parce que j’ai rêvé cette nuit de petits rongeurs qui presque tous ont filé au réveil. Les Muses du matin ne m’ont laissé ronger que quelques maigres araignées à l’ail aigre et au miel mièvre.

P.S. En anglais, musaraigne se dit shrew, qui désigne aussi une femme acariâtre. The Taming of the Shrew, « L’apprivoisement de la musaraigne », est le titre shakespearien de La Mégère apprivoisée. Décidément, cette matinée à un goût aigre.

P.P.S. Wikipedia dit que les musaraignes sont des animaux paisibles et sympathiques. Et j’ai déjeuné hier avec deux vieilles dames minces et pas toujours aigres.

 

 

 

 

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Identités transitoires

Les linguistes n’ont eu aucun mal à démontrer que l’hypothèse d’Ukrainiens russophones victimes d’un génocide ne tenait pas debout. Ils nous expliquent en effet qu’en Ukraine la majorité des citoyens possède les deux langues (à l’inverse, ai-je lu récemment, des Biélorusses dont la langue, qui n’est plus enseignée à l’école, serait en voie de disparition). Un Ukrainien peut, comme le fit en son temps Gogol, écrire en russe qui était la langue des classes cultivées, tout en se sentant profondément attaché aux inflexions de sa langue d’enfance comme à ses paysages. Toute personne ayant été élevée en deux langues est sensible à cette relation forte entre les musiques, les lumières, les reliefs, les arbres et les diverses voix de l’enfance.

Je persiste à croire que les langues sont meilleures que les États qui les manipulent et le cours de l’Histoire qui les entrave. Et je me le redis en feuilletant La joie du passeur, Une expérience d’identité transitoire de l’écrivain et traducteur Georges-Arthur Goldschmidt, né en Allemagne en 1928, pas toujours tendre avec l’allemand qui fut pour lui une langue d’oppresseur, et n’ayant pas cessé pour autant de le traduire.

Mais c’est surtout Cervantes qui parvient aujourd’hui à me mettre en humeur joyeuse : on sait qu’il ne se présente pas comme l’auteur mais comme le « parâtre » d’un Don Quichotte traduit de l’arabe. Le véritable auteur du Quichotte serait un certain Cid Hamet Benengeli, « auteur arabe et manchègue » (I, 22). Un érudit morisque le traduit pour le narrateur en castillan (I,9), ce qui rappelle l’étroite imbrication des Espagnols et de ces musulmans arabophones convertis au christianisme avant leur expulsion sur l’ordre de Philippe III à partir de 1609. Cervantes profite de cette pseudo paternité arabe pour se livrer à une acrobatique mise en abyme au milieu du livre (II, 3), quand Don Quichotte apprend que son histoire a déjà été publiée sans qu’il s’en doute. La fierté du héros se mêle d’inquiétude: « Il ne fallait attendre des maures la moindre vérité car ce sont tous des charlatans, des faussaires et des colporteurs de chimères ». Mais vers la fin du roman, au chapitre 50, le narrateur présentera Cid Hamet comme le « très ponctuel scrutateur des atomes de cette véridique histoire », garant scrupuleux de son authenticité !

Comme le remarque Antoine Berman dans L’Epreuve de l’étranger, il y a une merveilleuse ironie dans le fait que « le plus grand roman espagnol soit présenté par son auteur comme une traduction de l’arabe – soit de la langue qui avait été dominante dans la Péninsule pendant des siècles ».

Nos identités sont transitoires et le brassage des langues fécond, qu’il soit réel ou fictif. Quand entrerons-nous dans un siècle qui le reconnaîtra ?

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La petite chambre de Michaux

Au moment où je vais m’intéresser au mot petit chez Michaux, je tombe dans Poteaux d’angle sur un texte qui m’en décourage :

Des critiques examinent les mots les plus fréquents dans un livre et les comptent !
Cherchez plutôt les mots que l’auteur a évités, dont il était tout près, ou décidément éloigné, étranger, ou dont il avait la pudeur, tandis que les autres en manquent.

Voilà un point d’exclamation qui m’avertit : pas question que je prenne un logiciel compteur de mots pour chercher l’occurrence du petit chez Michaux. Picorons juste deux ou trois graines aujourd’hui dans La Nuit remue.

C’est dans une petite chambre au plafond bas que remue cette nuit vaste, profonde, peuplée de femmes aux multiples ventres, poitrines, foies, poumons ; puis d’un roi que le poète maltraite de toutes les manières possibles comme dans un film de Charlot. Mais ce roi ne se laisse pas éliminer :

Il est revenu ; il est là. Il est toujours là. Il ne peut pas déguerpir pour de bon. Il doit absolument m’imposer sa maudite présence royale dans ma chambre déjà si petite.

D’autres figures écrasantes circulent dans cette chambrette : un gros  homme, un gros crapaud, des insectes aux gigantesques élytres…

Le sentiment de petitesse devant des forces énormes s’accompagne de celui, mélancolique, d’une déchéance au souvenir d’un royaume perdu :

J’avais autrefois un royaume tellement grand qu’il faisait le tour presque complet de la Terre.
Il me gênait. Je voulus le détruire.
J’y parvins.
Maintenant ce n’est plus qu’un lopin de terre, un tout petit lopin sur une tête d’aiguille.
Quand je l’aperçois, je me gratte avec. (…)

Cette image du royaume, dit Raymond Bellour dans sa Notice de la Pléiade, est “l’expression d’une métamorphose continue du travail d’écriture”. Immense ou minuscule, “c’est l’œuvre, ouverte et fermée, territoire qui ne l’est pas vraiment, mais malgré tout en devient un, pour le meilleur et pour le pire”.

Quant au lopin de terre avec lequel on se gratte, peut-on mieux définir le “travail d’écriture” ?

Le petit représente aussi, dans ce recueil publié en 1935, le premier signe imperceptible d’un fléau dévastateur :

Ce n’est encore qu’un petit halo, personne ne le voit, mais lui, il sait que de là viendra l’incendie, un incendie immense va venir, et lui, en plein cœur de ça, il faudra qu’il se débrouille, qu’il continue à vivre comme auparavant (…), ravagé par le feu consciencieux et dévorateur.

Ce n’est pas Michaux qui prendra la posture superbe du poète prophète, mais il me donne un peu de courage en ce moment pour vivre “sous le phare obsédant de la peur”.

Quant à chercher les mots que l’auteur a évités comme il le propose, j’en suis bien incapable tant cette œuvre fourmille d’éléments disparates et d’adjectifs surprenants, pour notre plus grand bonheur

 

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Petites notes pour petits mots

Presque

Voici un mot de rien du tout qui en dit beaucoup.
Quand Monique a appris la semaine dernière qu’un de ses amis se proposait pour disperser les cendres de son mari Charles Mérigot – l’éditeur de la Ramonda* qui vient de s’éteindre – dans la sierra de Guara qu’il aimait tant, elle m’a écrit : « J’en ressens presque de la joie ».

http://patte-de-mouette.fr/wp-content/uploads/2017/10/ramonda-flor.jpeg

Cela m’a rappelé la phrase de maman le soir du jour où, six mois après la mort de sa fille Sibylle, nous nous sommes réunis pour lui souhaiter sa fête avec un livre contenant les témoignages d’affection de tous ses amis : « Aujourd’hui j’étais presque heureuse ».

* Pour plus de détails sur cette maison d’édition aussi originale que son regretté patron, voir sur ce blog un billet de 2017 : https://patte-de-mouette.fr/2017/10/31/la-maison-des-langues/

Petit

Je comprends mal les poètes qui se méfient des adjectifs au point de ne les tolérer qu’en position de rejet. Un certain usage du mot petit m’attache, par exemple, à l’œuvre de Supervielle. Je ne chercherai pas dans une si petite note à donner des exemples, mais cet adjectif, présent ou absent, me semble y résonner partout, malgré les grands espaces dont elle est peuplée. Supervielle fait peut-être partie des écrivains qui « ont besoin de leur petitesse pour sentir », selon l’expression de Henri Michaux.

L’évocation de la petitesse me touche aujourd’hui encore plus que d’habitude chez Michaux, sans doute parce que nous entrons dans une époque où se dérouleront des combats de géants que nous serons amenés à vivre en fourmis.

(Je reviendrai sur l’adjectif petit chez Michaux dans un autre billet).

 

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Belikov et les étuis

Je relisais ce matin une merveilleuse nouvelle de Tchekhov, écrite en 1898 et dont j’ai déjà parlé ici  il y a quelques années (voir lien en fin de billet), L’Homme dans un étui, autre “histoire de folie”.

“La Salle numéro 6”, terrible nouvelle sur la folie, est dans cette édition Librio suivie de “L’homme dans un étui” dont il est question ici.

Belikov, professeur de grec dans une petite ville russe, ne sort qu’avec ses bottes en caoutchouc, son parapluie et son pardessus ouatiné. Toutes ses affaires sont dans un étui : parapluie, montre, canif. Même son « petit museau de putois » a l’air entouré d’un étui ; les langues anciennes qu’il enseigne lui servent d’écrin, et sa pensée, Belikov s’efforce également de la ranger dans un étui, accessible aux interdictions, mais découvrant toujours “un point douteux, quelque chose de vague ou de mal dit dans une autorisation”. Ses collègues du lycée où il enseigne sont peu à peu contaminés par sa circonspection tatillonne, au point que toute la ville semble se mettre dans un étui :

Sous l’influence d’hommes comme Bélikov on se mit en ville, au cours de ces dix ou quinze dernières années, à avoir peur de tout. On eut peur de parler haut, d’envoyer des lettres, de nouer des relations, de lire, d’aider les pauvres, d’apprendre aux autres à lire et à écrire…

C’est une grande force de cette nouvelle de montrer que les étuis sont extensibles.

Un jour, arrive dans la ville un nouveau professeur, un Ukrainien nommé Kovalenko, doté d’une voix caverneuse, de mains énormes, d’une mèche qui sort de sa casquette et retombe sur son front. L’antithèse de Belikov. Il vit avec sa sœur Varia, “vive, bruyante, toujours en train de chanter des romances d’Ukraine et de rire à gorge déployée”.

Les marieurs et marieuses de la ville entreprennent de marier Belikov et Varia qui frisent la quarantaine et la trentaine :

Au milieu des pédagogues austères, d’une raideur chagrine, présents par obligation, nous vîmes soudain naître de l’écume une nouvelle Aphrodite : elle avançait les mains sur les hanches, riait, chantait, dansait…

Les fiançailles sont sur le point d’avoir lieu quand, à la suite de quelques péripéties, Belikov dégringole un escalier sans se faire grand mal sous les yeux de Varia :

Quand il se fut relevé, Varia le reconnut, et, voyant son air ridicule, son manteau froissé, ses caoutchoucs (…), elle ne put s’empêcher de partir d’un éclat de rire qui retentit dans toute la maison. (…) Et cette cascade torrentielle de « Ha ! ha ! ha ! » décida de tout : du mariage et de l’existence terrestre de Bélikov.

En effet, il ne se remettra pas de sa honte : un mois plus tard, le cercueil sera son dernier étui.

Si, contrairement aux règles d’une bonne recension, je déflore le récit en dévoilant son dénouement, c’est parce que cette nouvelle qui donne la victoire à la gaieté et à la liberté sur la froideur et la contention me réjouit particulièrement aujourd’hui.

Même si je sais que les hommes qui mettent le monde dans leur étui nationaliste ou religieux ne se sont pas encore tous cassé la figure dans l’escalier.

Eh oui, on avait bien enterré Bélikov, mais combien en restait-il encore, d’hommes à étui, combien y en aurait-il encore !

Un homme dans un étui

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