Le mot “retenue”

J’ai parlé récemment de pudeur, de timidité. Et la retenue ? Ce mot  ̶  dont les deux premières syllabes semblent vouloir retenir l’impudeur de la troisième  ̶  m’embarrasse aujourd’hui beaucoup plus que les autres.

Voici ce que j’en écrivais il y a quelques semaines :

Ȇtre retenu c’est empêcher  ̶ souvent pour des motifs de bienséance et de maintien de l’ordre  ̶  une éruption d’avoir lieu, ou du moins des paroles intempestives de jaillir. J’étais souvent punie à l’école parce que je disais au milieu du cours les choses les plus saugrenues qui me passaient par la tête. Plus tard je me suis tellement bridée qu’un de mes professeurs m’a reproché sur mon bulletin ma « retenue distinguée. »

Edmond Dulac, Illustration pour Barbe bleue

C’est peut-être ce qui m’a portée à aimer dans les récits le moment où le héros n’arrive plus à se retenir et cède à une tentation : la femme de Barbe bleue, « si pressée de sa curiosité » qu’elle ouvre la porte du petit cabinet où gisent les femmes égorgées ; le Tannhaüser de Wagner qui pousse son cri d’amour sensuel au milieu du concours de chant d’amour platonique ; ou le Prince Mychkine de L’Idiot qui s’exalte dans le salon des Epantchine, brise un vase de Chine et s’écroule d’épilepsie.

Et Nathalie Sarraute ?  “Une fois de plus, je n’ai pas pu me retenir, ç’a été plus fort que moi… » sont les premiers mots de son premier roman, Portrait d’un inconnu. Tout de suite, elle dégage la force éruptive à l’état pur en s’embarrassant le moins possible de personnages et de supports narratifs. Provoquer sans retenue des ruptures et saisir le flot de matière qui se dégage des barrages rompus, c’est une grande partie du travail de Nathalie Sarraute.

Voilà donc ce que j’écrivais il y a quelques semaines, contente d’avoir rencontré au cours de ma promenade Perrault, Wagner, Dostoïevski et Sarraute. Il est vrai que je détournais ma vue de certains mots comme : lâcher, se lâcher, lâche-toi  – en vogue dans les années 90 – et qui, pas moins que les mots exploser ou libérer – plus prisés dans les décennies précédentessont d’authentiques antonymes de retenir, se retenir. Mais hélas, ces mots débraillés sont venus récemment rabattre sur mon front la mèche roussâtre d’un Président américain : “Lâche-toi, lâche tes pets et tes rots et fais-en un mur. » Et voilà que les images se retournent, que se lâcher c’est se raidir, et que la retenue, que je percevais comme barrage à un flot vital bienfaisant, me semble à présent  ̶  devenue synonyme de tenue  ̶  effort pour porter mes pas le plus loin possible des murs de boue durcie.

C’est drôle comme les mots changent quand les temps changent.

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Le mot timidité

J’aime bien le mot timidité avec ses petites syllabes pleines de i en consonance avec celles du mot intimité. J’ai entendu un jour à la radio Alain Baraton parler du phénomène de la timidité botanique qui m’a tout de suite captivée comme une chose qui me concernait de très près : certains arbres dans les forêts limitent la poussée de leurs racines ou de leurs branches quand ils sentent, au moyen de l’émission d’un certain gaz, qu’un autre arbre est en train de pousser à côté d’eux. L’arbre en se restreignant ouvre une « fente de timidité » pour que la lumière pénètre mieux l’ensemble de la forêt.

Pour maintenir l’unité des familles il faut ménager beaucoup de gens qui nous empestent : parents, frères, sœurs, cousins, beaux-frères, tantes, ancêtres… si bien que certains rejetons, timides de naissance, se recroquevillent et s’étranglent pour favoriser l’épanouissement de branches plus pétulantes. Mais nous sommes moins sages que les arbres : ici et là un aîné accablé, un cadet frustré, un tardillon pâlichon, un bâtard shakespearien rongé d’envie gonfle sa poitrine opprimée, étouffe ses frères sous des oreillers, jette ses enfants dans une fosse à ours, et coupe ses parents en morceaux pour occuper leur place dans le monde et dans leur lit.

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Le mot pudeur

Je n’aime pas beaucoup le mot pudeur  ̶  à une lettre près c’est une prude  ̶  et je me méfie des critiques littéraires qui vantent la pudeur d’un écrivain (ou plus souvent d’une écrivaine). Au lieu de cette pudeur qu’ils croient discerner,  je parlerais du son mat, amorti, du frôlement, de la “note fantôme » qu’un percussionniste choisit d’émettre en touchant ses peaux. Antoine Emaz, par exemple, pour écrire “au plus juste de toucher” (Caisse claire, p. 109), opère sur sa poésie un  “contrôle par l’esprit” hérité de Reverdy qui n’est pas de la pudeur mais de la rigueur. Dans un genre très différent, Annie Ernaux, dont les descriptions sexuelles précises me font parfois grincer des dents, ne manque pas selon moi de pudeur, parce que – ici me vient une métaphore plus agricole que musicale – le terrain qu’elle explore est précisément celui de la honte, et qu’elle le laboure à fond dans tous ses replis avec une détermination que j’admire.

Voilà pour la littérature. Dans la vie, la pudeur est souvent une timidité érigée en vertu. D’ailleurs un  jour prochain je parlerai du mot timidité.

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Le livre nocturne

Jean-Christophe Bailly à l’IMEC devant Le Grand Graphe d’Hubert Lucot

Une pièce maîtresse de l’exposition d’archives L’Ineffacé qui se tient à l’IMEC près de Caen jusqu’au 2 avril prochain, est le fameux Grand Graphe d’Hubert Lucot, manuscrit de presque 3 mètres sur 5 qui marqua, dit-il, son entrée véritable en écriture, pris comme il le fut du désir subit d’être « plus près de la langue, de l’objet, du mental humain ». Il en tapissa l’un des murs de son appartement en le complétant au fil des ans et ne s’en séparait jamais, le roulant pour l’emporter en voyage.

À vrai dire, dans le cadre de cette passionnante exposition de traces et de gribouillages, Le Grand Graphe m’a d’abord gênée par son caractère ostensible  ̶  pour ne pas dire ostentatoire  ̶  d’œuvre d’art d’un genre que l’on pourrait appeler “action writing” (il a d’ailleurs été exposé en 1990 comme une fresque au plafond de la station de métro Champs-Elysées-Clémenceau), alors que sur le même mur, la « Recherche de titre » pour La Rage de l’expression de Francis Ponge m’était apparue comme un poème involontaire et miraculeux qui m’avait émue par sa fragilité d’archive authentique (billet du 18 février sur ce blog).

Or il se trouve qu’hier matin je me suis réveillée avec le profond sentiment que la vie et les pensées diurnes ne sont qu’une infime partie de ce que contient notre esprit. Il me semblait que mes draps étaient les pages d’un livre nocturne, accueillant des phrases et des images presque entièrement effacées, dont il ne me restait qu’un pont de pierre au-dessus d’un clignotement de paillettes. Et je me suis dit que Le Grand Graphe était peut-être pour Hubert Lucot le drap où il prenait plaisir à inscrire ce qui clignote en lui pour s’y rouler comme dans un lit de mots, et je l’ai envié de ne pas avoir laissé toutes ses paillettes s’éteindre.

Si mon imagination et mon envie me suggèrent des contresens sur l’œuvre de Lucot, ces contresens m’ouvrent une porte. Pour quoi d’autre lit-on ?

Un article de Christine Génin : http://blog.bnf.fr/lecteurs/index.php/2017/01/hommage-a-hubert-lucot-1935-2017/ fait clairement le point sur cet auteur disparu le mois dernier, peu connu du grand public, et que je ne suis pas sûre d’aimer.

 

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Une branche qui bouge un peu

Il faut regarder longtemps une branche qui bouge un peu pour pouvoir écrire : la branche bouge un peu. Et que cela suffise. Cela peut paraître simple, ça l’est. (Antoine Emaz, Sauf, p. 15).

En lisant les sept premiers poèmes de son livre Limite, je me demandais combien d’heures de contemplation de vagues ont rendu possible cette métamorphose de la mer en mots.

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Le poème de l’archive

« Il y a une beauté des archives » dit Nathalie Léger, Directrice de l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC) situé dans l’abbaye d’Ardenne à Caen. Elle a invité l’écrivain Jean-Christophe Bailly à fouiller les archives de l’Institut, à en sélectionner un certain nombre, et à les présenter selon le parcours qui lui semblait bon. Cela donne l’exposition l’Ineffacé qui se tient jusqu’au 2 avril 2017 dans le nouvel espace d’exposition de l’abbaye appelé « la Nef ».


À l’idée de découvrir ces archives  ̶  à la fois sources des œuvres et sentiers qui les mènent plus ou moins directement à elles-mêmes, on est pris d’une curiosité qui se tourne en émotion devant leur fragilité : ce sont des bouts de papiers difficiles à exposer dans de bonnes conditions atmosphériques, ébauches ou brouillons qui auraient pu être perdus ou détruits par l’auteur ou ses ayants droit, et qui ont au XXIème siècle valeur de vestiges d’un monde en voie de disparition, car L’IMEC commence à recevoir des clés USB au lieu de liasses de papier. “L’écran,  écrit Jean-Christophe Bailly dans le catalogue, fonctionne comme une surface d’inscription fascinante et docile, mais il est comme une ardoise magique où ce qui a été essayé puis éconduit disparaît à tout jamais.”

Ces fichiers, dessins, photos, schémas, gribouillis, pages d’écriture parfois grandioses (comme le gigantesque panneau d’Hubert Lucot), parfois méticuleuses, parfois griffonnées sur des nappes de restaurant ou de minuscules feuilles de carnet, sont les précieux témoignages d’une opiniâtreté de la pensée et d’une « rage de l’expression » qui traverse les arts et les sciences humaines représentés à l’IMEC.

Si j’avais à choisir une archive dans la longue salle de la Nef, je crois que je prendrais justement cette  “Recherche du titre” de Francis Ponge pour son  recueil La Rage de l’Expression. J’ai compté 105 essais de titre sur cette feuille. Certains sont très étonnants, comme Le bar automatique, ou La respiration artificielle, mais beaucoup tâtonnent autour du mot « expression »: Les racines de l’expression ; Aux sources de l’expression ; La ressource de l’expression ; puis La rage de l’expression, provisoirement éclipsé par À la source des expressions, comme si le poète hésitait à porter l’accent sur la recherche d’une origine pour « l’expression », ou sur la violence de la pulsion d’écrire. Sa  “rage froide » est suggérée, presque mimée par sa mise en page à la fois ordonnée et débordante, ses mots écrits en lettres capitales, soigneusement alignés, parfois raturés ou encadrés d’un trait de feutre noir épais comme s’il s’était acharné plusieurs jours de suite sur sa recherche. Cette liste où le mot « expression » se fait de plus en plus insistant m’apparaît comme un véritable poème mettant en acte sous nos yeux ce que dit toute archive : l’expression à l’état naissant.

Oui, il y a bien une beauté des archives.

 

 

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L’issue bleue : à propos de “Limite” d’Antoine Emaz, 3

Alexandre Hollan : Chêne bas

Voir les 2 autres billets sur ce recueil de poèmes  publiés ici le 6 et le 10 février.

Un motif important du livre est la recherche du bleu  ̶  substance, heure ou lieu plutôt que couleur  ̶  bleu du soir que l’ensemble de l’œuvre d’Antoine Emaz, poète vespéral, associe souvent à l’air et à la respiration. Il voudrait ici un bleu qui “dise autre chose que bleu”,  qui puisse le tapisser intérieurement d’un “châle bleu-noir”, mais qui tend à se durcir en une matière lointaine et froide comme la faïence.

C’est alors que le dernier poème  ̶  en prose et sans date, illimité comme les premiers  ̶  réserve au lecteur une nouvelle surprise : dans « un bouquet d’anémones couleur nuit » s’ouvre une « issue bleue » :

Un peu comme s’il était possible d’habiter ici délesté du corps seulement regard sur un bleu outremer sans hier ni demain

En lien, l’excellente note de lecture d’Anne Malaprade sur le site Poezibao
http://poezibao.typepad.com/poezibao/2016/11/note-de-lecture-antoine-emaz-limite-par-anne-malaprade.html

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La barque corps : à propos de “Limite” d’Antoine Emaz, 2

(Voir, sur ce recueil du poète Antoine Emaz, mon billet du 6 février que celui-ci prolonge)

Georges Braque : Marine – à la petite barque

La métaphore marine se file discrètement tout au long du livre au moyen du motif de la barque. Les vers de la suite du recueil, datés cette fois d’août 2013 à juillet 2015, ne manquent pas de dire la limite qu’impose un corps souffrant, avec le mètre bref et l’énonciation impersonnelle qui caractérisent la poésie d’Antoine Emaz : la barque corps / ne porte plus que mal
ou : la carcasse craque / vieille branche / vieille barque

Quelques morceaux de prose envisagent un naufrage :
abandon de la place retrait écart et corps à la dérive comme un canot vide après naufrage ou coup de dés en trop

Dans les pires moments, la confiance dans les mots semble vaciller : vieux/ les mots/aussi (…) on ne croit plus qu’il y a la mer/ au bout du coquillage

Ils se retirent, marée basse clapotis de mots, avant de revenir comme des galets roulés, dans une oscillation régulière entre découragement et désir qui continue vaille que vaille  à donner vie au poème, illustrant cette note d’Emaz dans le livre Cuisine : “Le poème est là, dans son mouvement de langue innervée par vivre, et il ne demande ni explication ni commentaire.”

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À propos des 7 premiers poèmes de “Limite” d’Antoine Emaz

Le titre de ce recueil de poèmes publié en novembre 2016 me laissait présager un obstacle, un mur, un arrêt…
Mais c’est l’illimité qui déferle d’abord.

À peine le livre ouvert, la mouette que je suis est saisie, emportée : les sept textes des sept premières pages du recueil sont des variations sur le thème de l’acte même d’écrire, ou sept marées de prose qui disent la « graphie de vie » entraînée par

ce mouvement de vague qui porte ou a porté jusqu’en bout de page cette écume blanche qui bruit et se défait doucement sur le sable d’une nouvelle plage et ainsi de suite dans le ressac aussi monotone que varié du temps

Dans un présent d’éternel retour – sans date dit le premier poème – les mots reviennent ou se transforment, les pages-plages (Emaz ne dédaigne pas ces paronymes simples) s’écrivent et se succèdent. D’une variation à l’autre surgissent des

roches noires de texte qui restent un peu balises ou stèles traces graphes de vie

et qui ponctuent le mouvement de la phrase pour en stabiliser le contenu sans le pétrifier, enveloppées dans le roulis de son rythme.

Si la justesse est, comme le dit ailleurs Emaz, « l’adéquation profonde entre ce qui fait dire et la forme du dit », cette prose fluide est extraordinairement juste.

(Je parlerai prochainement du reste de ce recueil)

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A peu près mal

Il y a des jours où on a l’impression que le monde est prêt à exploser. Et puis tout tient à peu près mal.

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