Non bain à Merville

Le soleil sort, l’écume de mer pétille. Me déshabiller ? Le soleil se renfrogne, évite les coins de ciel bleu. Je me ravise. Depuis un quart d’heure je reste à gratter mes boutons de moustique, malmenée par l’atmosphère. Quelques femmes tricotent tapies derrière un pare-vent, trois garçons donnent le change en exécutant des prises de judo, des enfants énervés escaladent le dos de leur père. Je compte trois personnes dans l’eau dont deux jusqu’à mi-cuisses, l’abdomen contracté.

J’avance de quelques mètres et me fais battre par le vent d’ouest. Il faut que je rentre mon linge avant la pluie ! J’enlève l’antivol de mon vélo, des garnements crient : « T’es un crapaud ! Ton vélo il est pas beau ! » Double honte.

Devant la corde à linge le soleil me picote, les nuages se donnent des joues joviales. Je prends un livre et m’installe sur la terrasse, les fougères se mettent à trembler, une goutte tombe sur ma page, je pars lire à l’intérieur.

Dans mon roman les choses ont lieu : des rencontres, des séparations, des actions, des réactions, des rebondissements, des dénouements. Quand il pleut il pleut, quand il fait beau il fait beau.

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Plage voilée

Mes filles s’éloignent au bord de l’eau vers Cabourg, je suis des yeux leurs trois chapeaux dans la lumière voilée de midi, je viens de lire Le Guépard et mon coeur est nostalgique.

Les vaguelettes déferlent, l’écume se forme et se défait dans une traînée de nuages effilochés.

Je prends ma planche, j’entre dans la mer, je compte mes battements de pieds, cinq cents. Je pose ma tête sur la planche et je ne bouge plus. Les chiffres défilent en moi comme des grattements d’algues.

Depuis longtemps les trois chapeaux ont disparu.

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Les dames pâles

Je marche sur la plage nuageuse, guettant pour me baigner le moment où le soleil va faire glisser vers moi un pan de chaleur. Un enfant inconnu me sourit. Ce matin le monde est consistant, les gens sont dégagés d’eux-mêmes, l’air vif pousse à la sympathie.

Je nage dans la mer forte comme du whisky. Sur le bord, une vieille dame et sa fille tout habillées sont pâles et me regardent sortir de l’eau, la peau tendue. La vieille dame dit à sa fille : – C’est froid, il faut être habitué. Je réponds : – Les premières brasses sont dures mais après c’est revigorant. Les dames me regardent gentiment. Je poursuis, dans une effusion : – C’est très bon pour la santé. Au XIXème siècle, on emmenait les fous aux bains de mer, ça les calmait.

Un pan d’ombre traverse la plage, les yeux des dames s’éteignent, des bribes d’hypothèses se bousculent dans ma tête : trop familière ? Pédante ? Le mot « fou » ? Un drame aura retardé leurs vacances, elles viennent de se relayer plusieurs semaines au chevet d’un dément et elles s’accordent pour la première fois un répit, la vitalité du monde les effarouche. Je prends un air rassurant : – Vous venez d’arriver ici, peut-être, il faut prendre le temps de s’habituer. Les dames pâles acquiescent. Le vent d’ouest apporte des nuages, quelques gouttes tombent du ciel et je rentre en glanant des galets.

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Phases de la lune : le mari de la dame aux cheveux bleus

été 2014 : La dame aux cheveux bleus qui a le jardin le plus fleuri de Merville fait ses derniers pas au bras de son mari.

été 2015 : Le mari de la dame aux cheveux bleus est sur le point de devenir un veuf joyeux. Son corps s’est délié, sa tête s’est redressée, il plaisante à sa barrière avec les épouses des voisins. Dans quelques jours, il dira : « Ça a été une délivrance pour elle ».

 été 2016 : Le mari de la dame aux cheveux bleus est à sa barrière avec une femme à lunettes rouges. Ils ont fermé la maison et sorti la voiture du garage. Il reste quelques roses dans le jardin.

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Phases de la lune : dernier croissant à Merville

dernier croissantUn couple joue au jokari : « Moi aussi, je peux cogner comme un sourd », dit-elle. Ils renoncent et s’allongent sur le sable. Elle lui reproche d’avoir un comportement d’enfant. Il répond « mm » et elle dit « arrête ». Il dit : « On va déménager ». Elle se radoucit : “Nonnooon ». Il lui passe de la crème dans le dos avec une absence de sensualité calculée. Elle lui tourne encore le dos. Il se lève et marche vers les galets. Elle range tranquillement des coquillages dans un sac et allume une cigarette. Ils ont la trentaine et pas d’enfant à l’horizon.

Il se trempe dans la mer jusqu’aux cuisses sans enlever son tee shirt. Il a ramassé quelque chose de noir : un paquet d’algues ? Il va le mettre dans le cou de sa femme ? Elle sera fâchée et il blaguera : « C’est du phyto-thalasso à l’œil ! » Mais non, il pose la chose noire contre la dune et s’assied là-bas. Il a donc déménagé. La mer se partage entre ombre et lumière. À plat ventre, elle lit un livre et lève furtivement les yeux vers lui. Il revient et se plante devant elle. Il dit : « Tu as vu comme c’est … là-bas ? » Elle fait « mmm » sans lever la tête. Il dit : « Je vais acheter une bonne pompe à vélo » et s’en va seul avec le panier.

Après les lunes de fiel viendront les lunes de pierre et de fer.

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Phases de la lune : premier croissant à Tokyo

C’est leur premier dîner au restaurant côte à côte, il est tourné vers elle (vers moi) et lui parle en souriant. Rien de décisif n’a encore eu lieu. Ses yeux ne se détournent pas d’elle dans l’agitation ambiante où leurs silences ne les embarrassent pas. Je ne la vois que de quart, son corps mince est retenu, légèrement penché en avant. Elle lève de temps en temps les yeux vers lui avec des sourires fugitifs. Ils sont beaux et doux, je laisse pénétrer en moi ces ondes que je leur vole. Youkiko me dit : « Ils ont la moitié de mon âge » ; je dis : « Ils ont le tiers du mien ».

Dans une arrière-salle à gauche, des collègues ont amené chacun une amie pour occasionner des rencontres. « Obligation de plaire, m’explique Youkiko. Il y a celles qui parlent, qui meublent et qui travaillent sans le vouloir pour celles qui séduisent en silence par du je-ne-sais-quoi. Je me retrouvais toujours dans le mauvais groupe, je riais, j’animais le dîner pendant que d’autres filles trouvaient discrètement l’âme sœur ».

Dans une arrière-salle à droite, un groupe de collègues hommes parle bruyamment. L’un s’éponge le visage avec un mouchoir d’un geste vif et quotidien. Ici il n’y a pas obligation de plaire.

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Square du Temple

pigeon paintJ’ai mis mon chapeau à pois, j’ai épousseté sur le banc des miettes de croissant, et je me suis assise avec un livre à ma place préférée devant le bouquet de bambous. S’installe à côté de moi une femme. Des pigeons viennent picorer les miettes, je les chasse de temps en temps du pied.

Elle tourne vers moi ses yeux ronds et mielleux :
― Est-ce que je peux vous poser une question ?
― Oui.
― Pourquoi craignez-vous les oiseaux ?
― Je ne les crains pas. Ces pigeons me déplaisent.

Elle penche sa tête grise de côté et me regarde en coin :
― Pourquoi en avez-vous peur ? Vous ne risquez rien.
― Il y a des compagnies qui déplaisent… Si c’est le cas de la mienne vous pouvez changer de banc.

Elle redresse la tête et gonfle sa gorge courroucée :
― C’est ce que je vais faire.
― ø
― Si vous avez la phobie des oiseaux, ça se soigne.
― ø

Je crois que c’est mon chapeau à pois qui m’a donné la dignité de ne pas bourrer cette  ornithophile de coups de pied.

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Djamilia, le chant des monts et des steppes

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Tchinghiz Aïtmatov (1928-2008) est né dans un village du Kirghizistan comme le narrateur de son roman Djamilia, l’adolescent Seït, qui transporte en charrette des sacs de grains à la gare pour alimenter en 1943 l’armée soviétique. Seït travaille en compagnie de sa belle-sœur, la joyeuse Djamilia dont le mari est au front comme tous les hommes d’URSS.

Ce texte kirghize a été découvert en 1958 par Louis Aragon qui en a fait une préface Djamilia paintélogieuse intitulée “La plus belle histoire d’amour du monde”. Le roman, qui fait une centaine de pages, se déroule dans un village aux confins de la montagne kirghize et de la steppe kazahke, au bord d’une rivière au nom sonore, le Kourkouréou.

À Seït et Djamilia s’adjoint dans le transport des grains un soldat blessé à la jambe, Daniïar, orphelin né au village mais ayant grandi au Kazakhstan. C’est un homme maigre, taciturne, qui a tendance à dresser l’oreille « comme s’il avait perçu quelque chose qui ne parvenait pas aux autres », à s’isoler sur une butte dominant la steppe, à dormir dehors au bord du Kourkouréou. Les villageois le traitent comme un pauvre diable inoffensif et Djamilia se moque de lui. Elle aime chanter les chansonnettes du village en conduisant ses chevaux, et demande en plaisantant à Daniïar de chanter à son tour.

Et c’est là que va retentir la mélodie qui semblait vibrer en sourdine dans toutes les pages qui précédaient. La voix qui sort de Daiïnar n’est plus la voix de Daiïnar, son chant n’est plus un de ces airs de village que chantait Djamilia, mais quelque chose qui sort du fond de l’âme humaine, éveillant l’écho des rochers voisins, emplissant la nuit étoilée :

C’était une chanson des monts et des steppes, tantôt qui s’envolait sonore comme les monts kirghiz et tantôt s’étendait sans entrave comme la steppe kazakh,

une chanson qui unit amoureusement les terres et se mêle dans l’air aux autres sensations dont ce roman est riche : la senteur des pommes, les miels chauds du maïs en fleur comme un lait qu’on vient de traire, et le souffle tiède des fumiers séchés.

kirghizistan paint
C’est un chant de vie, de peine et d’exil :

Et tout cet univers de terrestre beauté et d’angoisses, Daniïar l’ouvrait devant moi dans son chant. Où avait-il appris, de qui tenait-il tout cela ? Je comprenais que seul ainsi peut aimer sa terre, qui de longues années a langui d’elle, qui a souffert pour cet amour-là. Quand il chantait, c’était lui que je voyais, tout petit garçon, vagabondant par les chemins de la steppe. Peut-être était-ce alors que dans son âme avaient été engendrées ces chansons de la patrie ? Et peut-être était-ce quand il marchait par les verstes de feu de la guerre ?

C’est aussi un chant d’amour pour Djamilia :

car tout cet énorme amour de la terre natale qui avait en lui engendré cette musique inspirée, Daniïar lui en avait entièrement fait hommage, c’était pour elle qu’il chantait, il la chantait.

Djamilia acquiert par ce chant la dimension d’une femme-monde qui unit les paysages et les langues, et dont Daiïnar rêvait quand il combattait l’envahisseur nazi dans les tranchées, ce qui a certainement contribué à enthousiasmer l’auteur des Yeux d’Elsa.

Enfin, le chant de Daniïar modifie profondément le jeune Seït :

Lorsque je l’écoutais, j’avais envie de me jeter sur la terre et de l’étreindre à la façon d’un fils.

Et s’éveille à ce moment en lui une vocation de peintre, car :

Les chansons de Daniïar m’avaient mis l’âme à l’envers. Je marchais comme en songe et regardais le monde avec des yeux surpris, comme si je le voyais pour la première fois.

Djamilia est un livre qui parle avec délicatesse et une rare profondeur de la puissance d’un chant. Ce roman où règne une grande unité de lieu  ̶  quelques kilomètres parcourus par une charrette à grains entre un village et la gare voisine  ̶  nous ouvre par la voix du chanteur les grands espaces de l’Asie centrale. Ce n’est pas un chant qui tue comme celui des Sirènes, ce n’est pas le « Liebestod » de Tristan et Isolde, c’est un chant tellurique porteur d’amour et de vie.

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Dulzaina

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Goya, Pastor tocando la dulzaina, Musée du Prado, Madrid

Nous connaissons mieux en France le Goya sombre et halluciné des sabbats de sorcières que le peintre plus doux des cartons de tapisseries destinées en 1786-87 au palais du roi Carlos III. J’aime pourtant ce berger jouant de la dulzaina, et j’aime aussi le mot dulzaina qui aurait inspiré à Cervantes le nom de sa Dulcinea, « musical et pèlerin ».

La dulzaina est une sorte de hautbois en cône, de la même famille que la bombarde bretonne, qui se joue encore beaucoup  ̶  notamment en Aragon, région maternelle de Goya  ̶  de village en village dans les fêtes accompagnée d’un tambour. (L’instrument est assez populaire pour faire l’objet d’un site : dulzaina.com.es vers lequel peuvent rebondir les personnes qui s’y intéressent et que Google aurait fourvoyées sur mon article.)

Tout le tableau me semble résonner de cette longue dulzaina dont le pâtre penché, presque en déséquilibre sur son rocher, joue d’une seule main. La teinte dominante est un brun qu’adoucissent le rose, le gris et le vert estompé du ciel, comme la mélodie mélancolique que l’on imagine se dégager de cet instrument au nom si doux. La deuxième main du berger est appuyée sur le rocher, légèrement crispée, laissant deviner un chagrin secret que j’entends dans la finale douloureuse -aina. Au premier plan à droite, un arbre maigre porte encore quelques feuilles mais le reste du paysage est dénudé. Ce tableau, appartenant à un ensemble de tapisseries sur l’automne destinées à la salle à manger du Prince des Asturies, encadrait au-dessus d’une porte une grande scène de vendanges, avec un autre carton qui représente un chasseur près d’une source.

800px-Cazador_junto_fuente_Goya_louLa lumière et le ciel pastel des deux tableaux se ressemblent plus que ces reproductions ne le montrent. Peut-être le chasseur entend-il au loin les notes de la dulzaina ? Son visage inquiet révèle une tension voisine de celle de la main du pâtre, créant entre les deux hommes une fraternité mélancolique.

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La dulzaina au nom musical et pèlerin fait maintenant voyager mon imagination vers un autre pays d’où me parvient l’air ancien, « die alte Weise » (expression où j’entends les deux voyelles douloureuses de dulzaina), joué au cor anglais dans le dernier acte de Tristan et Isolde de Richard Wagner. Nous sommes à Karéol devant l’océan « désert et désolé ». Tristan blessé à mort gît à l’ombre d’un grand tilleul devant le château de ses pères. La mélodie jouée par le berger qui garde son troupeau le fait revenir à lui et ravive peu à peu sa mémoire : « Lorsque mon père m’engendra et mourut / lorsque ma mère me mit au monde en mourant / l’antique mélodie / avec l’angoisse du désir / dut vers eux pousser ses plaintes (…) »

Ce solo de cor anglais émerge d’un ensemble de cordes sombres, comme un air provenant du fond des âges que nous reconnaissons pour l’avoir toujours porté en nous.

Ma dulzaina me conduit à présent vers Pascal Quignard :

51i+9Ac9A4L._SX302_BO1,204,203,200_« Des sons non visuels, qui ignorent à jamais la vue, errent en nous. Des sons anciens nous ont persécutés. Nous ne voyions pas encore. Nous ne respirions pas encore. Nous ne criions pas encore. Nous entendions. » (p.24)

 « Les hommes réitèrent la cloison d’un ventre de femme sur la peau d’un tambour, qui est la peau raclée de l’animal qu’on hèle aussi avec le son de sa corne. » (p.48)

Tel est le réseau de correspondances que je me plais à tisser en regardant le tableau de Goya Pastor tocando la dulzaina.

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Renseigner les gens

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J’ai dans la rue un désir constant de renseigner les gens même quand ils ne me le demandent pas. Il suffit que je leur trouve un air perdu, qu’ils tournent la tête à droite et à gauche ou qu’ils regardent leur téléphone à l’endroit et à l’envers pour qu’en les croisant je me donne un air amène qui les pousse à me demander leur chemin.

Ce matin boulevard Richard Lenoir une dame demandait à une autre où était le métro et il me semblait que l’autre répondait vaguement. Je suis intervenue avec autorité et gestes précis pour dire que le métro Richard Lenoir était à gauche après le square, et le métro Oberkampf tout droit, puis à droite, sur le boulevard Voltaire, juste après la quincaillerie. J’envisageais toutes les possibilités et accumulais les détails, prise d’une frénésie de renseigner.

Mais je ne suis pas tranquille après avoir renseigné : est-ce bien après le square que se trouve le métro Richard Lenoir ? N’aurais-je pas mieux fait de dire : « entre deux squares », ou :  “après le grand carrefour avec le boulevard Voltaire et la rue Saint-Sébastien » ? Si elle prenait le métro Oberkampf, n’aurais-je pas dû m’assurer qu’elle était déjà munie d’un ticket ou d’un passe Navigo, et dans le cas contraire lui indiquer l’autre bouche de métro, en montant vers République, qui possédait des distributeurs de tickets ? Je peux courir après les gens pour ajouter quelques précisions, puis les suivre des yeux pour voir s’ils ont bien tout compris.

Je vais pousser plus loin les aveux. Il m’arrive de donner d’un ton assuré des renseignements faux, de dire gauche au lieu de droite, de dire monter au lieu de descendre et de confondre des rues. Car, disons-le une fois pour toutes, je suis totalement dépourvue de sens de l’orientation. Mais comme les fous qui deviennent psychiatres, je suis une égarée qui a besoin de renseigner.

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