Jeu de portraits comparés

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Il se trouve que je lis en ce moment à tour de rôle Robert Walser et Pascal Quignard. Le seul point commun que je leur trouve d’abord est d’être orfèvres en proses brèves. Davantage influencée par les manières de Walser que par celles de Quignard, j’ai voulu dire d’eux : « Le premier est saugrenu, le second archisérieux », avant de m’apercevoir qu’ils ont chacun leur sérieux et leur fragilité. Quignard s’avance avec assurance, entouré de Grecs et de Romains comme d’une bande d’amis. Il m’aurait intimidée si je ne m’étais souvenue qu’à une conférence donnée il y a quelques années, il a été pris d’un bredouillement de plus en plus persistant, au point de finir dans un mutisme presque total comme à son adolescence, au moment de muer. Et il m’a semblé extraordinaire, puis très compréhensible, qu’un homme aussi savant puisse se trouver soudain si démuni. Au contraire, on dirait que Robert Walser n’a jamais mué. Il sautille vers le lecteur avec une gentillesse enfantine qui tourne sans prévenir à la plus grande insolence. Il ressemble à son moineau : « Les moineaux surgissent tout d’un coup, avec toute la force de leur évidence, pour aussitôt, avec la même parfaite complétude, s’éloigner en dansant, ou s’évaporer. » (Nouvelles du jour, Zoé poche). Je ne crois pas qu’il ait souffert de mutisme, mais je sais que son écriture s’est définitivement évaporée en 1933 à l’asile d’Herisau, alors que Quignard ne cesse pas d’écrire,   “seule façon de parler en se taisant ” (Le nom sur le bout de la langue, folio).

Quignard est un homme de culture, l’antithèse du débraillé. Walser est un faux naïf, l’antithèse du gourmé. Quignard est un baryton ; Walser une flûte traversière. Quand je lis Walser j’ai les muscles du visage qui se détendent ; quand je lis Quignard je contracte légèrement les muscles des mâchoires et je cherche des choses dans le dictionnaire. Quignard se tient à une distance de moi qui varie peu ; Walser se laisse toucher et me file entre les doigts, changeant comme les nuages du ciel et les remous de l’âme. Quignard aborde et relie beaucoup de lieux ; Walser me décontenance par son INSULARITÉ. Le livre de lui que je préfère est La Promenade (Gallimard, l’Imaginaire).

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Majuscule

lettrine-s  Beaucoup de textes contemporains ne commencent pas par une majuscule car le flux intérieur  n’a ni début ni fin.

Pourtant la majuscule dit : ― Enfin je commence, je place des pierres sur la rivière et je construis un lac, un jardin, avec des événements de feuilles, de mouches, de becs, de reflets, de ridules.

Il y a un élan dans la majuscule

Des majuscules en ailes d’oiseaux :

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Siècle à doigts

Caisse automatiqueEffleurer ? appuyer ? glisser ? cliquer ? tourner ? tapoter ? fort ? légèrement ? le pouce ? l’index ? l’écran ? les boutons ? la souris ? le clavier ?

Être vieux dans un siècle à doigts c’est ne plus savoir toucher.

À nouveau siècle nouveau toucher.

V. me raconte : « En faisant ce texto de bonne année à S. au fond de son hôpital, je retenais mes pouces pour ne rien écrire qui la heurte ».

« Retenir son bras » devient « retenir ses pouces » dans un siècle à doigts. On se tourne sept fois les pouces avant de composer un texto délicat.

À nouveau toucher nouveau parler.

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Chagrin de musique

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                                       Holbein, Les Ambassadeurs, détail, National Gallery, Londres

Il m’est difficile d’être là où je suis. Comme l’homme dépeint par Pascal, je ne sais pas toujours me tenir au temps présent. Quand j’écoute dans une musique que j’aime un passage que j’aime, j’ai du mal à bien entendre ce qui le précède tant j’ai hâte qu’il arrive, et à peine est-il arrivé qu’il a déjà disparu. A l’inverse de ce qui se passe en peinture, aimer le détail en musique est douloureux. Et repartir en arrière pour le réécouter ne me console en rien puisque c’est sa fugacité qui me le rend précieux comme un éclat de paradis offert et aussitôt retiré. Continuer la lecture

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Moelleux et framboisé

914157-joindre-les-doigts-donne-de-la-force-a-vos-propos« Il y a ceux qui voient la bouteille à moitié vide et ceux qui voient la bouteille à moitié pleine », disait mon conseiller patrimonial en vidant suavement ma bouteille dans la sienne.

bouteille à moitié pleine

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Nostalgie tout court

Quand je suis heureuse à Merville, j’éprouve un manque de Merville comme si Merville avait disparu alors que j’y suis. J’ai la nostalgie du lieu où je suis. Ce n’est même pas une nostalgie anticipée puisque rien ne signale que je doive vendre ou quitter Merville. C’est une nostalgie tout court, comme si rien n’existait réellement.

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Coccyx

220px-Gray97L’orthographe de coccyx est indéniablement antipathique avec cette agglutination de lettres de fin d’alphabet qu’il faut écrire dans un autre ordre que celui où on les prononce. À ce coccyx dyslexique et pédant je préfère l’espagnol coxis.

Le dictionnaire étymologique Bloch et Wartburg ‒ auquel je me réfère toujours avant d’exprimer une opinion définitive ‒ m’apprend que le mot vient du grec kokkyx qui signifie “coucou”, en raison de la ressemblance de cet os avec le bec d’un coucou.

Et voilà que je commence à entendre un petit claquement de bec.

Et que je pense à Arlette Miguet qui m’a offert en novembre un manuscrit où elle raconte Continuer la lecture

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Nathalie Sarraute et le blasphème (P.S. du billet du 14 février)

product_9782070177608_195x320Dans son livre passionnant intitulé Blasphème, Brève histoire d’un « crime imaginaire », Jacques de Saint Victor rappelle que le terme de blasphème vient d’un mot grec qui fut traduit en latin par “blasphemia” et qui désignait un acte de médisance contre une personne. Il a été classé plus tard par l’Église dans les “péchés de bouche” ou “péchés de langue”.

Or, voici les premiers mots de la pièce Isma de Nathalie Sarraute :

Dénigrement ? Dé-ni-gre-ment. Oui, c’est ça : dénigrement. C’était du dénigrement, ce que nous faisions là. Vous auriez pu dire aussi : médisance.

Il me semble que l’œuvre de Nathalie Sarraute ‒ d’année en année plus tournée vers “l’usage de la parole” (titre d’un livre de maturité) ‒ est travaillée par le blasphème. Beaucoup de « tropismes » décrivent la poussée intérieure qui conduit un être à proférer contre une figure sacrée une parole impure qui le met au ban de la communauté.

Enfance – livre clé pour saisir l’œuvre entière – nous présente la manière dont Natacha enfant nie la perfection de ce qu’il y a au fond de plus sacré ‒ avant même que n’existent les grandes religions ‒ la Mère. On pourrait un jour comparer Sarraute à Georges Bataille et montrer que le remuement douloureux des tropismes est moins éloigné qu’il n’y paraît du renversement extatique et blasphématoire de la figure maternelle qu’opère Bataille dans La Mère ou dans Madame Edwarda.

Si, selon la célèbre formule d’Italo Calvino, « un classique est une œuvre qui n’a jamais fini de dire ce qu’elle a à dire », celle de Nathalie Sarraute nous parle aujourd’hui en témoignant à sa manière que le blasphème a partie liée avec la création littéraire.

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En relisant “Isma” de Nathalie Sarraute

pe104_sarrauteChez Sarraute les mots hérissent, irritent, écorchent. Les « tropismes » dont son œuvre est constituée ne sont souvent rien d’autre qu’une réaction allergique éprouvée par un être au contact de mots prononcés par d’autres êtres.

Son théâtre, qui rend sonores les mouvements intérieurs des romans comme un “gant  retourné” dont on perçoit les grains, met cette exaspération au jour avec une violence inouïe. Dans des espaces clos et abstraits se réunissent des personnages appelés anonymement « Lui », « Elle », « H.1 », « H.2 », « F.1 », « F.2 », (c’est-à-dire Homme 1, Femme 1, etc.) qui mènent une guerre verbale à mort à propos de rien, de « ce qui s’appelle rien », sous-titre de la pièce Isma, publiée en 1970, créée au théâtre en 1973 par Claude Régy, et relativement peu jouée.

RBPH_00454_0006                                    Isma, mise en scène de Claude Étienne au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, 1976

Une assemblée s’acharne dans un salon contre un couple absent, les Dubuit. Ce qui rend ces Dubuit odieux à Lui et à Elle, présents sur la scène avec quelques amis, est un tic de langage à peine audible, une manière qu’ils ont d’ajouter un léger a aux finales des mots en -isme : « Romantisma. Capitalisma. Syndicalisma. Structuralisma. » Isma, suffixe déformé qui donne son titre à l’œuvre, s’insinue et se fiche en Lui et en Elle comme un corps étranger : “C’est comme la queue d’un scorpion. Il nous pique… il déverse en nous son venin… pour nous punir […] Il cherche sournoisement à détruire en nous un point vital…”
Les mots où isma s’insère ne sont sans doute pas choisis au hasard, mais le texte va bien au-delà de la satire sociale : ces gens qui déforment les finales des mots, ces Dubuit (nom faussement quelconque qui donne déjà à entendre l’absence présente d’une lettre, “du bruit” délesté du son r) incarnent sournoisement le mal, la peste, la souillure, l’ennemi à exterminer afin que la tribu retrouve l’intégrité « d’une substance sans alliage ». Toute la pièce dit le va et vient d’une haine qui déferle par vagues successives et qui retombera à la fin du spectacle.

Le « rien » dont est constituée cette pièce emblématique de l’œuvre entière de Nathalie Sarraute est donc fait de piqûres, éruptions, explosions, meurtres et rituels de purification. L’écriture mimétique de Nathalie Sarraute progresse par coups de boutoir lancés au milieu de propos banals, tâtonnants ou apaisants, et il me semble y reconnaître le rythme de nos émotions individuelles et collectives les plus agressives, dans ce qu’elles ont d’épidermique et de profond à la fois.

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Le droit

On a le droit de courir devant un homme-tronc.
On a le droit d’être droit à côté d’un bossu.

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