Deux notes de mars

Havresac

Le mot havresac me grattait la cervelle quand je suis entrée dans la librairie. Ovide était dans les rayons, et mon choix s’est fixé sur Les Métamorphoses que j’avais le désir de relire dans une autre traduction. À la caisse, un jeune vendeur m’a demandé si je voulais un sac. J’ai répondu distraitement : “Non merci, je vais mettre le livre dans mon havresac”. Puis je me suis demandé tout haut : “Qu’est-ce que ça veut dire, au juste, un havresac ?” Le libraire m’a répondu, rêveur : “Pour moi, c’est un grand sac où on met tout ce qu’on a dans la tête”.

Puis il a cherché le mot sur son téléphone mais je n’ai pas besoin d’autre définition que la sienne.

***

Le Soulier de satin

“La scène de ce drame est le monde”, prévient Claudel au début de la Première journée :  mers à parcourir, continents à conquérir, grandes constellations des deux hémisphères que “je pourrais toucher avec ma canne”. Il y a des moments d’une particulière beauté où c’est le monde qui, à la manière de Shakespeare, devient une scène, et où des éléments de la nature s’interrogent sur le rôle qu’il leur est donné de jouer. Comme dans cette tirade de Don Rodrigue (quatrième journée, scène II) :

Il y a quelque chose qui dit : Pourquoi ? avec le vent, avec la mer, avec le matin et le soir et tout le détail de la terre habitée. Pourquoi le vent sans fin qui me tourmente ? dit le pin. A quoi est-ce qu’il est si nécessaire de se cramponner ? — Qu’est-ce qui meurt ainsi dans l’extase ? dit le chrysanthème. (…)  — Qu’est-ce qu’on appelle l’azur pour que je sois si bleu ? — Que l’eau est une chose forte pour qu’elle m’ait valu ce coup de queue et cette jaquette d’écaille ? — De quelle ruine, dit le rocher, suis-je le décombre ?

N’oublions pas non plus les premiers mots de la pièce, dits par l’Annoncier en tapant le sol avec sa canne :

LE SOULIER DE SATIN

ou

LE PIRE N’EST PAS TOUJOURS SÛR

Précieux dicton.

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Les anges de Norge

Pour Marie-Paule

Ça y est, la bibliothèque du Centre Pompidou à Paris est fermée pour cinq ans. On dit cinq ans, et puis on en a pour six ans, sept ans…

« C’est peut-être la dernière fois », me disais-je vendredi dernier avec mélancolie, me souvenant de toutes les découvertes que j’ai faites ici… « Peut-être n’ai-je pas assez tiré parti…, pas assez fait fructifier… Quand reverrai-je hélasDis, qu’as-tu fait, toi que voilà…»
Et je prenais des photos impuissantes.

Et c’est là qu’est arrivé Norge avec Eux les anges.

Le rien est noir, mais le noir, tourmenté d’être rien, le noir soufflait à l’ombre : il faudrait que j’existe.

Genèse ? Apocalypse ? Paradoxes vertigineux : Comment tomber quand on est gouffre ?  Surprenantes comparaisons : Les longues nuits avaleuses sont avalées comme des groseilles.
Une partie s’intitule : Soupe à toute heure. Une autre : Soir des grands merdes.

Derrière le crâne du dormeur je lisais : J’ai beau mourir je renais, (…) J’ai beau renaître, je remeurs !

Les anges de Norge me tirent de mélancolie pour me dire que la vie est bonne.

Au temps de mourir, mourez,
Mais au temps de vivre, ô gué,
Au temps de vivre, jetez
Le grappin sur cette aubaine

De surgir, de s’étonner.

[Georges Mogin, dit Norge (1898-1990), est né à Bruxelles, dit la notice La vie et l’oeuvre de Norge, volume avec préface et choix de Lorand Gaspar. Après avoir été brièvement représentant en laines, Norge choisit l’écriture dès 1923. Il participe aux mouvements contemporains mais se tient en marge “des bouillonnements de l’époque”. Sa production est très abondante, comme le montre ce volume qui contient des extraits de recueils aux titres parfois savoureux : Poèmes incertains ; Plusieurs malentendus suivis de La Double vue; Avenue du ciel ; Souvenir de l’enchanté ; Calendrier ; Joie aux âmes ; Les Râpes ; Famines ; Le Gros gibier ; La Langue verte ; Les Oignons ; Les Quatre vérités ; Le Vin profond ; Les cerveaux brûlés ; Bal masqué parmi les comètes ; La Belle saison ; Le Sac à malice ; Les Coqs-à-l’âne ; Le Stupéfait… ]

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« Ce que nous avons engendré nous réengendre »

Voici l’extrait d’une postface de la traductrice japonaise Kuniko Takai :

(…) L’IA, ce produit prodigieux de la technologie, est en train de pénétrer dans tous les domaines.
Si son apport est certain en médecine ou en science pure, qu’en est-il en littérature ?

L’œuvre littéraire exige une lecture entre les lignes pour deviner l’intention de l’auteur. Essayer de trouver des expressions justes entre plusieurs possibilités, dans la profusion des mots, chercher des tournures subtiles, c’est cela le plaisir exquis de la traduction littéraire.

Même si l’IA pouvait produire des phrases irréprochables, ce n’est qu’une accumulation de mots sans vie. Lorsque l’IA – qui ne possède aucune capacité d’empathie – écrit « cœur », elle le fait sans cœur. Quand elle écrit « affection », elle le fait sans affection.

Nous qui aimons véritablement la littérature n’avons pas l’intention de céder la place à l’IA. Nous voulons protéger la langue japonaise pleine d’expressions qui touchent les replis du cœur humain.

Quand ces propos, retraduits pour moi par Yasuko-Ôno-Descombes – qui a co-traduit le livre –, figurent à la fin de la version japonaise de À bout dans un ravissant volume, une grande joie s’installe dans les replis de mon cœur. Merci Kuniko, merci Yasuko.

  • La phrase donnée en titre est de Pierre Dhainaut,  L’Autre nom du vent, (éd. L’Herbe qui tremble, 2014).
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Morne

Je citais sur ce blog, le 28 août 2018, quelques phrases du personnage d’Elisabeth Costello dans L’Abattoir de verre du romancier J.M. Coetzee :

Le mot qui me revient de tout côté est “morne ”. (…) C’est un mot qui appartient à un paysage hivernal, qui s’est attaché à moi comme un petit roquet, jappant à mes basques, et dont je n’arrive pas à me débarrasser. Il me poursuit. Il me suivra jusqu’à la tombe. Au bord de la fosse, il jettera un œil et continuera de japper : “morne, morne, morne” !

Et j’ajoutais après ma citation : « Quel mot anglais traduit ici ce morne ? Mournful ? Peu importe, car morne est parfaitement accordé à ce que dit le texte, et ce morne s’incruste si bien  en moi qu’il est venu l’autre matin japper dans mon cœur pendant que je marchais sur la plage brumeuse à marée basse. »

Récemment, mon amie Sabine, qui avait eu accès à un exemplaire anglais du livre, m’a appris que le mot anglais était bleak, et elle m’a envoyé la photo ci-dessus.
Bleak, selon les dictionnaires, signifie sombre, lugubre, froid, rude, exposé au vent, comme dans le roman Bleak house de Dickens, titre traduit par : La Maison d’âpre vent.
Le morne français a lui aussi un écho littéraire immédiat avec le vers de Victor Hugo :  “Waterloo, Waterloo, Waterloo, morne plaine ! “.

Et puis, bien que le roquet Bleak soit plus aboyant et sautillant que le roquet Morne qui  doit plutôt geindre en rôdant – la queue basse et l’œil torve – le long de nos mollets, les deux mots, chargés de mélancolie, ont la même manière sourde et persistante de s’insinuer en nous.  Dans sa traduction, Georges Lory• a reconstitué, avec les instruments de notre  langue, toute la force de résonance d’un mot, tâche du traducteur littéraire qu’évoquaient Carine Chichereau dans mon précédent billet et Javier Marías dans le commentaire ajouté par Claude Ferrandiz.

• Écrivain et traducteur de Coetzee, Georges Lory est spécialiste de l’Afrique du sud et dirige la collection “Lettres sud-africaines” aux éditions Actes Sud.

 

 

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Une traductrice

Voici un texte que Carine Chichereau, traductrice littéraire de l’anglais, a posté le 11 février dernier sur Facebook. A l’occasion du sommet de l’IA, elle décrit le travail du traducteur avec sa fougue et la force de son expérience.

(…) Traduire, c’est s’emparer d’une écriture tout entière. C’est savoir décaler un jeu de mots, un effet poétique, reprendre une accumulation dans le désordre parce que dans la langue d’arrivée, la musique sera bien plus belle ainsi. C’est savoir ôter un adjectif ou un adverbe parce que ça casserait le rythme dans la langue d’arrivée. C’est savoir qu’à tel endroit on ne peut ôter le pronom sujet comme l’auteur-ice, mais que dans telle autre phrase, on le pourra, afin de conserver le style, mais d’une autre manière. Parce que la littérature est différente d’une langue à l’autre – je veux dire qu’elle s’exprime différemment, que ce qui peut être merveilleux dans une langue peut s’avérer lourd dans une autre, alors il faut démonter patiemment le texte et le reconstruire autrement, en changeant peut-être quelques pièces, parce que ce qui compte c’est l’ensemble, et pas la somme des parties. Qu’un livre n’est pas une somme de mots, de phrases (pensez aux œuvres pointillistes qui transcendent complètement le simple alignement des points). C’est pour ça qu’on ne devrait jamais juger une traduction au mot à mot (et j’écris ça aussi en pensant aux relectrices, correctrices, éditrices…), même si bien sûr il faut être fidèle… mais être fidèle au fond c’est parfois être infidèle à la forme.

Nous sommes en fait les incarnations de nos auteur-ices dans les autres cultures, les doppelgängers (si j’ose dire !), nous sommes leur voix intime car nous connaissons tous leurs secrets d’écriture (surtout quand on traduit cinq, dix livres d’un-e même écrivain-e), cette voix qui à travers les lointains émerge d’un brouillard de langue transformée, et que vous comprenez, même si vous ne connaissez pas la langue dans laquelle fut écrite l’œuvre…

Voilà, c’était la réflexion du jour d’une traductrice au travail. Je pense qu’il est bon d’expliquer encore une fois cela pour montrer à quel point cette activité est profondément humaine et par conséquent subjective, et que pour cette raison aucune machine, si intelligente soit-elle, ne pourra jamais la remplacer… 

« S’emparer d’une écriture tout entière » pour la donner à un plus grand nombre de personnes me paraît la plus généreuse des prédations.

Et puis ‒ me dis-je in petto ‒ devenir doppelgänger (je viens d’apprendre ce mot), sosie, alter ego, double ou fantôme est une excellente situation.  Il faut hanter pour être mieux hanté comme il faut être hanté pour mieux hanter.

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Deux petites notes de février

Sommet de l’IA

J’ai lu il y a quelques mois, dans les sous-titres d’une rencontre littéraire des plus respectables enregistrée sur You Tube :
Coctto pour Cocteau
maJacob pour Max Jacob
Mathis pour Matisse
Cap Paulinaire pour qu’Apollinaire.

***

Apichatpong                                                                                                         Pour D.L.

Quand j’étais en 6ème ou en 5ème, on nous a donné un sujet de rédaction : « Le nom ou le prénom d’une personne que vous ne connaissez pas résonne en vous et vous fait rêver. Décrivez ce que vous ressentez, puis racontez votre rencontre avec cette personne. » Je crois avoir choisi le prénom Solange, avoir imaginé une nouvelle amie pourvue de toutes les qualités qui manquaient à mes sœurs, et avoir été enfin grandement déçue de la rencontre.

Apitchatpong Weerasethakul, “Fragments de nuit”

Pour ma rédaction d’aujourd’hui, je choisis le prénom du cinéaste thaïlandais Weerasethakul : Apichatpong. Depuis que j’ai vu une belle exposition de son œuvre à Paris ce nom me passe régulièrement dans la tête. La nuit, je me retourne dans mon lit en me répétant : Apichatpong, Apichatpong, Apichatpong, comme une balle que je fais rebondir contre les parois de mon crâne.

Quand, à l’orée du jour, j’ai des pensées qui sautillent en moi, j’ai envie de les appeler  pensées apichatpong.

Mais la rencontre avec la personne n’est pas ici décevante et l’oeuvre du cinéaste mérite bien mieux que ces divagations sur son prénom (voir le lien ci-dessous). Les éléments de la nature tremblent et se superposent : une araignée mange un moustique, un papillon vole à travers des ombres, un chat s’installe sur la feuille où écrit un homme de dos. Chacun mène sa vie dans un présent où rôde un passé, entouré de présences visibles et traversé de fantômes invisibles.

https://www.centrepompidou.fr/en/magazine/article/apichatpong-weerasethakul-aux-confins-du-monde

 

 

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Les relations invisibles

Quand je lisais Selma Lagerlöf, je me disais que tous ses livres pourraient s’intituler, comme l’un d’entre eux, Les Liens invisibles.

Je viens de voir ou de lire trois pièces de Maurice Maeterlinck : L’Intruse, Les AveuglesLes Sept Princesses. Et je trouve que le titre Les Présences invisibles serait presque aussi bon pour les regrouper que Petite trilogie de la mort.

Enfin, j’ai terminé récemment Impossibles adieux de la Coréenne Han Kang : les liens  invisibles y sont puissants et feutrés comme une longue chute de neige.

Dans une conférence de Nathalie Sarraute prononcée en 1959, je ne tarde pas à trouver ce que je cherche : « La réalité pour le romancier, c’est l’inconnu, l’invisible. » (Roman et réalité, p. 1644).

« — C’est-pas-ça-c’est-pas-ça, me jacasse une pie intérieure. Il y a deux choses : dans les romans et les pièces que vous avez lus, l’invisible est intra diégétique, lié à la présence d’un mort qui rôde autour des personnages ».
Ma pie marque une pause comme les gens qui savent qu’ils ne seront pas interrompus et continue :
« — Alors que pour Nathalie Sarraute, l’invisible est la “nouvelle réalité” que l’écrivain novateur est le premier à voir et à mettre au jour. Cet invisible est fait d’éléments épars que chacun devine, pressent très vaguement, mais qui sont “emprisonnés dans la gangue du visible”, étouffés sous la banalité de la convention. Dans le même article Nathalie Sarraute cite Paul Klee : L’œuvre d’art ne restitue pas le visible, (ni l’invisible). Elle rend visible.
Donc, c’est plus compliqué que ça », conclut ma péremptoire pie.
« — Et si ces deux choses se rejoignaient… parfois ? rétorque en moi une autre voix, hésitante mais tenace. Si pour des auteurs… disons… symbolistes, l’invisible qu’ils tentent de rendre visible prenait l’aspect de présences fantomatiques ? N’est-ce pas la liberté du conteur de représenter ce qui le hante au moyen de figures insaisissables… comme le poète peut le faire avec les blancs de la page ou Nathalie Sarraute avec ses points de suspension?… Les ondes invisibles qui circulent entre ses êtres, puis entre elle et moi, sa  lectrice, n’ont-elles rien à voir avec ces liens et ces présences ? »

Dans les derniers numéros de la revue Poesibao, en ligne depuis l’automne dernier, une rubrique imaginée par Isabelle Baladine Howald se nomme Hantologie, selon le terme forgé par Jacques Derrida. Elle y place des textes d’auteurs ou de traducteurs autour d’un poème ou d’un livre qui a été fondateur pour eux. « Ce rapport intime et déterminant avec l’écriture d’un autre hante souvent toute une vie ».

« Eh bien oui, les relations invisibles, c’est ça aussi ! », s’exclame en moi une voix guillerette.

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Chaussure

Le 7 janvier dernier j’ai vu et photographié ceci, accroché à une porte de la rue Godefroy Cavaignac (11ème arrondissement de Paris) :

On peut se demander d’où elle vient et commencer un roman policier.

Ou bien se demander  où elle va et c’est la première page d’un conte.

Ou bien ne rien se demander du tout.

Voir juste ça, là.

 

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Le bon et le bien

Après de andar por casa le mois dernier, voici une autre expression espagnole aussi simple que difficile à traduire :

Ser buena persona : littéralement « être (une) bonne personne ». L’expression contient en français une nuance de politesse ou de docilité bonasse absente de l’espagnol. Ser buena persona c’est être loyal, chaleureux, sans intentions perfides, et tout simplement bon. Les dictionnaires bilingues proposent en français : « être une personne de confiance » (c’est vrai mais restrictif) ; « être un homme bon » (pourquoi « homme » et non « personne » ?) ; « être quelqu’un de très gentil » (un peu niais) ; ou plus globalement « être quelqu’un de bien » (sobre mais sec). Un ami me suggère aussi “être une personne de coeur” (plus affectueux que le précédent). Enfin, depuis quelques années on entend en français l’expression « être une belle personne », où j’entends je ne sais quoi de mignard et de vernissé, alors que una buena persona peut indifféremment avoir les mains calleuses ou fréquenter les ongleries.

Je lis toujours joyeusement ce livre de Georges-Arthur Goldschmidt, écrivain et traducteur de Kafka, Handke, Stifter… qui s’entretient dans les dernières pages avec Patrick Démerin:

P. D. Il y a des mots intraduisibles tels quels, des mots qui font peur au traducteur ?
G.-A. G. Prenez par exemple « le mal » et « das Böse », ça n’a aucun rapport ! « Das Böse », c’est la méchanceté, la malveillance, il y a une intention de faire mal, de nuire. Alors que « le mal », c’est illustratif, presque sympathique, même un peu attirant. « Le mal », c’est « das Übel », ça n’a rien de méchant, de venimeux. « Le mal », ce n’est pas très mal, personne ne sait très bien ce que c’est. On ne distingue pas bien entre « le mal » et le mal aux dents. (…) Avec « das Böse », vous êtes coincé dans la méchanceté, la véhémence, la malfaisance. Avec « das Gute », c’est l’inverse. L’allemand englobe plusieurs sens et le français délimite : « das Gute », c’est à la fois ce qui est bon et ce qui est bien.
En somme, une langue délimite d’un côté, et une autre de l’autre.

(Quant au good anglais, il désigne globalementle le bien, le bon, le beau, le sain, le droit, le sage, le gentil… Et le mal anglais connaît comme l’allemand divers mots traduisant les nuances entre “bad” et “evil”… Il est singulier de voir à quel point ce qui dit le bien et le mal, le bon et le mauvais, le beau et le laid peut varier d’une langue à sa voisine.)

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Ruben et Ribera

Il est fréquent qu’un écrivain exerce une influence sur notre manière de voir des tableaux dans une exposition. Difficile, par exemple, de regarder aujourd’hui La Vue de Delft de Vermeer sans penser à la mort de Bergotte dans La Prisonnière de Proust.

Mais ces rapprochements peuvent être aussi plus inopinés. Je venais de lire en décembre  le récit intitulé Oncle Ruben, dans Les Liens invisibles de Selma Lagerlöf (voir ci-dessous le billet du 11 janvier), et mon imagination en était imprégnée quand je suis allée voir au Petit Palais à Paris l’exposition du peintre espagnol Ribera.

Dans une des premières salles, ce tableau peint en 1616, représentant Saint Pierre et Saint Paul, contient un élément singulier. Entre le bas du parchemin déplié tenu par les deux saints  et la tunique jaune de Saint Pierre, on aperçoit une tête grise de bébé à l’envers.

Un cartel explique que le peintre s’est resservi d’une toile « sur laquelle il avait déjà esquissé une autre œuvre. Avec le temps et l’altération des couches picturales, la composition sous-jacente d’un visage d’enfant tête en bas est réapparue. »
Peut-être cette toile recouverte était-elle une ébauche de Massacre des Innocents, ou bien du Jugement de Salomon que j’ai vu dans une des salles suivantes  ? Le bébé qui gît sur le sol a une teinte grise assez similaire. Un autre, à droite, a la tête en bas.

Mais je n’ai pas pu m’empêcher de me dire aussi : “Les personnages peints par Ribera (ou Ribera lui-même) ne seraient-ils pas habités par un enfant mort qui apparaît où bon lui plaît et s’interpose dans leur dialogue sacré ? Un frère aîné ou un oncle Ruben comme celui qui hantera près de trois siècles plus tard ceux de Lagerlöf à l’autre bout de l’Europe ? Et puis… quel spectre de dragon révèle cette patte grisâtre et griffue à droite du trône de Salomon ?”

Et le ténébrisme de Ribera mâtiné de mythologie nordique a pris ce jour-là pour moi un caractère fantomatique assez inquiétant.

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