Le Bon et le Mauvais

Je relis au café un conte babylonien qui m’impressionnait beaucoup quand j’étais jeune. Les fils d’un homme riche s’appellent Bon et Mauvais. Les deux frères se haïssent et se font un procès pour l’héritage paternel. Bon, le plus jeune, perd le procès et n’hérite que d’une vache maigre. Un jour, cette vache accouche d’un enfant humain qu’elle s’apprête à piétiner cruellement. L’enfant, un garçon, miraculeusement sauvé par le Dieu Soleil, réconciliera à la fin les deux frères.

Cette légende a quelque chose de si bénéfique, de si lumineux, que j’ai éprouvé un instant de joie intense, au moment de payer mon café avec ma carte bleue, en lisant « code bon » sur la machine.

Tout le mal de l’histoire de ces jumeaux, dit le narrateur, vient de ces prénoms antithétiques de mauvais augure. Je suis bien d’accord avec lui.

Et la vache maigre, que devient-elle ? Elle disparaît magiquement de l’histoire mais je pense parfois à elle.

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L’autre muette

« A la place de qui écrit-on ? » me demandais-je l’année dernière à l’aide de Gérard Macé, en évoquant ici les muses muettes – ces mères ou grand-mères de nos vieilles photos – qui sont parfois, « avec leur façon jalouse de garder un secret », à la racine mystérieuse de l’écriture. (Voir lien en fin de billet).

Le hasard de mes relectures m’a fait tomber la semaine dernière à deux reprises sur un autre type de muette : la sœur aînée morte avant la naissance de l’auteur. C’est le cas du psychanalyste Didier Anzieu et de la romancière Annie Ernaux, tous deux ayant été ensuite des enfants uniques.

La sœur de Didier Anzieu est morte-née :

Cette sœur disparue, qui avait signé leur premier échec, est restée longtemps présente dans les pensées et les paroles de mes parents. J’étais le second, qu’il fallait d’autant plus surveiller et soigner, pour le mettre à l’abri du destin malheureux qui avait frappé l’aînée. (…) La moindre indigestion, le plus petit courant d’air me menaçaient. (…) J’avais à remplacer une morte. Or, on ne me laissait pas vivre suffisamment.

L’enfant est emmitouflé dans de multiples épaisseurs de vêtements, de soins et de soucis :

Ma vitalité se cachait au cœur d’un oignon, sous plusieurs pelures. (…) C’est à cinquante ans que j’en ai pris pleinement conscience. J’ai alors inventé la notion d’enveloppes psychiques et j’ai publié – c’était en 1974 – mon premier article sur le Moi-peau.

La sœur d’Annie Ernaux est décédée à l’âge de six ans d’une diphtérie, deux ans avant la naissance de l’autrice qui n’a appris son existence et sa mort qu’à l’âge de dix ans, en surprenant une conversation de sa mère avec une voisine. Le elle désigne dans tout le livre la mère, et le tu la soeur, comme dans une lettre écrite à la disparue (le format du livre reproduit d’ailleurs celui d’une enveloppe tamponnée) :

(…) Elle décrit les peaux dans la gorge, l’étouffement. Elle dit : « elle est morte comme une petite sainte. » (…)
elle dit de moi « elle ne sait rien, on n’a pas voulu l’attrister »
A la fin, elle dit de toi « elle était plus gentille que celle-là »
Celle-là, c’est moi.

La situation ressemble à  celle d’un conte. « L’autre fille » du titre, est-ce la morte, ou bien « celle-là », la seconde, la moins gentille ?
Ce petit livre de 78 pages est un bijou littéraire si simple et si élaboré à la fois que je vais en faire l’objet d’un prochain billet.

Les grandes sœurs mortes n’étaient pas rares avant les antibiotiques et la généralisation de la vaccination des enfants… Et voici qu’en surgit une troisième qui allonge de manière imprévue ce billet : Hélène, sœur de Nathalie Sarraute, morte de la scarlatine un an avant la naissance de « Natacha » en 1900, et trois ans avant le divorce de ses parents.

Ann Jefferson dit dans sa biographie de Sarraute publiée en 2019 : « Née après la disparition de sa sœur, elle eut toujours le sentiment que la mort rôdait autour de son enfance ». Dédoublement et déchirement marquent d’ailleurs ce livre.
Mais la chose se complique : quand le père de Nathalie Sarraute se remariera, il aura de sa seconde femme une nouvelle Hélène (en mémoire de la disparue) : la petite peste surnommée « Lili » dans Enfance. Avec sa méfiance pour les interprétations biographiques, Sarraute ne met pas du tout ce genre de détail en avant pour expliquer sa nécessité de défendre bec et ongles son territoire d’écriture singulier, mais il est probable que c’est, entre autres choses, lié à cette situation inconfortable entre deux parents, deux pays, deux Hélène.

Lien vers le billet d’octobre 2021 : https://patte-de-mouette.fr/2021/10/29/la-muette/

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Coup de gueule d’octobre

Marre, archimarre et ratamarre que des personnes travaillant dans l’écriture et l’édition mettent encore sur le tapis, en septembre 2022, la question de la féminisation du mot auteur. Je vois circuler ces derniers temps sur Facebook un article du Figaro intitulé « Ces femmes de Lettres qui refusent d’être des autrices ou des auteures ». Suivent quelques noms : Eliette Abecassis, Nathalie Heinich, Hélène Carrère-d’Encausse…

Certes, je comprends parfaitement cette célèbre phrase de Nathalie Sarraute :

Quand j’écris, je ne suis ni homme ni femme ni chien ni chat, je ne suis pas moi, je ne suis plus rien.

Mais quand une femme pose sa plume ? Quand elle redevient un être social présenté par un journaliste, un libraire, un éditeur (qui, si c’est une femme, n’aimerait peut-être pas trop qu’on ne l’appelle pas éditrice) ?

Certains arguments donnés dans cet article du Figaro me rappellent le personnage de Claude Dorsel (de son vrai prénom Claudine),  le « garçon manqué » (comme on disait au siècle dernier) dans la célèbre série Le  Club des cinq : par ses actes de bravoure, Claude méritait à la fin de chaque épisode d’être un garçon (selon le verdict transgénique de son grand cousin François). Serait-il plus dégradant d’être autrice qu’auteur, comme de s’appeler Claudine au lieu de Claude ?

Consultons maintenant le dictionnaire Reverso : Espagnol : autor/autora. Portugais : autor/autora. Italien : autor/autrice. Roumain : autor/autoare.

Le français doit-il faire exception parmi les langues romanes, quand l’Académie a enregistré la féminisation de ce nom il y a trois ans ?

Aliénor Vinçotte, qui a écrit l’article contre lequel je vitupère, invoque l’éternel argument de « la musique de la langue ». Mais en quoi diable « autrice » (mot existant depuis la nuit des temps, voir les travaux d’Aurore Evain), serait-il plus blessant pour l’oreille qu’”actrice”? Ou si l’on préfère : en quoi “auteure” contrevient-il aux règles de l’harmonie quand le français a la chance de posséder cette jolie voyelle finale que d’autres langues lui envient ?

(J’ai en passant une honte mêlée de pitié pour cette journaliste en lisant qu’elle se réclame d’Eliette Abécassis, « cette écrivain qui se déclare féministe » (je souligne). Si on considère les auteurs et les écrivains comme des êtres non genrés et le masculin comme un neutre (ce que soutenait, par exemple, en son temps, Nathalie Sarraute), “cette écrivain” est une grosse faute d’accord).

***

L’autre jour, j’ai entendu une voix féminine sur mon interphone : « Bonjour, je suis la factrice et j’ai un paquet pour vous ».

Tout simplement.

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Autres nourritures de Septembre

Comment je lis aujourd’hui

À la manière dont mangent les mouettes, je mets une coquille dans mon bec, m’envole, lâche la coquille, me pose sur elle, la décortique un peu. Si elle ne s’ouvre pas assez je recommence l’opération. Une, deux, trois fois. Si elle ne s’ouvre toujours pas j’abandonne.

J’essaie de ne pas me noyer dans ce que je lis mais de trouver le point d’ouverture qui me convient.

J’essaie ensuite de faire des rapprochements.

***

Phrase de Proust sur Nerval

Si un écrivain aux antipodes des claires et faciles aquarelles a cherché à se définir laborieusement à lui-même, à saisir, à éclairer des nuances troubles, des lois profondes, des impressions presque insaisissables de l’âme humaine, c’est Gérard de Nerval dans Sylvie.

***

Dans l’Encyclopédie de la peinture chinoise*…

… je picore ces préceptes de Lieou Taochouen, p. 16 :

Les six supériorités :

Chercher dans la rudesse le mouvement du pinceau : première supériorité.
Rechercher le talent dans l’inhabileté : deuxième supériorité.
Chercher la force dans la finesse et la délicatesse : troisième supériorité.
Chercher la raison dans le dérèglement et la singularité : quatrième supériorité.
Sans encre, chercher le ton : cinquième supériorité.
Dans une peinture plate, chercher l’espace : sixième supériorité.

Rudesse, inhabileté, force dans la finesse, raison dans le dérèglement… on est ici aussi “aux antipodes des claires et faciles aquarelles”.

*Référence de l‘Encyclopédie : voir ici billet du 18 septembre.

 

 

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Peindre les bambous

Pour Isabelle A.

Ce traité, traduit en 1917 par Raphaël Petrucci, donne les lois de la peinture chinoise de paysage. Écrit aux XVIème, XVIIème et XVIIIème siècles par quatre auteurs successifs, il recueille les instructions et les exemples de grands maîtres chinois d’autrefois sans privilégier une école ou une époque.

Ce n’est pas une vision purement décorative des formes, c’est leur structure essentielle, leur individualité, leur essence mêmes qui sont traduites dans la peinture, commente Raphaël Petrucci.

Le fascinant chapitre sur la peinture de bambous dont je vais montrer ici quelques pages a été écrit vers 1682.

Pour se rendre compte de l’importance qui s’attache à la peinture des bambous dans l’art chinois, dit Petrucci, il faut se souvenir des idées philosophiques et mystiques qui y sont attachées. Le bambou, en Chine, est le symbole de la sagesse et de la fermeté. Il évoque le sentiment de l’austérité, de la puissance grave et recueillie, d’une autorité souveraine.*

Il faut que chaque coup de pinceau possède l’esprit de cette plante à la fois souple et résistante ; qu’il traduise la façon dont les branches s’attachent à la tige coupée à intervalles déterminés par des nœuds ; celle dont les feuilles légères et pointues s’attachent à ces branches ; celle dont le bambou se penche et se redresse au vent. Il faut bien connaître aussi la forme qu’il prend en fonction des variations météorologiques : beau temps, pluie, brume, rosée, neige.

Les noms techniques énumérés sont en même temps imagés : “plume plate”, “queue d’hirondelle”, “corbeau effrayé”…

Voici, par exemple, les instructions d’un maître chinois pour peindre les feuilles :

Le coup de pinceau doit être puissant et rapide ; il faut l’appuyer fortement et le relever avec vivacité. Il doit passer en effleurant. S’il s’arrête un petit moment, alors les feuilles sont épaisses et sans tranchant.

Est évoqué un grand peintre de bambous, Wen-Hou-Tchou :

Son coup de pinceau semblait être aidé par les génies ; sa beauté semblait être formée par la nature. Il galopait à travers la méthode, il planait au-dessus de la vulgarité ; il accomplissait ce que son cœur désirait, mais il ne transgressait pas les règles.

L’entière liberté d’exécution n’exclut pas le sens des limites ; faire le bon geste, c’est vivre avec le bambou. Frappante est cette parfaite adéquation de la technique picturale au caractère de la plante et à la pensée du peintre. Je ne peux m’empêcher de me dire que si tous les poètes savaient entrer avec ce tact artistique dans ce dont ils parlent, il n’y aurait que de la très bonne poésie.

* J’avais aussi noté il y a quelques années ces propos de François Cheng dans Souffle-esprit :
Il incarne l’humilité, car le cœur de sa tige est creux ou vide. Il incarne l’esprit de jeunesse dans la mesure où il demeure vert, même en plein hiver. Il incarne enfin le dépouillement et la pureté, n’ayant pour tout ornement que ses feuilles à l’aspect simple et net.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Charles et Gérard (rumination)

Peut-être ce blog s’appellera-t-il un jour Panse de boeuf car il y a encore autour de Nerval quelque chose que je remâche :

“Gérard” tient moins de place dans la prose de Baudelaire que Pierre Dupont ou Gustave Le Vavasseur. Claude Pichois rappelle (dans l’édition Pléiade des Oeuvres complètes de Baudelaire en deux tomes) que c’est pourtant Nerval qui a très directement inspiré le “Voyage à Cythère” des Fleurs du Mal, avec le fameux gibet à trois branches qu’il avait de ses yeux vu puis décrit dans un texte publié en 1844. Une  dédicace à Nerval prévue dans un premier manuscrit du poème de Baudelaire a disparu de celui de 1855, ce dont Claude Pichois (également spécialiste de Nerval) s’étonne un peu. (Ajoutons que le 26 janvier de cette même année 1855, avant ce deuxième manuscrit de Baudelaire, “Gérard” s’était improvisé le gibet où il s’est pendu rue de la Vieille Lanterne à Paris.)

Ailleurs, Nerval est mentionné en passant par Baudelaire comme une de ses “premières liaisons littéraires” à Paris, et un peu plus longuement associé dans L’Art romantique (à propos de Hégésippe Moreau) à Edgar Poe, sans partager tout a fait clairement sa qualité de génie :

Le siècle considère volontiers le malheureux comme un impertinent. Mais si ce malheureux unit l’esprit à la misère, comme Gérard, doué d’une intelligence brillante, active, lumineuse, prompte à s’instruire, s’il est, comme Poe, un vaste génie, profond comme le ciel et comme l’enfer, oh ! alors, l’impertinence du malheur devient intolérable. Ne dirait-on pas que le génie est un reproche et une insulte pour la foule !

Et ne dirait-on pas que le frère américain éclipse un peu l’ami parisien ? C’est aussi derrière Poe qu’on reconnaît Nerval dans Edgar Poe sa vie et ses oeuvres où il est loué, sans que son nom soit prononcé,  à peu près dans les mêmes termes : “un écrivain d’une haute intelligence (…) et qui fut toujours lucide“.

Sans doute ai-je tendance à me figurer, avec l’enthousiasme péremptoire des demi-savants, que personne n’a rendu assez justice à Nerval.

Dans  les  actes de ce colloque international  que je consulterai en bibliothèque : https://www.honorechampion.com/fr/9507-book-08532993-9782745329936.html; Yves Bonnefoy parle d'”une solidarité de personne à personne, sous le signe de l’essentiel”.

Alors… Peut-être la fraternité entre les deux hommes est-elle si profonde que Baudelaire n’a eu besoin de l’exposer que pudiquement. Je découvre à l’instant l’existence d’un article de Claude Pichois à ce sujet : “Nerval, figure emblématique de l’univers baudelairien”, Buba, t. X, n°2, hiver 1975.

Par la Saint Bougre (comme dirait l’âne de Tristram Shandy), voilà une rumination qui me mène à l’érudition qui me décourageait  il y a trois jours.

Au fait, Nietzsche n’a-t-il pas dit des choses sur la rumination ?

Il faut que j’aille voir ça.

 

 

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Repu et à jeun

L’érudition est une chose qui me paralyse un peu. À combien de projets ai-je renoncé par découragement, parce que je ne me sentais pas le droit de parler de ceci ou de cela après des spécialistes susceptibles de me dire “C’est pas ça”, “c’est plus compliqué que ça”, “Il faut nuancer ça”, etc.

Mais il existe une source de plaisir pour moi : l’érudition joyeuse de certains écrivains.

Celle de Laurence Sterne (1713-1768) est stupéfiante, épuisante, mais bizarrement non accablante. Il faut imaginer un enfant bavard, tapageur et très savant qui tourne autour de vous sans cesse et qui tient des propos d’une cohérence aussi rigoureuse qu’originale, débridée, insolente. Dans le roman cela se traduit par des incises, parenthèses, comparaisons outrancières, chapitres volontairement tronqués, mots et signes de ponctuation inventés, arguments internement réfutés, corrections de corrections…

Une page qui me réjouit beaucoup est celle où il expose sa méthode de travail :

Voici comment j’agis pour moi : quand survient un point délicat (et Dieu sait si le présent livre en fourmille) et quand je me sens en danger d’avoir sur le dos, à chaque pas, soit vos Altesses, soit vos Révérences, j’écris, repu, la moitié de mon discours, et à jeun l’autre moitié ; il m’arrive d’ailleurs de l’écrire tout entier, repu, et de le corriger à jeun, ou de l’écrire à jeun et de le corriger repu, car tout cela revient au même. (…)

Ces « Altesses » et ces « Révérences » sont sans doute des contemporains particuliers dont Sterne veut parer les critiques, mais je les prends aussi comme toutes les figures d’autocensure que chacun loge en soi.

Or, quand j’écris repu, j’écris comme si je ne devais jamais plus jeûner de ma vie ; j’écris libre des soucis et des terreurs du monde. Je ne compte plus mes cicatrices ; mon imagination ne me précède plus sinistrement de défilé en coupe-gorge pour y prévoir les coups qui me menacent. En un mot ma plume prend sa course et j’écris dans la plénitude de mon cœur et de mon estomac réunis.
La rédaction à jeun, n’en déplaise à Vos Honneurs, est une toute autre histoire : je fais preuve envers le monde de l’attention la plus respectueuse et partage largement avec vous (tant que mon jeûne dure) la vertu subalterne de discrétion. Ainsi en mêlant les deux modes, je finis par écrire shandiennement, cet honnête, cet absurde, ce très joyeux ouvrage, bénéfique à vos cœurs.
Et à vos têtes – pourvu que vous l’entendiez.

(Tristram Shandy, Livre VI ch. XVII)

Je connais au moins un cœur et une tête qui ont vraisemblablement entendu et interprété ce message : ceux d’un autre excentrique, l’auteur allemand Georg Christoph Lichtenberg (1746-1799) dont je lis l’aphorisme suivant :

K. 181. Dans beaucoup de sujets d’étude, il n’est pas mauvais de réfléchir d’abord dans un léger état d’ébriété, en prenant des notes ; puis de tout terminer de sang-froid et en raisonnant posément. Une certaine élévation due au vin favorise les sauts de l’invention et de l’expression ; seule la raison tranquille assure l’ordre et la méthode. (Traduction Jean-François Billeter).

Je conclus de ces citations érudites qu’il est excellent, pour étudier dans « la plénitude du cœur et de l’estomac », de rêvasser les soirs d’été, “libre des soucis et des terreurs du monde”, sur un mandala entouré de bambous avec un verre de vin rouge et des pistaches.

 

 

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Mandala au ping-pong

Les jeunes voisins jouent au ping-pong. Rebonds secs. Chanson sirupeuse de leur radio.

Un papillon brun volette. (Deux).
Lune très pâle.
Hirondelle.

Ces jeunes sont simples, calmes, à jeun. Les filles rient plus que les garçons. (Pourquoi les filles rient-elles souvent plus que les garçons ?)
Ils ont des voix éduquées de gens qui font des classes prépas.

Un coup de vent trémousse les bambous en musique. C’est un peu vulgaire.

Le cormoran Labrunie traverse l’air.

L’ombre monte sur les bambous.

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Patte sans mouette ?

La semaine dernière, je terminais sur ce blog une note de lecture par un P.S. :

On remarquera que mon blog ne s’appelle plus Patte de mouette, mais patte tout court. Patte que l’on peut désormais attribuer à n’importe qui et remplir de n’importe quoi… Vais-je devenir moi aussi “une libre” ?

Quelques personnes, avec une inquiétude affectueuse qui me touche, m’ont dit regretter ce changement, et je comprends ça : est-on davantage « une libre » en coupant les ailes dont on s’était pourvue ?

Il est très possible que la mouette revienne, dans sa liberté de mouette, se poser ici. (D’ailleurs elle n’a pas complètement disparu car l’adresse du site reste « patte-de-mouette.fr »).

Mais si depuis un certain temps j’ai envie de la laisser tomber, c’est parce que :

1. Elle fait double emploi avec l’image d’en-tête qui représente nettement des traces de mouette tridactyle.

2. Je craignais, au cours de mes déambulations dans des stations balnéaires normandes, de tomber un jour sur une boutique de cabans, marinières et vareuses qui porterait ce nom. Mes déambulations sur Internet m’ont fait trouver pire : une boutique « Patte de mouette » en ligne vendant toutes sortes d’articles et de vêtements sur le thème « bord de mer » : essuie-tout, trousses, serviettes, porte-clefs, galets décorés, lingettes avec des petits poissons bleus…

3. Autres arguments en faveur de « patte » tout court :

– « Avoir de la patte », « avoir une bonne patte », c’est être habile en art.
– Beaucoup de dessins de Michaux ressemblent à des pattes d’animaux indéterminés
(mais il est vrai que d’autres dessins de Michaux ressemblent à des ailes).
– Beaucoup d’animaux non aviaires ont des pattes agiles, industrieuses, inspirantes : les araignées, les fourmis, les sauterelles, les chèvres. (J’appellerais bien mon site Patte de chèvre si j’étais sûre qu’on ne le prendrait pas pour une web-fromagerie, quoique le nom Pâte me plaise aussi.)

Pour conclure par une ouverture comme le recommandent les manuels de dissertation, les ailes des plus vastes oiseaux des mers peuvent les empêcher de marcher.

Ce document est emprunté à un émouvant article du magazine En attendant Nadeau sur les manuscrits de Baudelaire, qui m’a fait découvrir que la troisième strophe, avec son “qu’il est comique et laid” en claquements de bec, a été ajoutée par Baudelaire sur la suggestion de Charles Asselineau :

https://www.en-attendant-nadeau.fr/2021/09/11/archives-manuscrits-9-albatros/

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Une libre

Voici un livre publié chez Gallimard en 1967, candidat au prix Goncourt, puis disparu des circuits commerciaux jusqu’à sa réédition fin 2021 par les éditions du Chemin de fer qui font là un magnifique travail. Ce récit singulier a fait l’objet de quelques notes de lecture récentes (voir lien ci-dessous).

Je reconnais l’avoir abordé avec un peu de méfiance en raison de son parti pris formel dont nous prévient l’éditeur : c’est le monologue en « une seule longue phrase ponctuée de quelques virgules et majuscules judicieuses » d’une jeune bonne à tout faire qui décide un jour de quitter ses patrons et le logement qu’ils lui fournissent pour devenir « une libre ». Elle arpente Paris avec ses paquets sous les bras, s’assied sur des bancs, tient des conversations avec des passants, reçoit la pluie, prend le métro, découvre la vie dans la rue, décide de s’appeler Renata…

Tout ceci donne, par exemple, p. 73 :

(…) D’accord il y a les bancs, j’ai pensé, mais les bancs il n’y en a pas tellement, alors si tous les bancs étaient pris, où s’assiéraient les autres, Peut-être que je vais m’acheter un pliant, j’ai pensé, et puis j’ai continué à marcher, et puis ça a été plus doux dans mes pensées, et puis j’aimais ce noir tout calme, dans des petites rues où moi et mes paquets on était seuls, et je pensais Eux les gens ils sont dedans derrière les murs, et moi je suis dehors, et eux ils parlent bêtement entre eux avec de la lumière et des tapis et des cigarettes, et moi je marche dans la belle nuit, et alors je me suis arrêtée un instant et j’ai regardé le ciel et j’ai écouté le silence, mais j’avais la frayeur qu’on me chasse, alors je suis repartie, et je pensais Même ça on n’est pas libre (…)

Peu à peu je me suis sentie prise par cette longue phrase qui ressemble à un air qu’on a dans la tête et qu’on scande au rythme de notre marche. Et loin de relever simplement du ressassement, le texte serpente, avec ses « et puis » et ses « et alors », comme une musique de Steve Reich dont le motif se métamorphose à mesure qu’on avance.

Une originalité de ce monologue tient à ce qu’il ne chante pas seulement l’air de son temps mais reprend et annonce celui de plusieurs autres temps. Il peut faire penser à des textes de Genet, de Queneau, de Beckett, tout en possédant un ton bien à lui, une écriture singulière. L’esprit de liberté radical de cette narratrice qui ne supporte aucun étui (le contraire du personnage de la nouvelle de Tchekhov L’Homme dans un étui) préfigure, bien sûr, le slogan « interdit d’interdire » de mai 68. On découvre cependant au fil des pages que se déclarer libre n’est pas la même chose que l’être. Les mouvements de jubilation conquérante de celle qui se sent mieux que “les gens” sont suivis de rétractations qui traduisent une agitation intérieure presque comparable aux tropismes de Nathalie Sarraute. L’attachement de la narratrice à ses paquets qu’elle surveille, réinstalle, rafistole, me rappelle les personnages de Beckett accrochés dans leur errance à leurs quelques maigres « possessions ». Dans ces paquets, les « lettres de Paul » auxquelles Renata semble tant tenir confèrent au personnage une touche de sentimentalité naïve contrastant avec sa volonté de faire table rase de tout. On notera d’ailleurs que la liberté revendiquée n’est pas sexuelle, contrairement à ce qui se développe au cours des années 60. Mais d’autres passages tendent plutôt à rapprocher cette femme farouche d’une écolo féministe radicale des années 2020… Le lecteur, inquiet à son tour, n’en finit pas de se demander qui est cette Renata et par quelle catastrophe tout cela va finir.

Comme le montre de manière si jolie ce rabat de la quatrième de couverture du livre qui estompe le portrait de l’autrice,  on connaît peu de choses de la vie de Catherine Guérard, décédée, on le sait maintenant, en 2010.

P.S. Est-ce l’influence de Renata ? On remarquera que mon blog ne s’appelle plus Patte de mouette, mais patte tout court. Patte que l’on peut désormais attribuer à n’importe qui et remplir de n’importe quoi… Vais-je devenir moi aussi “une libre” ?

Articles récents sur Renata n’importe quoi :

https://tillybayardrichard.typepad.com/le_blogue_de_tilly/2021/11/r%C3%A9%C3%A9dit%C3%A9-relu-renata-nimporte-quoi-roman-de-catherine-gu%C3%A9rard.html

 

 

 

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