Musaraignes du matin

Maman, qui avait une belle silhouette dans sa jeunesse, disait sur ses vieux jours, impitoyable envers elle-même, que les vieilles dames sont soit grosses soit maigres.
Dans le domaine moral, je pourrais dire à mon tour que les vieilles dames sont soit aigres soit mièvres, et si on me demandait de choisir, je préfèrerais être mièvre qu’aigre.

Mièvrkègre ? Sortons de ces définitions désagréables. « Rien ne rend plus vieux que d’avoir sans cesse à l’esprit l’idée qu’on vieillit », dit Lichtenberg.

Mais pourquoi Musaraignes dans le titre de ce billet ? Parce que j’ai rêvé cette nuit de petits rongeurs qui presque tous ont filé au réveil. Les Muses du matin ne m’ont laissé ronger que quelques maigres araignées à l’ail aigre et au miel mièvre.

P.S. En anglais, musaraigne se dit shrew, qui désigne aussi une femme acariâtre. The Taming of the Shrew, « L’apprivoisement de la musaraigne », est le titre shakespearien de La Mégère apprivoisée. Décidément, cette matinée à un goût aigre.

P.P.S. Wikipedia dit que les musaraignes sont des animaux paisibles et sympathiques. Et j’ai déjeuné hier avec deux vieilles dames minces et pas toujours aigres.

 

 

 

 

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Identités transitoires

Les linguistes n’ont eu aucun mal à démontrer que l’hypothèse d’Ukrainiens russophones victimes d’un génocide ne tenait pas debout. Ils nous expliquent en effet qu’en Ukraine la majorité des citoyens possède les deux langues (à l’inverse, ai-je lu récemment, des Biélorusses dont la langue, qui n’est plus enseignée à l’école, serait en voie de disparition). Un Ukrainien peut, comme le fit en son temps Gogol, écrire en russe qui était la langue des classes cultivées, tout en se sentant profondément attaché aux inflexions de sa langue d’enfance comme à ses paysages. Toute personne ayant été élevée en deux langues est sensible à cette relation forte entre les musiques, les lumières, les reliefs, les arbres et les diverses voix de l’enfance.

Je persiste à croire que les langues sont meilleures que les États qui les manipulent et le cours de l’Histoire qui les entrave. Et je me le redis en feuilletant La joie du passeur, Une expérience d’identité transitoire de l’écrivain et traducteur Georges-Arthur Goldschmidt, né en Allemagne en 1928, pas toujours tendre avec l’allemand qui fut pour lui une langue d’oppresseur, et n’ayant pas cessé pour autant de le traduire.

Mais c’est surtout Cervantes qui parvient aujourd’hui à me mettre en humeur joyeuse : on sait qu’il ne se présente pas comme l’auteur mais comme le « parâtre » d’un Don Quichotte traduit de l’arabe. Le véritable auteur du Quichotte serait un certain Cid Hamet Benengeli, « auteur arabe et manchègue » (I, 22). Un érudit morisque le traduit pour le narrateur en castillan (I,9), ce qui rappelle l’étroite imbrication des Espagnols et de ces musulmans arabophones convertis au christianisme avant leur expulsion sur l’ordre de Philippe III à partir de 1609. Cervantes profite de cette pseudo paternité arabe pour se livrer à une acrobatique mise en abyme au milieu du livre (II, 3), quand Don Quichotte apprend que son histoire a déjà été publiée sans qu’il s’en doute. La fierté du héros se mêle d’inquiétude: « Il ne fallait attendre des maures la moindre vérité car ce sont tous des charlatans, des faussaires et des colporteurs de chimères ». Mais vers la fin du roman, au chapitre 50, le narrateur présentera Cid Hamet comme le « très ponctuel scrutateur des atomes de cette véridique histoire », garant scrupuleux de son authenticité !

Comme le remarque Antoine Berman dans L’Epreuve de l’étranger, il y a une merveilleuse ironie dans le fait que « le plus grand roman espagnol soit présenté par son auteur comme une traduction de l’arabe – soit de la langue qui avait été dominante dans la Péninsule pendant des siècles ».

Nos identités sont transitoires et le brassage des langues fécond, qu’il soit réel ou fictif. Quand entrerons-nous dans un siècle qui le reconnaîtra ?

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La petite chambre de Michaux

Au moment où je vais m’intéresser au mot petit chez Michaux, je tombe dans Poteaux d’angle sur un texte qui m’en décourage :

Des critiques examinent les mots les plus fréquents dans un livre et les comptent !
Cherchez plutôt les mots que l’auteur a évités, dont il était tout près, ou décidément éloigné, étranger, ou dont il avait la pudeur, tandis que les autres en manquent.

Voilà un point d’exclamation qui m’avertit : pas question que je prenne un logiciel compteur de mots pour chercher l’occurrence du petit chez Michaux. Picorons juste deux ou trois graines aujourd’hui dans La Nuit remue.

C’est dans une petite chambre au plafond bas que remue cette nuit vaste, profonde, peuplée de femmes aux multiples ventres, poitrines, foies, poumons ; puis d’un roi que le poète maltraite de toutes les manières possibles comme dans un film de Charlot. Mais ce roi ne se laisse pas éliminer :

Il est revenu ; il est là. Il est toujours là. Il ne peut pas déguerpir pour de bon. Il doit absolument m’imposer sa maudite présence royale dans ma chambre déjà si petite.

D’autres figures écrasantes circulent dans cette chambrette : un gros  homme, un gros crapaud, des insectes aux gigantesques élytres…

Le sentiment de petitesse devant des forces énormes s’accompagne de celui, mélancolique, d’une déchéance au souvenir d’un royaume perdu :

J’avais autrefois un royaume tellement grand qu’il faisait le tour presque complet de la Terre.
Il me gênait. Je voulus le détruire.
J’y parvins.
Maintenant ce n’est plus qu’un lopin de terre, un tout petit lopin sur une tête d’aiguille.
Quand je l’aperçois, je me gratte avec. (…)

Cette image du royaume, dit Raymond Bellour dans sa Notice de la Pléiade, est “l’expression d’une métamorphose continue du travail d’écriture”. Immense ou minuscule, “c’est l’œuvre, ouverte et fermée, territoire qui ne l’est pas vraiment, mais malgré tout en devient un, pour le meilleur et pour le pire”.

Quant au lopin de terre avec lequel on se gratte, peut-on mieux définir le “travail d’écriture” ?

Le petit représente aussi, dans ce recueil publié en 1935, le premier signe imperceptible d’un fléau dévastateur :

Ce n’est encore qu’un petit halo, personne ne le voit, mais lui, il sait que de là viendra l’incendie, un incendie immense va venir, et lui, en plein cœur de ça, il faudra qu’il se débrouille, qu’il continue à vivre comme auparavant (…), ravagé par le feu consciencieux et dévorateur.

Ce n’est pas Michaux qui prendra la posture superbe du poète prophète, mais il me donne un peu de courage en ce moment pour vivre “sous le phare obsédant de la peur”.

Quant à chercher les mots que l’auteur a évités comme il le propose, j’en suis bien incapable tant cette œuvre fourmille d’éléments disparates et d’adjectifs surprenants, pour notre plus grand bonheur

 

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Petites notes pour petits mots

Presque

Voici un mot de rien du tout qui en dit beaucoup.
Quand Monique a appris la semaine dernière qu’un de ses amis se proposait pour disperser les cendres de son mari Charles Mérigot – l’éditeur de la Ramonda* qui vient de s’éteindre – dans la sierra de Guara qu’il aimait tant, elle m’a écrit : « J’en ressens presque de la joie ».

http://patte-de-mouette.fr/wp-content/uploads/2017/10/ramonda-flor.jpeg

Cela m’a rappelé la phrase de maman le soir du jour où, six mois après la mort de sa fille Sibylle, nous nous sommes réunis pour lui souhaiter sa fête avec un livre contenant les témoignages d’affection de tous ses amis : « Aujourd’hui j’étais presque heureuse ».

* Pour plus de détails sur cette maison d’édition aussi originale que son regretté patron, voir sur ce blog un billet de 2017 : https://patte-de-mouette.fr/2017/10/31/la-maison-des-langues/

Petit

Je comprends mal les poètes qui se méfient des adjectifs au point de ne les tolérer qu’en position de rejet. Un certain usage du mot petit m’attache, par exemple, à l’œuvre de Supervielle. Je ne chercherai pas dans une si petite note à donner des exemples, mais cet adjectif, présent ou absent, me semble y résonner partout, malgré les grands espaces dont elle est peuplée. Supervielle fait peut-être partie des écrivains qui « ont besoin de leur petitesse pour sentir », selon l’expression de Henri Michaux.

L’évocation de la petitesse me touche aujourd’hui encore plus que d’habitude chez Michaux, sans doute parce que nous entrons dans une époque où se dérouleront des combats de géants que nous serons amenés à vivre en fourmis.

(Je reviendrai sur l’adjectif petit chez Michaux dans un autre billet).

 

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Belikov et les étuis

Je relisais ce matin une merveilleuse nouvelle de Tchekhov, écrite en 1898 et dont j’ai déjà parlé ici  il y a quelques années (voir lien en fin de billet), L’Homme dans un étui, autre “histoire de folie”.

“La Salle numéro 6”, terrible nouvelle sur la folie, est dans cette édition Librio suivie de “L’homme dans un étui” dont il est question ici.

Belikov, professeur de grec dans une petite ville russe, ne sort qu’avec ses bottes en caoutchouc, son parapluie et son pardessus ouatiné. Toutes ses affaires sont dans un étui : parapluie, montre, canif. Même son « petit museau de putois » a l’air entouré d’un étui ; les langues anciennes qu’il enseigne lui servent d’écrin, et sa pensée, Belikov s’efforce également de la ranger dans un étui, accessible aux interdictions, mais découvrant toujours “un point douteux, quelque chose de vague ou de mal dit dans une autorisation”. Ses collègues du lycée où il enseigne sont peu à peu contaminés par sa circonspection tatillonne, au point que toute la ville semble se mettre dans un étui :

Sous l’influence d’hommes comme Bélikov on se mit en ville, au cours de ces dix ou quinze dernières années, à avoir peur de tout. On eut peur de parler haut, d’envoyer des lettres, de nouer des relations, de lire, d’aider les pauvres, d’apprendre aux autres à lire et à écrire…

C’est une grande force de cette nouvelle de montrer que les étuis sont extensibles.

Un jour, arrive dans la ville un nouveau professeur, un Ukrainien nommé Kovalenko, doté d’une voix caverneuse, de mains énormes, d’une mèche qui sort de sa casquette et retombe sur son front. L’antithèse de Belikov. Il vit avec sa sœur Varia, “vive, bruyante, toujours en train de chanter des romances d’Ukraine et de rire à gorge déployée”.

Les marieurs et marieuses de la ville entreprennent de marier Belikov et Varia qui frisent la quarantaine et la trentaine :

Au milieu des pédagogues austères, d’une raideur chagrine, présents par obligation, nous vîmes soudain naître de l’écume une nouvelle Aphrodite : elle avançait les mains sur les hanches, riait, chantait, dansait…

Les fiançailles sont sur le point d’avoir lieu quand, à la suite de quelques péripéties, Belikov dégringole un escalier sans se faire grand mal sous les yeux de Varia :

Quand il se fut relevé, Varia le reconnut, et, voyant son air ridicule, son manteau froissé, ses caoutchoucs (…), elle ne put s’empêcher de partir d’un éclat de rire qui retentit dans toute la maison. (…) Et cette cascade torrentielle de « Ha ! ha ! ha ! » décida de tout : du mariage et de l’existence terrestre de Bélikov.

En effet, il ne se remettra pas de sa honte : un mois plus tard, le cercueil sera son dernier étui.

Si, contrairement aux règles d’une bonne recension, je déflore le récit en dévoilant son dénouement, c’est parce que cette nouvelle qui donne la victoire à la gaieté et à la liberté sur la froideur et la contention me réjouit particulièrement aujourd’hui.

Même si je sais que les hommes qui mettent le monde dans leur étui nationaliste ou religieux ne se sont pas encore tous cassé la figure dans l’escalier.

Eh oui, on avait bien enterré Bélikov, mais combien en restait-il encore, d’hommes à étui, combien y en aurait-il encore !

Un homme dans un étui

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Morale du coloriage

La mendiante grise a ses livres étalés devant elle sur le trottoir, des vieux livres décolorés que lui donnent des personnes compatissantes et qu’elle vend 1€. Parfois je lui en donne aussi, avec quelques pièces. Elle me remercie, la main sur le cœur.

Elle a une souffrance directe et visible, sans être ostensible. Ses yeux noirs assez écartés contiennent une immémoriale résignation. Ses deux fillettes viennent la voir le samedi, et sans doute son homme qui la surveille de  loin en près.

Un jour je me suis dit que les fillettes seraient heureuses que je les emmène acheter un livre chacune à la librairie d’en face au lieu de s’ennuyer dans la grisaille.

C’était peut-être la première fois qu’elles entraient dans une librairie. Elles tripotaient tout comme je n’aurais jamais osé le faire, fascinées par les albums de coloriage et les paquets de gommettes. Un souvenir de La Morale du joujou de Baudelaire m’a aidée à laisser tomber mon projet littéraire : Avec cette admirable et lumineuse promptitude qui caractérise les enfants, chez qui le désir, la délibération et l’action ne font, pour ainsi dire, qu’une seule faculté, chacune a pris une boîte de gouaches pleine de pastilles colorées, un cahier de dessin, et une trousse avec des cœurs à paillettes et des têtes de chérubins roses et bleus, (« ça j’adore ! tu es trop gentille ! »).

Sur le trottoir la mère a secoué la tête, contrariée.
Puis est redevenue la mendiante grise, résignée.

 

 

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Office-dépôt de la rue Monge

Je fais la queue derrière une femme qui essaie un massicot avec le vendeur, un jeune homme d’aspect cotonneux.

Une autre femme surgit et s’écrie avec alarme : « Attention, vous allez vous couper ! ».

La femme au massicot la fend du regard. Le vendeur cotonneux se redresse, prend forme. Soudain tout est devenu glacial. L’autre est la folle. À Office-dépôt il y a une folle. Elle bredouille : « Excusez-moi, mais des accidents se produisent quelquefois… » et se range derrière moi. Les deux parangons de la normalité se remettent à leurs massicots.

Je règle mes achats en m’efforçant de prendre l’air le plus normal possible et je sors.

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Énergie surtout

Try again. Fail again. Fail better.
Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.

La célèbre remarque de Samuel Beckett dans Cap au pire est une réussite par son rythme, son contenu et sa chute, si bien que cette négation de l’oeuvre a paradoxalement l’allure d’un précepte esthétique  un peu intimidant.

Sur un sujet voisin, j’ai encore plus de sympathie pour  Henri Michaux dans Poteaux d’angle :

Va jusqu’au bout de tes erreurs, au moins de quelques unes, de façon à bien pouvoir en observer le type.

Ce jusqu’auboutisme teinté d’à peu près est réconfortant, de même que :

Si tu es un homme appelé à échouer, n’échoue pas toutefois n’importe comment.

Ou :

(…) Ton échec est cela même, qui ne dormant pas, est énergie, énergie surtout. Qu’en fais-tu ?

Énergie surtout.

Pas n’importe comment.

Mais comment ?

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La Dernière Maison

Ce texte, plus long que ceux que j’ai l’habitude d’écrire pour ce blog, est la reprise d’une publication que j’avais faite en 2013 sur le site participatif créé par Pierre Rosanvallon, “Raconter la vie”. Le site n’existant plus sur le web, je republie ici ce récit, en  écho au livre récent du journaliste d’investigation Victor Castanet sur le groupe d’EHPAD Orpea.

Tous les faits que je narre ici sont absolument authentiques, mon père ayant résidé  quelques mois dans une résidence que j’ai nommée “Morphlée”.

Le vieil About ne doit plus rester en institution psychiatrique. Ses enfants cherchent fébrilement des maisons de retraite : « Ici il y a une belle terrasse »,« Ici un parc magnifique », « Ici de la gymnastique douce et un atelier de mémoire », « Là on fête les anniversaires », « Là le directeur a l’air humain », « Mais ici ce n’est pas loin de chez moi», « Oui mais là il y a trois soignants pour quinze résidents… » On ressent presque la même excitation que lorsqu’on espère réussir un examen, louer une villa pour l’été, obtenir une promotion, ou choisir un cercueil simple mais distingué, en merisier comme sa bibliothèque.

Et on tombe sur la Résidence Morphlée, « pour vivre dignement son automne. » Jardin arboré, chambres munies de balcons, salon avec bibliothèque et piano à queue, salle à manger spacieuse, carrelage rutilant. On est comme les jeunes parents qui mettent leur enfant turbulent à la crèche : va-t-il être admis dans ce palace ? Il n’est pas toujours aimable, il peut avoir des gestes brutaux, casser des portes. Mais il aime jardiner et “l’unité protégée pour personnes désorientées et atteintes d’Alzheimer”, au premier étage, se prolonge par une grande terrasse où prochainement va s’organiser un atelier jardinage, nous assure Emmanuelle, une jeune femme qui prononce fortement les e en finale et qui remplit la fonction de « qualiticienne ».

Les premières heures sont rassurantes. Le médecin coordinateur est là, le médecin traitant va venir demain, tout le personnel semble veiller au bien-être de Monsieur About dont le nom figure sur la porte de sa chambre, une des plus grandes, qui donne sur la terrasse. Il pourra installer le long de sa fenêtre les plantes qu’on va lui acheter.
Mais peu à peu on s’aperçoit que les soignants changent beaucoup, que le Directeur est invisible, que les bleus et les gnons du vieil About sont inexpliqués, que l’atelier jardinage n’a pas commencé, que la grande terrasse est toujours fermée à clé, que les « personnes désorientées et atteintes d’Alzheimer » sont confinées dans un espace commun devant une télé muette constamment allumée au son de vieilles chansons françaises en boucle sur un
lecteur de CD. Et en ce début d’été caniculaire, on ne voit pas souvent de verres d’eau devant les résidents.

Sur le perron, les enfants des résidents de Morphlée murmurent et s’organisent en vue du Conseil de la Vie Sociale (CVS) du 7 juillet 2011. Tous les résidents et leurs familles sont conviés. Madame Colin, représentante élue des familles, circule de groupe en groupe pour dresser la liste des doléances.

Les personnes qui siègent au Conseil de la Vie Sociale sont, en l’absence du Directeur de Morphlée : le Directeur de division Morphlée de la région Ile de France, porteur de mocassins à glands ; la Directrice départementale, blonde ; le médecin coordonnateur régional au sourire irrésistible ; Madame Jade, la future Directrice de la Résidence, blonde, ressemblant à la Directrice départementale ; Emmanuelle, la qualiticienne ; Madame Colin, déléguée des enfants de Morphlée, représentante élue des familles, cahier de doléances en mains ;l’ensemble des résidents (de 70 à 100 ans) et de leurs enfants (de 40 à 70 ans). Dans le salon, des chaises ont été installées et le piano à queue repoussé pour laisser de la place aux fauteuils roulants. Au fond, on aperçoit une table avec champagne et petits fours.

Le Directeur régional prend le micro : « Bonsoir, permettez-moi de nous présenter. Je suis Christophe Toubon, Directeur de division régional… » Il ne parle pas longtemps, interrompu par les résidents et enfants de résidents :
« Où Oùhou ! Et où est notre Directeur de résidence ? Où se cache notre Directeur ? Il a peur de nous ? Hououou ! Il a de quoi ! Houoù ! » Les résidents se lèvent et brandissent leurs cannes dans un brouhaha croissant.

M. Toubon tente de calmer le jeu : « Justement, je viens vous présenter votre future Dir…» Il est interrompu par une résidente à la voix forte : « Et où il est, le Directeur, et qui c’est ces gens ? » Sa fille lui met la main sur le bras et lui dit, fort, à l’oreille : « Attends, maman, il va nous le dire. » Monsieur Toubon essaie de reprendre : « Votre future Directrice, Mme Jade, qui prendra ses fonctions le 1er septembre. » « Et en attendant ? On va rester deux mois sans direction ? Nos parents tout seuls pendant l’été ? Déshydratations ? Coups de chaud ? Fausses routes ? » « Qu’est-ce qu’ils disent ? » demande la résidente à la voix forte en tournant le cou de tous les côtés.
« Où tu as mis tes écouteurs, maman ? Tu les as encore perdus ? »

La directrice départementale s’avance courageusement : « Je suis Mme Scarpetti, Directrice départementale. La gestionnaire et la qualiticienne me tiendront informée, et en attendant que Mme Jade prenne ses fonctions, je viendrai deux fois par semaine. » Une résidente en fauteuil roulant crie :
« Poussez-vous, je ne vois rien, laissez-moi la place ! »

Madame Colin, déléguée des enfants de Morphlée, représentante élue des familles, parvient à prendre le micro : « Nous allons vous faire part des dysfonctionnements de cette maison, et vous nous direz si une Directrice peut se permettre de ne venir que deux fois par semaine. » « Oui, oui ! » La fille de la résidente à la voix forte dit à sa mère : « L’autre jour, on les a retrouvés dans la chambre de Mme Malevoire, tes écouteurs ! Pourquoi tu les enlèves tout le temps ? » « C’est pas moi, c’est une des négresses de la toilette qui me les enlève ! »

Madame Colin poursuit dans le micro : « Voici ce qui m’a été communiqué par les résidents et leurs familles :
1. Il arrive fréquemment que des résidents alités n’aient pas leur dîner servi, par oubli.
2. Il arrive tout aussi fréquemment que le chariot de médicaments ne passe pas le matin ou le soir, ce qui est particulièrement dangereux pour les personnes atteintes d’hypertension, de diabète, ou nécessitant des anticoagulants.
3. La mère de Mme Rosa a fait une chute nocturne, et elle n’a été relevée que le lendemain matin. Par malheur, Mme Rosa mère a une excellente mémoire et se souvient d’avoir attendu et appelé sans réponse pendant plusieurs heures. Que font les gardes de nuit ? Combien de gardes de nuit faut-il ? » « Un pour deux étages à peu près dans les unités ordinaires. Dans une unité protégée, il en faut réglementairement un pour l’étage », dit le médecin coordonateur régional.
« Je peux vous dire que ce n’est pas le cas à Morphlée. Madame Duval veillait l’autre jour son père décédé dans l’après-midi et attendait le médecin pour l’avis de décès. Elle n’a vu passer jusqu’à 23 heures aucun gardien de nuit. J’ai demandé l’autre jour à voir les plannings des gardes de nuit. On m’a répondu que c’était confidentiel. Il va falloir être plus transparent sur des questions aussi importantes. Mais attendez, ma liste n’est pas terminée :
4. Les résidents de l’unité protégée au 1er étage devraient disposer d’une grande terrasse vantée par les prospectus de la résidence. Or, la porte en est constamment fermée à clé, la terrasse envahie de crottes de pigeons, et les résidents atteints d’Alzheimer confinés dans un espace commun rétréci ou dans les couloirs où ils déambulent et s’énervent. Il devait y avoir un atelier jardinage, qu’est devenu ce projet ?
Emmanuelle la qualiticienne prend le micro :
« Cela n’a pas été possiblee car il est à craindreee que les résidents mangent les planteees et que cela provoque des troubles gastriques et intestinaux. »
« Faites-leur cultiver des tomates ! Je continue la liste : 5. Monsieur About… »
La résidente en fauteuil roulant s’agite : « Pourquoi elle me bouche la vue, celle-là ? J’ai dit que je voulais voir. » « Chut ! » fait la personne à côté d’elle, qui est la fille du vieil About.
« 5. Monsieur About, de l’unité protégée, a été trouvé un matin vers 11h par sa fille dans son lit dont les draps étaient souillés de vomi. Il n’était pas habillé ni rasé, sa protection nocturne était souillée aussi. La résidence avait appelé la fille parce que M. About, en grand état de faiblesse, devait être hospita… La résidente en fauteuil roulant hurle d’une voix suraiguë : « Quoi, chut ? Quel culot alors ! Vous allez quand même pas m’empêcher de parler ! « La résidente à la voix forte crie à sa fille : « Tu as vu celle-là qui hurle dans son fauteuil ? Je suis moins délabrée que ça, hein ? » Madame Colin doit hausser le ton pour se faire entendre : « M. About devait être hospitalisé sans diagnostic préalable, parce que le médecin coordonateur était en congé et le médecin traitant injoignable, comme toujours. La fille de M. About a demandé à boire pour son père : le personnel de Morphlée a refusé sous prétexte qu’on ne savait pas ce qu’il avait. » Un homme en fauteuil frappe le bras du fauteuil de la résidente en fauteuil. Elle le griffe. On les évacue. Hurlements dans le couloir.
Madame Colin poursuit dans le micro : « M. About a été emmené aux urgences de l’hôpital C. où il est resté sans soins dans un brancard pendant sept heures. Il mourait de soif et pleurait en essayant de se lever. Au total il souffrait principalement de deshydrat… » Monsieur Toubon, Directeur régional, tend la main vers le micro :
« Je comprends, mais on ne peut pas entrer dans tous les cas particuliers… »
« On est tous des cas particuliers ! C’est pareil pour tout le monde ! » s’égosillent les résidents et enfants de Morphlée.

Madame Colin reprend le contrôle : « Même le Christ sur la croix a eu le droit de boire. Que font les urgences ? » « Le service de gériatrie de l’hôpital C. est remarquable, mais ils sont débordés », soupire le médecin coordonateur régional.
« Alors pourquoi emmène-t-on systématiquement les gens aux urgences, notamment le vendredi, quand il suffit d’un verre d’eau pour les guérir ou du moins les soulager ? Je vais vous le dire, moi : parce qu’on a peur de les soigner sur place, on a peur qu’ils meurent pendant le weekend et que les familles fassent des procès. Parce que les médecins coordinateurs se succèdent, que les infirmiers changent toutes les semaines, qu’ils ne connaissent pas les dossiers, ne savent pas soigner au cas par cas… » Les enfants des résidents se remettent à crier en brouhaha :
« Une honte ! Turn over du personnel soignant ! Pas de fiche de transmission entre les aides-soignants ! Pas de suivi ! Opacité totale ! A l’abandon nos parents ! Pour 4000 € par mois ! 4500 € vous voulez dire ! Sans compter le service de blanchisserie et les consultations des médecins ! 16 résidents en unité protégée, ça fait 72 000 euros par mois dans les poches de Morphlée !
Signalement de maltraitance à la DDASS ! Au Procureur !

Madame Colin a passé le micro à une fille de résidente qui parle avec modestie : « Désolée d’évoquer encore un cas particulier mais mon témoignage peut concerner tout le monde : en arrivant hier matin pour visiter ma mère de 97 ans, j’ai été étonnée d’entendre qu’elle geignait. Un aide soignant, que j’ai eu peine à trouver, m’a dit qu’elle avait une petite écorchure au coude, due à une glissade lors d’un change de protection. Or, elle se plaignait de vives douleurs à la hanche droite. A 16h30, soit 7 heures plus tard, j’ai obtenu qu’on lui fasse une radio. Fracture du bassin. Aujourd’hui, lorsque ma mère est revenue du service des urgences, les aides-soignants n’étaient informés de rien, ils ne savaient pas qu’ils devaient manier ma mère avec précaution lors des changes.
J’étais là et j’ai pu le leur dire, mais que se passera-t-il avec l’équipe de nuit ?

Emmanuelle la qualiticienne, dit : « Je prends acte de vos plainteees. Vous avez un cahier à l’accueil que vous pouvez remplireee… » « Et les pages compromettantes sont arrachées ! Toutes ces bourdes, ça fait sale pour les visiteurs ! » crient des enfants de résidents.
Mme Jade dit : « C’est justement ça qui va changer avec la nouvelle direction, j’entends vos dolé… » Un résident crie : « Ça fait cinq ans que je suis là, et 5 ans qu’on me dit que ça va changer avec un nouveau directeur ! J’en ai connu trois ! » La fille de résidente reprend au micro : « Permettez-moi d’insister. Je comprends mal comment il se fait, alors que je passe 5 heures par jour dans votre établissement, que je n’aie pas été avisée de la chute de ma mère et que j’aie dû la deviner moi-même. Ma mère souffre énormément du bassin. Je vous rappelle qu’elle a 97 ans et que la douleur fatigue. Cette dissimulation involontaire, j’en suis sûre, de faits qui ont dû paraître bénins à votre équipe me plonge dans une grande suspicion. Comment se fait-il qu’un change au lit puisse provoquer une chute ? Que devrons-nous penser à l’avenir quand nous verrons une égratignure sur le corps de nos parents ? Jusqu’à présent, malgré tous les dysfonctionnements qui ont été évoqués, j’avais encore un minimum de confiance. Mais à présent ? Je sais que les personnes âgées tombent facilement et qu’on ne peut pas prévenir toutes les chutes, qui laissent parfois des marques spectaculaires. Je sais aussi qu’aujourd’hui vous devez prendre en charge la suite d’au moins une année de gestion calamiteuse. Néanmoins, je me permets d’être la voix de personnes trop âgées, trop fragiles pour s’exprimer elles-mêmes. »

Et Monsieur Toubon, qui consultait discrètement pendant ce discours son téléphone, achève avec un sourire franc, le regard clair : « Nous ferons tout pour rétablir la situation, c’est même pour cela que nous sommes venus. Mais sachons écouter aussi les signes d’impatience de nos résidents qui s’approchent des petits fours… Je vous invite à déguster la collation offerte par Morphlée et je continuerai à répondre individuellement à vos questions devant le buffet. »

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Matinées de lecture avec George Eliot

Pour la deuxième fois je commence l’année avec George Eliot, comme on aime la conversation d’une amie pétillante l’hiver au coin du feu. Et sans m’en rendre compte je lui applique sur mon cahier les mêmes mots qu’il y a deux ans sur Middlemarch : “Pertinence, acuité ” (voir lien ci-dessous).

Le Moulin sur la Floss (1860) est à la fois un roman réaliste sur une campagne anglaise gagnée dans les années 1830 par la révolution industrielle, un récit poétique dont l’eau est le principal élément, et un roman d’éducation autour des personnages de Tom Tulliver et de sa jeune sœur Maggie.Je ne me croyais plus capable d’éprouver un élan de sympathie adolescente envers un personnage de roman comme s’il s’agissait d’un être réel, mais celui de Maggie dans les premières parties du livre m’a émue si fort que j’éprouve l’envie de citer ici quelques lignes qui la concernent.

Tom, le grand frère, est un gars de la campagne orienté vers les choses de la nature. Maggie, qui lui voue une grande admiration, est imaginative et tournée vers les livres. Leur père, un meunier, estime que Tom doit recevoir une éducation qui lui permette un jour de devenir notaire, et le met en pension chez un pasteur, M. Stelling. On lui enseigne la géométrie et le latin pour lesquels l’enfant n’a aucune disposition. Maggie, autorisée à passer une semaine près de son frère, se passionne pour ses livres et tente de comprendre les déclinaisons et les théorèmes. Tom un peu inquiet demande au pasteur :

« — Les filles peuvent pas apprendre la géométrie, hein, Monsieur ?
— Elles peuvent glaner un peu de tout, je crois bien, dit M. Stelling. Elles ont beaucoup d’intelligence superficielle, mais elles ne pourraient pas aller loin dans aucune branche. Elles ont l’esprit vif, mais sans profondeur. »
Tom, ravi de ce verdict, exprima son triomphe, derrière la chaise de M. Stelling, en adressant à Maggie des signes de tête, qui avaient une fonction télégraphique. Quant à Maggie, elle n’avait jamais été aussi mortifiée. Elle était si fière que l’on dise qu’elle était « vive », pendant toute sa courte vie, et voilà que maintenant sa vivacité semblait être la marque de l’infériorité.

George Eliot partage très probablement les qualités de son héroïne (elle lisait assidûment les livres de la bibliothèque du manoir dont son père était régisseur et avait elle aussi un grand frère), mais contrairement à ce que suggère Virginia Woolf dans son article Les Femmes et le roman, je ne note pas dans ses propos le souci de plaider la cause des femmes. Les tantes de Tom et Maggie portent en elles toutes les nuances de stupidité, de sensiblerie ou de méchanceté. Eliot possède en revanche un art de pénétrer l’âme de ses personnages, notamment la détresse ordinaire d’une petite fille, que je ne rencontre pas tous les jours dans la littérature.

Meilleurs vœux avec George Eliot

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