La langue manuelle d’Aurélie Foglia

Le hasard éditorial de ces derniers mois enrichit ma liste d’écrivains du toucher en m’invitant à lire, après Anita Pittoni, tisserande poète (http://patte-de-mouette.fr/2021/01/28/pittoni-touchante/), Aurélie Foglia, poète et peintre.

Sa trajectoire va en sens inverse de celle de Pittoni car c’est l’écriture qui a été chez elle  première : « Écrire m’a appris à peindre ».

Le livre Comment dépeindre, publié fin 2020, est un retour en poésie sur son expérience de peintre où « je m’enfonce loin de moi / dans le sans mots », à même  la chair du monde. Aurélie Foglia peint directement avec les doigts, principalement des arbres, de mémoire, la peinture se présentant comme un art encore plus tactile que visuel :

j’ai besoin de voir
du bout des doigts
comme

les aveugles dé
plaçant les sens

“Densité”, peinture (site de l’artiste)

Ce recueil qui se veut « Journal d’atelier » ne se contente pas de méditer sur la pratique de la peinture. L’écriture essaie de « peindre avec la langue », comme si après avoir touché ses toiles, l’artiste éprouvait le besoin d’en laisser une empreinte verbale sur la page, réalisant singulièrement ce que dit Jean-Luc Nancy dans Corpus :

Il n’arrive rien d’autre à l’écriture, s’il lui arrive quelque chose, que de toucher. Plus précisément : de toucher le corps (ou plutôt tel ou tel corps singulier) avec l’incorporel du sens. Et par conséquent, de rendre l’incorporel touchant, ou de faire du sens une touche.

Dans les trois premières parties du recueil, Aurélie Foglia pratique une écriture qui tend à « rendre touchant » ce dont elle parle, palpant les mots comme elle palpe sa toile. Les vers courts sont posés en touches légères, espacés comme de fines branches, et la matière verbale est parfois malaxée par des jeux sonores : « je doigts », « mes doigts voix » ; « je maintiens que je fais partie de ma main ».

“Entre leurs mains” (site de l’artiste), titre qui se chargera d’ironie tragique

Mais cette performance verbale au présent se brise brutalement dans la quatrième partie du livre intitulée Vous désarticulées, car un événement dramatique a détourné le cours des choses, transformant “l’accompagnement euphorique de la peinture” en un  “livre de deuil”. Une autre main, mortifère, a en effet été portée sur les peintures, et un récit imprévu s’introduit peu à peu dans le poème : pendant la période où elle écrivait son livre, Aurélie Foglia a été victime de la destruction volontaire et totale de toutes ses toiles par l’homme avec lequel elle vivait, lui arrachant symboliquement  sa main vivante de peintre :

rêve trop court d’une main
qui ne coupe pas n’exploite
n’attaque ni ne s’empare

ironie de la main
prédatrice si vite revenue

(…)

l’existence je crois du mal
m’a arraché ma langue manuelle

Après ce désastre sur lequel je reviendrai dans un prochain billet, la main d’Aurélie Foglia, dans une  poésie incisive et directe, a possédé la force d’assembler l’avant et l’après de l’acte destructeur pour donner au recueil son étrange et poignante unité.

Toiles détruites (page Facebook du collectif contre l’articide)

♦♦♦

Sur le modèle d’ « homicide » ou plus récemment de « féminicide », Aurélie Foglia  a bâti  le mot « articide » et créé avec Maud Thiria un “collectif contre l’articide”:

“L’articide, c’est quand l’autre détruit votre oeuvre et veut vous tuer à travers elle.”

https://mailchi.mp/fe52b8436ca5/rcit-dun-articide-tw-violences-conjuguales?

Lien vers le site de l’auteure où l’on peut voir les photographies des oeuvres peintes avant leur destruction : http://www.a-foglia.com/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Les poudroiements de Jacques Ancet

Comme chaque écrivain a ses “paysages”, disait Jean-Pierre Richard, chaque écrivain a des objets imaginaires privilégiés que l’on sent à la source de leur élan d’écriture. Sans connaître parfaitement Jean-Christophe Bailly, je crois par exemple que la pelote, dans ce qu’elle peut avoir de buissonnant et d’embrouillé, est particulièrement chère à son imagination. L’histoire, la géographie, le monde urbain, le monde animal se présentent à lui sous forme de grandes pelotes « de signes enchevêtrés » dont il se plaît à tirer quelques fils.

Chez Jacques Ancet, du moins dans Les Livres et la vie, j’ai noté le retour du mot poudroiement. Le quotidien se présente d’abord à lui sous la forme d’un poudroiement que l’écriture peut tenter de rassembler en écharpe pour constituer ce qui m’apparaît comme une voie lactée de mots. Car dans l’écriture elle-même des poèmes en prose, un poudroiement verbal vient mettre en pièces le déroulement continu des phrases qui le contiennent néanmoins, et c’est de là que naît le rythme :

De ce contraste naît le rythme, puisque chaque élément nouveau, chaque notation est le surgissement instantané d’une forme qui n’a pas le temps de s’épanouir et ne cesse de se transformer dans le mouvement qui la porte.

Voie lactée, photo Science et Vie

Et c’est encore l’image de la Voie lactée dite “galaxie spirale”qui m’apparaît :

Ce qui se fait jour dans ces textes, c’est moins une écriture de la métaphore que de la métamorphose : ça change toujours et toujours ça recommence, ça ne cesse de se transformer dans chaque forme nouvelle en un perpétuel avènement qui n’est rien d’autre que le présent. D’où l’importance du rythme : l’image (…) compte moins que le passage continu d’une notation en soi banale, à une autre, leur accumulation produisant un poudroiement – un clignotement – d’où se dégage globalement une vision du réel (…)

Poudroiement du réel et poudroiement verbal, dispersion et concentration, discontinuité et continuité, dilatation et contraction, avec une voix pour donner à ces mouvements une “identité obscure”, tel me paraît le travail complexe d’écriture poétique que définit Jacques Ancet dans Les Livres et la vie.

 

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Obstination

En lisant Les Livres et la vie du poète et traducteur Jacques Ancet, je me suis dit que l’écriture est moins affaire d’inspiration ou de transpiration que d’obstination.
Ancet ne serait pourtant pas du tout homme à trouver malséant que l’on parle de transpiration. Dans ce « petit essai d’autobiographie littéraire », il dit même que les manifestations discrètes mais quotidiennes du corps sont importantes car « le quotidien c’est l’insignifiant : sans vérité, sans réalité, sans secret, mais lieu de toute signification possible. »  La poésie a la faculté d’accueillir ce quotidien en lui conférant vivacité, intensité, résonance.

Mais si j’ai choisi de parler d’obstination, c’est parce que ce parcours d’écrivain se présente comme une « obstinée possibilité de la lumière » (titre d’un recueil écrit en 1981 et publié en 1988). Obstination dans le travail d’écriture, d’abord, qui « suppose à la fois un non-faire et un faire : un état de disponibilité, d’attention distraite, de non-agir qui laisse surgir le lieu ». Cet état a été, bien sûr, précédé d’un long « faire » constitué de lectures et d’efforts pour se dégager des stéréotypes mentaux. « L’important c’est qu’au moment de l’écriture le langage ne se donne pas comme constitué mais à l’état naissant. »

Obstination aussi, car on n’imagine pas à quel point le parcours de Jacques Ancet dans le monde de l’édition, commencé dans les années 70, a été semé d’embûches : bien que bénéficiant de la recommandation de Bernard Noël (qui avait publié L’Incessant dans la collection Textes dont il était le directeur chez Flammarion), le manuscrit de son livre Le Silence des chiens « erra sept ans d’éditeurs en éditeurs » quand Bernard Noël eut quitté son poste. Le long poème en prose La Tendresse a attendu treize ans sa publication, ainsi que le roman Le Dénouement qui bat les records du nombre de refus. « Ce qui prouve, d’une part, que la publication d’un roman, quand vous êtes classé traducteur de poésie et poète ne va pas de soi et, d’autre part, que si j’avais écrit pour être publié, j’aurais dû m’arrêter depuis très longtemps », dit-il sans fard.

Jacques Ancet a donc souffert de sa richesse même. Et pourtant, son travail de traducteur a nourri celui du poète et vice versa. Le recueil qui a suivi sa traduction de Saint-Jean de la Croix lui a été inconsciemment inspiré par une phrase qui a surgi en lui pendant qu’il faisait son lit, et où il a retrouvé les mouvements rythmiques qu’il venait de traduire. Ceci révèle « un effet retour du traduire sur l’écrire, les deux activités participant d’un même et indissociable mouvement. »

Obstination, enfin, ne signifie pas volontarisme forcené :

Toujours la même paresse au moment d’écrire. L’à quoi bon de celui qui préfère se laisser emporter par le traîneau de l’habitude. Il faut comme un sursaut, mais pas de la volonté. Celui du mouvement irréfléchi par lequel on se jette à l’eau. Alors les mots, les phrases s’appellent réciproquement. Dessinent ce bref réseau où circule ce qu’ils portent – ce qui les porte, les traverse – la poésie ?

On voudrait remercier l’auteur de s’exposer avec autant de simplicité. En fermant ce livre qui me tient presque mieux compagnie qu’un chef d’œuvre avéré j’ai envie de le rouvrir et d’en retenir encore quelques fragments.

À suivre.

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Inspiration et transpiration

Parmi les citations célèbres de Thomas Edison, l’inventeur de l’ampoule électrique et de mille autres choses, il y a ceci : « Je n’ai pas échoué. J’ai juste trouvé 10000 solutions qui ne fonctionnent pas ». Edison est également l’auteur de la phrase que l’on a attribuée, avec des variations dans les pourcentages, à Beethoven et à Paul Valéry, et que l’on enseigne aujourd’hui dans les Écoles de Commerce : Le génie est fait de 1% d’inspiration et de 99% de transpiration.

Si on supprime le mot « transpiration » qui ne lui ressemble pas du tout, et qu’on le remplace par « travail », Edgar Poe aurait pu émettre cette idée. Comme le rappelle Baudelaire, dans ses Notes nouvelles sur Edgar Poe :

Autant certains écrivains affectent l’abandon, visant au chef-d’œuvre les yeux fermés, pleins de confiance dans le désordre, et attendant que les caractères jetés au plafond retombent en poème sur le parquet, autant Edgar Poe — l’un des hommes les plus inspirés que je connaisse — a mis d’affectation à cacher la spontanéité, à simuler le sang-froid et la délibération.

Baudelaire dit aussi dans son préambule au récit Genèse d’un poème où Poe explique comment il aurait composé Le Corbeau : « Il répétait, lui, un original achevé, que l’originalité est chose d’apprentissage (…) S’est-il fait, par une vanité étrange et amusante, beaucoup moins inspiré qu’il ne l’était naturellement ? » Très probablement, pense Baudelaire qui ajoute : « Après tout, un peu de charlatanerie est toujours permise au génie, et même ne lui messied pas. »

Il y a dans notre siècle gris-bleu des poètes qui font également entrer ‒ désormais sans charlatanerie car plus personne ne se dit génial ou inspiré ‒ le lecteur dans leur atelier, leur salle de sport ou leur cuisine. Ils y exposent leurs outils ou expliquent leurs recettes avec une franchise et une simplicité dont je leur sais gré. J’entends le petit “pfft” de certains exigeants : « Est-ce de la littérature, ces fonds de tiroirs ? Pourquoi publier ça ? Narcissisme ? Quels comptes l’auteur cherche-t-il à régler ? » Mais on peut aussi, comme moi, éprouver beaucoup de gratitude et de plaisir à découvrir comment un écrivain est devenu au fil des jours et des années ce qu’il est. Je parlerai à ce sujet, dans un prochain billet, des Livres et la vie du poète et traducteur Jacques Ancet.

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Billet d’humeur

Ce qui m’ennuie le plus dans l’ère numérique, ce sont les mots de passe de nos espaces personnels sécurisés : banque, doctolib, factures… Je n’ai pas d’imagination pour ça. Contrairement à certaines personnes qui s’en fabriquent à tour de bras, je les crée difficilement, les oublie facilement, les stocke je ne sais où comme les écureuils, et me soumets à l’agglomérat rébarbatif qui s’impose en cas de « mot de passe oublié ».

Mon premier mot de passe numérique, au début de ce siècle, était « e-s-p-o-i-r », lorsqu’il ne fallait encore que six lettres ou chiffres. Puis « d-é-s-e-s-p-o-i », quand il en a fallu 8. Un peu mélancolique tout ça, et pas très sécure.

(Au fond, ce qui m’irrite est le mot sécure que j’ai encore entendu à la radio ce matin.)

Hier, j’ai éprouvé un vrai plaisir d’écolière à écrire sur un chèque : “quatre-vingt-quinze euros et soixante-dix-sept centimes”, avant de le glisser dans une enveloppe où j’ai collé un timbre “château de Bussy-Rabutin”. La bonne humeur me revient avec ce nom qui rime avec libertin. Le joyeux Roger de Bussy-Rabutin, cousin de Madame de Sévigné, est l’auteur de la célèbre formule : Quand on n’a pas ce qu’on aime il faut aimer ce que l’on a.
(Mais rien ne me fera aimer le mot sécure.)

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Un vrai bazar

Un de mes coins de lecture est ma table basse à roulettes. J’y ai installé quelques livres que j’ai achetés la semaine dernière au cours d’une après-midi presque normale où j’ai vagabondé dans le Marais.

Avant, j’allais environ une fois par semaine à la bibliothèque Marguerite Audoux rue Portefoin (nom qui semble fait pour la bergère écrivaine, comme la rue Pastourelle située non loin de là). Le rayon poésie de cette bibliothèque est bien fourni grâce aux dons de Florence Trocmé, connue pour son précieux magazine en ligne Poezibao. Je m’installais à l’étage du bas, à une petite table à côté de la fenêtre qui donnait sur un patio avec des fougères.  J’ai fait là d’excellentes découvertes, mais depuis deux ou trois ans  la bibliothèque n’accepte plus les livres de poésie car elle ne sait pas où les ranger. Au printemps dernier elle a fermé comme les autres bibliothèques, mais sans indication sur la porte et sans message téléphonique personnalisé. Aujourd’hui elle reprend sans doute vaguement des activités d’emprunt, mais je n’en sais rien car je la boude.

Ma table basse à roulettes est donc le refuge intellectuel qui s’est substitué à Marguerite Audoux. Ce matin, je m’y trouvais avec le Siennois Federigo Tozzi et ses Barques renversées, livre de recherche  intérieure publié, je crois, après la mort de l’auteur. Je dis  “je crois”, car j’ai décidé de découvrir le livre comme ça, sans contours, et la maison d’édition a l’élégance de placer les informations périphériques à la fin. Elles sont du traducteur Philippe Di Meo et je sens que je vais y apprendre des choses. Pour l’instant j’éprouve du plaisir à entendre Tozzi parler abondamment de l’âme, mot démodé… et pourtant, comment résister à ceci :

L’âme (…) est comme les nuages qui changent continuellement de forme. Lorsque vous êtes sur le point de représenter quelque chose, l’âme s’avance sous un autre aspect. Il est parfois très difficile de l’interpréter ; et l’habitude elle-même n’est pas sûre de le pouvoir faire.

Mais voici une illustration immédiate de ce que dit Tozzi : je m’apprêtais à parler de ma lecture d’après-midi, quand l’image de mon ancien dentiste est venue intempestivement renverser ma barque et s’imposer à mon âme. Depuis deux jours, je me souviens de temps en temps qu’au moment où il allait m’anesthésier il ordonnait à son assistante Anita : “tronculaire !” (anesthésie de l’arcade dentaire du maxillaire inférieur). J’y entendais “strangulaire” et le mot me faisait presque plus peur que la seringue.

Ma lecture de fin d’après-midi, c’est A comme Babel de Guillaume Métayer, le livre qui doit tout m’apporter sur l’art de traduire. Ce traducteur du hongrois est si savant et si fin qu’il me découragerait (ou me strangulerait) s’il n’était doté d’un solide humour et d’un non moins solide bon sens de praticien. Comment traduire, par exemple, l’onomatopée züm züm du poète hongrois Endre Ady, qui mime le volettement des feuilles d’automne ? Aucun traducteur français, anglais, allemand ni norvégien, paraît-il, ne s’y est risqué. Ils ont zappé züm züm. (En ajoutant cette petite phrase de mon cru j’ai l’impression que Guillaume Métayer m’a communiqué sa bonne humeur, car le titre du chapitre est Ady zoom zoom. S’il avait deviné, quand il a d’abord écrit ce texte pour la revue Catastrophes en novembre 2018, l’importance que le mot zoom prendrait dans nos vies de télétravailleurs, je suis sûre qu’il en aurait tiré parti.) En revanche, conclut-il de ses scrupuleuses recherches, l’Europe de l’Est semble davantage inspirée par züm züm. Le traducteur tchèque en rajoute : bzum bzum bzum, et le Roumain dit : zbârr-zbârr, ou dans une autre traduction : Bâz, bâz.

Les livres de ma table à roulettes ne m’apportent peut-être pas tout, mais ils m’apprennent que les langues, comme les nuages de l’âme, c’est bzarre. Un vrai bazar.

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Choses auxquelles je ne m’habitue pas bien

Je ne m’habitue pas bien à certains mots, certaines lettres, certains sons :

– L’orthographe du mot « coccyx ».
– Que le mot « relais » prenne un s et que le mot « tournoi » n’en prenne pas, puisqu’on dit « relayer » et « tournoyer ».
– Le mot « purpurin » me fait rougir dans son mélange d’éther et de fange.
– Le mot « putois » qui signifie « puant » (comme le mot “pute”, d’ailleurs), humilie inutilement ce joli mustélidé, car les belettes et les furets dégagent aussi une odeur fétide en cas de danger, preuve de leur pacifisme et de leur intelligence.

Mais venons-en au fait : je ne m’habitue surtout pas  bien, depuis deux ou trois semaines, à  certains passages de La Haine de la musique de Pascal Quignard (voir ici, billet du 14 janvier), notamment ceux du chapitre qui porte ce nom (pourquoi donner à un livre entier le titre de son chapitre le plus désagréable ?) C’est moins, du reste, son contenu que son ton méchant qui me déplaît. Je comprends bien que « la musique fait mal », parce qu’elle est irrésistible et que, comme dit Gabriel Fauré, elle entraîne « un désir de choses inexistantes ». J’éprouve moi aussi ce sentiment d’impuissance et de chagrin, mais je n’arrive pas à supporter qu’un écrivain des plus mélomanes et cultivés la trouve autoritaire et nazie sous prétexte que, jouée dans les camps, elle tirait vers la mort.

J’écoutais l’autre jour « Several trains » de Steve Reich, œuvre pour bande magnétique et quatuor à cordes, composée en 1988 à partir des voyages en train que le musicien américain effectuait enfant, au début des années 40, de New York à Los Angeles entre les domiciles de ses parents séparés. « Bien qu’à l’époque ces voyages fussent excitants et romantiques, je songe maintenant qu’étant juif, si j’avais été en Europe pendant cette période, j’aurais sans doute pris des trains bien différents », dit-il laconiquement. L’œuvre, tout en évoquant le mouvement ferroviaire et plusieurs bruits de trains, contient des paroles enregistrées d’anciens déportés, et ces rythmes lancinants me confirment ce que Pascal Quignard est le premier à savoir : que la musique est plus forte que tout discours sur elle, et que ses mots sont aussi vains que ceux qu’il aurait prononcés pour calomnier une  ancienne maîtresse.

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Pittoni touchante

Je suis toujours heureuse, au fil de mes promenades littéraires, d’enrichir ma collection d’écrivains du toucher. J’ai, au printemps dernier, consacré sur ce blog un billet à Francis Ponge qui aimait en 1942 faire mousser de ses mots le savon si rare dans la vie quotidienne. Un autre jour j’ai pensé à Guillevic, qui la même année caressait les pierres, les peaux et les écorces des arbres pour lutter contre la peur. Je reviens aujourd’hui aux années de guerre avec le Journal 1944-1945 d’Anita Pittoni (1901-1982), figure saillante du monde intellectuel de Trieste.

Je m’étais attachée à elle en 2019, quand les éditions de La Baconnière avaient publié une suite de récits étranges et personnels sous le titre Confession téméraire. J’avais appris qu’Anita Pittoni était à la fois tisserande d’art, styliste, éditrice et écrivaine. Le Journal, dont j’attendais la parution avec impatience, complète en janvier 2021 ce premier livre tout en projetant une lumière un peu différente sur la personnalité de l’autrice.

 Son atelier de tissage a subi, durant les sombres années 40-44, un fort ralentissement. Cette femme pleine d’énergie, qui passe aux yeux de son entourage pour posséder une “force miraculeuse”, est sujette en privé au doute de soi et à la mélancolie. “Rocailleuse” le jour et “liquide” la nuit, elle aime reproduire dans son Journal l’enchevêtrement complexe de ses pensées.

Pour moi, l’écriture se fabrique exactement comme un tissu, elle me ramène vraiment à mon humble travail artisanal et j’ai été ravie quand je me suis rendu compte de cette concordance ; la même loi me régit, me fait exécuter les mêmes mouvements, si bien que la matière et la structure du tissu, fait de mailles qui s’enchaînent plutôt que de fils tendus, suivent le fil de mes pensées (28 octobre 1944).

On ne peut pas être mieux renvoyé à l’étymologie du mot texte.
« Touchante », Pittoni l’est donc d’abord au sens propre, peut-être encore plus concrètement que Proust quand il décrit la façon dont il compte bâtir son livre dans ce fameux passage du Temps retrouvé :

(…) épinglant de-ci de-là un feuillet supplémentaire, je bâtirais mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe.

Mais il y a curieusement aussi dans ce Journal une aspiration constante à s’envoler vers les régions les plus éthérées, comme en témoigne d’emblée la dédicace au compagnon, le poète Giani Stuparitch :

À Giani
L’immensité du ciel
absorbe et transmue tout.
C’est à cette immensité qu’aspire
l’âme.
Mais le jour viendra où
nous serons faits de
ciel, dans le ciel.

Les récits de Confession impudique révélaient déjà un esprit visionnaire peuplé d’images d’envols. Craignant parfois que les poètes qu’elle admire avec ferveur ne la considèrent comme un être terre à terre rivé à des « ouvrages de dame », Pittoni  cherche infatigablement à coudre ensemble son « âme terrestre et son âme céleste » :

Quand nous aurons vraiment compris que la matière est précieuse, nous saurons recueillir avec amour la moindre petite bribe de notre travail d’atelier, sans jamais rien rejeter. Nous serons amplement récompensés de notre respect pour tous ces matériaux par les inspirations nouvelles que leurs conjonctions aléatoires offrent à notre sensibilité. (Article Le Sens de la matière, mis en annexe du Journal.)

L’artisan artiste fait dire à la matière toute sa sensualité et s’emploie en même temps à la transfigurer, à condition de la recueillir « avec amour ». Il en va de même pour l’écriture, et c’est cet amour des idées, de l’art, des êtres et des matières qui me rend Anita Pittoni si touchante.

N.B. Les 2 photographies ci-dessus se trouvent dans un cahier intérieur du livre. Ce sont des matériaux issus de l’atelier d’Anita Pittoni à Trieste.

Lien vers un billet de l’an dernier sur Pittoni et Saba :

L’écheveau Pittoni-Saba

 

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S’en sortir par lapsus

Ghérasim Luca, “Paralipomènes” édition originale Soleil Noir, 1976. Avec “Cubomanie” signée de l’auteur à partir d’une photographie de Gilles Ehrmann

 

« Comment s’en sortir sans sortir » dit un poème de Ghérasim Luca. Il répond :

On s’en sort par lapsus lingua? par lapsus vitae par lapsus lingu» par lapsus vitœ
                                                         on s’en sort

Ces guillemets qui collent et ferment lingu sans que rien ne les ait ouverts me mettent, je ne sais pourquoi, en joie.
Tout ce que la langue a de drôle, rugueux, doux, subtil, haletant, dangereux, ce poète le trouve. Son jeu est très intelligent, et en même temps émouvant comme ce qui parvient aux oreilles d’un nouveau-né, ou bien d’un mourant.

Mais plutôt que d’en parler je préfère entendre son génial balbutiement :

https://www.youtube.com/watch?v=16ltchO5Vpw

P.S. La fiche Wikipedia sur Ghérasim Luca me semble également précise et bien faite. https://fr.wikipedia.org/wiki/Gh%C3%A9rasim_Luca

 

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Trains de jour et de nuit

                                                                                                 Pour Francis

Photos de Daniel Levinson : Dans le train de Satna à Lucknow (Inde du Nord)

Dans un poème en prose de son dernier livre, Prendre l’air (p. 112), Etienne Faure parle des trajets en train où :

(…) l’on aperçoit les arbres qui fuient, les buissons, les lapins, tout un monde qui détale un jour de dégel ou de saint-glinglin quand la vitesse du train fabrique dans le paysage une écriture par hypallage, télescopage, accélère les mouvements qui libèrent du froid et du temps figé sur la plaine.

Les choses aperçues lors du voyage en train s’accordent à sa poétique du déplacement et des fugitives rencontres. Il a d’ailleurs consacré un autre recueil en prose à des scènes de rails et de gares, La vie bon train (Champ Vallon, 2013).

Ceci me rappelle un de mes poèmes préférés de Verlaine : « Charleroi », appartenant aux “Paysages belges” des Romances sans paroles, que je reproduis juste pour le plaisir d’entendre ces tétrasyllabes et cette syntaxe heurtée si accordés au mouvement d’un train traversant la Belgique.

Dans l’herbe noire
Les Kobolds vont.
Le vent profond
Pleure, on veut croire.

Quoi donc se sent ?  
L’avoine siffle.                   
Un buisson gifle
L’oeil au passant.

Plutôt des bouges                 
Que des maisons.
Quels horizons
De forges rouges !

On sent donc quoi ?
Des gares tonnent,
Les yeux s’étonnent,
Où Charleroi ?

Parfums sinistres !
Qu’est-ce que c’est?
Quoi bruissait
Comme des sistres?

Sites brutaux !
Oh ! votre haleine,
Sueur humaine,
Cris des métaux !

Dans l’herbe noire
Les Kobolds vont.
Le vent profond
Pleure, on veut croire.

Je me souviens aussi de ce qu’on éprouve dans les trains de nuit quand, stores baissés et lumières éteintes (sauf la veilleuse), aucun élément du paysage ne vient distraire notre entrée dans le monde des bruits, et que le compartiment résonne comme un ventre maternel. Au cours d’un rêve éveillé endormi dans un train entre Paris et Rome, je me suis vue  composant un morceau de musique dans un style minimaliste à la Steve Reich, où je mêlais quelques percussions métalliques à une voix scandant mélancoliquement dans le petit jour : « Civitavecchiaaa… Civitavecchiaaa… »

Mais je me souviens surtout des nombreux trajets en couchette de mon enfance entre Paris « Austerlín » et Madrid Chamartín. Nous somnolions dans les roulements du train, le son des freins, des noms de villes, des claquements de portières et des sifflements des chefs de gare. À la gare frontière d’Irún, notre wagon était soudain soulevé, puis comme précipité dans la forge de Vulcain, car les rails espagnols et français n’ayant pas le même écartement, les employés se livraient à une longue et tonitruante opération de changement des supports de roues appelés boggies.

Je n’ai pas le souvenir que cette opération (que me rappelait hier Daniel) ait inspiré à mon imagination musicale épisodique le moindre morceau de heavy metal ou de boogie woogie.

 

 

 

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