En relisant « Isma » de Nathalie Sarraute

pe104_sarrauteChez Sarraute les mots hérissent, irritent, écorchent. Les « tropismes » dont son œuvre est constituée ne sont souvent rien d’autre qu’une réaction allergique éprouvée par un être au contact de mots prononcés par d’autres êtres.

Son théâtre, qui rend sonores les mouvements intérieurs des romans comme un « gant  retourné » dont on perçoit les grains, met cette exaspération au jour avec une violence inouïe. Dans des espaces clos et abstraits se réunissent des personnages appelés anonymement « Lui », « Elle », « H.1 », « H.2 », « F.1 », « F.2 », (c’est-à-dire Homme 1, Femme 1, etc.) qui mènent une guerre verbale à mort à propos de rien, de « ce qui s’appelle rien », sous-titre de la pièce Isma, publiée en 1970, créée au théâtre en 1973 par Claude Régy, et relativement peu jouée.

RBPH_00454_0006                                    Isma, mise en scène de Claude Étienne au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, 1976

Une assemblée s’acharne dans un salon contre un couple absent, les Dubuit. Ce qui rend ces Dubuit odieux à Lui et à Elle, présents sur la scène avec quelques amis, est un tic de langage à peine audible, une manière qu’ils ont d’ajouter un léger a aux finales des mots en -isme : « Romantisma. Capitalisma. Syndicalisma. Structuralisma. » Isma, suffixe déformé qui donne son titre à l’œuvre, s’insinue et se fiche en Lui et en Elle comme un corps étranger : « C’est comme la queue d’un scorpion. Il nous pique… il déverse en nous son venin… pour nous punir […] Il cherche sournoisement à détruire en nous un point vital… »
Les mots où isma s’insère ne sont sans doute pas choisis au hasard, mais le texte va bien au-delà de la satire sociale : ces gens qui déforment les finales des mots, ces Dubuit (nom faussement quelconque qui donne déjà à entendre l’absence présente d’une lettre, « du bruit » délesté du son r) incarnent sournoisement le mal, la peste, la souillure, l’ennemi à exterminer afin que la tribu retrouve l’intégrité « d’une substance sans alliage ». Toute la pièce dit le va et vient d’une haine qui déferle par vagues successives et qui retombera à la fin du spectacle.

Le « rien » dont est constituée cette pièce emblématique de l’œuvre entière de Nathalie Sarraute est donc fait de piqûres, éruptions, explosions, meurtres et rituels de purification. L’écriture mimétique de Nathalie Sarraute progresse par coups de boutoir lancés au milieu de propos banals, tâtonnants ou apaisants, et il me semble y reconnaître le rythme de nos émotions individuelles et collectives les plus agressives, dans ce qu’elles ont d’épidermique et de profond à la fois.

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