Ecrire des listes

 

27112009232.1259759078John Baldessari : I will not make any more boring art, 1971, MOMA, New-York

Les listes sont très bonnes pour les blogs littéraires et pour le web en général car elles n’ont ni début ni fin. Elles sont ennuyeuses à lire mais intéressantes à écrire : non par goût de l’excès, vertige de l’infini, gourmandise effrénée de parole, mais au contraire par un besoin de faire exister un réel fragile. À côté des « c’est pas ça »,  les listes disent : « C’est ça, c’est simplement ça, et encore ça ». Furtivement, par petites touches, elles donnent consistance aux choses. Je conseille à tous les gens qui ont l’impression de ne pas exister d’écrire des listes de ce qu’ils trouvent bon, méchant, beau, laid, adorable, détestable, joyeux, triste, facile, difficile
etc.

Il y a quelques années, je griffonnais ainsi des listes de choses agréables et désagréables. Peu à peu des sous-catégories se sont formées. Dans les choses agréables, il y avait par exemple :

Choses réconfortantes :
Un galet tenu dans la main
Le mot « entablement »
La voix de maman
etc.

Choses réjouissantes :
Un chien qui s’apprête à monter dans le coffre d’une voiture
L’air consterné d’un enfant qui a poussé un caddy sur le pied de sa mère chaussée de sandalettes
Un certain virage lyrique que prennent les rames du métro aérien aux abords du pont d’Austerlitz
etc.

Choses équilibrantes, choses pétillantes, choses mates et agréables
etc.

Ensuite, se sont constituées des sous-sous-catégories. Par exemple, dans Choses plutôt rassurantes  il y avait :
Choses apportant un réconfort passager dans la détresse, comme la voix joviale (aimable, sympathique, chaleureuse) d’un livreur d’oxygène quand quelqu’un étouffe dans la maison.                                                                                                                                                      Choses donnant une sensation d’étrangeté agréablement familière, comme aller dans l’appartement du voisin du dessus
etc.

6a00d834520b4b69e20128766a7572970c                             Jean Dubuffet : Immeubles en copropriété, 1946, MOMA, New-York

J’ai eu le temps de me rendre compte qu’à force de subdiviser les choses en sous-sous-sous-classes, certaines d’entre elles ne comportaient que deux ou trois éléments : parmi les  choses mates et agréables, j’avais « le son d’une balle dans le tamis d’une raquette »,  « le claquement de bec d’une cigogne », et « un clic d’ordinateur ». Puis j’ai trouvé que le clic d’ordinateur n’avait pas un son exactement mat et que le claquement de bec d’une cigogne était plus sec que mat, si bien que ma catégorie a été réduite à un seul élément, ce qui est normal et pas mal. Georges Perec raconte dans Penser/Classer qu’il possède un tiroir étiqueté « urgent 1 » et ne contenant rien.

Mais d’autres sous-classes de ma classe Choses agréables ont révélé leur fausseté : dans « Changer d’étape de la journée », j’avais énuméré : « L’heure du repas, l’heure de la sieste, l’heure de la douche, l’heure du coucher ». Et jamais : « L’heure de me lever, l’heure de travailler ». Donc, la chose agréable n’était pas de changer d’étape de la journée mais d’arrêter de travailler
etc.

joiedevivreg                             Henri Matisse, Joie de vivre, 1905, Fondation Barnes, Philadelphie

Plutôt que de continuer cette liste de mes dérives de listes, je préfère présenter dans un billet à part quelques fragments d’une liste merveilleuse : les Notes de Li Yi-chan, poète chinois du IXème siècle.

 

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