Dulzaina

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Goya, Pastor tocando la dulzaina, Musée du Prado, Madrid

Nous connaissons mieux en France le Goya sombre et halluciné des sabbats de sorcières que le peintre plus doux des cartons de tapisseries destinées en 1786-87 au palais du roi Carlos III. J’aime pourtant ce berger jouant de la dulzaina, et j’aime aussi le mot dulzaina qui aurait inspiré à Cervantes le nom de sa Dulcinea, « musical et pèlerin ».

La dulzaina est une sorte de hautbois en cône, de la même famille que la bombarde bretonne, qui se joue encore beaucoup  ̶  notamment en Aragon, région maternelle de Goya  ̶  de village en village dans les fêtes accompagnée d’un tambour. (L’instrument est assez populaire pour faire l’objet d’un site : dulzaina.com.es vers lequel peuvent rebondir les personnes qui s’y intéressent et que Google aurait fourvoyées sur mon article.)

Tout le tableau me semble résonner de cette longue dulzaina dont le pâtre penché, presque en déséquilibre sur son rocher, joue d’une seule main. La teinte dominante est un brun qu’adoucissent le rose, le gris et le vert estompé du ciel, comme la mélodie mélancolique que l’on imagine se dégager de cet instrument au nom si doux. La deuxième main du berger est appuyée sur le rocher, légèrement crispée, laissant deviner un chagrin secret que j’entends dans la finale douloureuse -aina. Au premier plan à droite, un arbre maigre porte encore quelques feuilles mais le reste du paysage est dénudé. Ce tableau, appartenant à un ensemble de tapisseries sur l’automne destinées à la salle à manger du Prince des Asturies, encadrait au-dessus d’une porte une grande scène de vendanges, avec un autre carton qui représente un chasseur près d’une source.

800px-Cazador_junto_fuente_Goya_louLa lumière et le ciel pastel des deux tableaux se ressemblent plus que ces reproductions ne le montrent. Peut-être le chasseur entend-il au loin les notes de la dulzaina ? Son visage inquiet révèle une tension voisine de celle de la main du pâtre, créant entre les deux hommes une fraternité mélancolique.

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La dulzaina au nom musical et pèlerin fait maintenant voyager mon imagination vers un autre pays d’où me parvient l’air ancien, « die alte Weise » (expression où j’entends les deux voyelles douloureuses de dulzaina), joué au cor anglais dans le dernier acte de Tristan et Isolde de Richard Wagner. Nous sommes à Karéol devant l’océan « désert et désolé ». Tristan blessé à mort gît à l’ombre d’un grand tilleul devant le château de ses pères. La mélodie jouée par le berger qui garde son troupeau le fait revenir à lui et ravive peu à peu sa mémoire : « Lorsque mon père m’engendra et mourut / lorsque ma mère me mit au monde en mourant / l’antique mélodie / avec l’angoisse du désir / dut vers eux pousser ses plaintes (…) »

Ce solo de cor anglais émerge d’un ensemble de cordes sombres, comme un air provenant du fond des âges que nous reconnaissons pour l’avoir toujours porté en nous.

Ma dulzaina me conduit à présent vers Pascal Quignard :

51i+9Ac9A4L._SX302_BO1,204,203,200_« Des sons non visuels, qui ignorent à jamais la vue, errent en nous. Des sons anciens nous ont persécutés. Nous ne voyions pas encore. Nous ne respirions pas encore. Nous ne criions pas encore. Nous entendions. » (p.24)

 « Les hommes réitèrent la cloison d’un ventre de femme sur la peau d’un tambour, qui est la peau raclée de l’animal qu’on hèle aussi avec le son de sa corne. » (p.48)

Tel est le réseau de correspondances que je me plais à tisser en regardant le tableau de Goya Pastor tocando la dulzaina.

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