Dans mon cahier Kelly

Ellsworth Kelly, Cité, 1951, San Francisco Museum of Modern Art

Je tiens plusieurs cahiers simultanés. Il y en a un qui m’est aussi intime qu’un journal à cadenas doré d’adolescente, c’est mon cahier Kelly, dont la couverture est un tableau d’Ellsworth Kelly.

Il ne contient pas une ligne de moi. J’y recopie des phrases entières de livres qui me touchent, comme l’article de Virginia Woolf intitulé « Un esprit terriblement sensible » (Lectures intimes). Woolf y parle du Journal de Katherine Mansfield, où « nous sentons que nous avons sous les yeux un esprit en tête à tête avec lui-même ». Je n’ai pas l’intention de taper ici les fragments de cet article que j’ai griffonnés sur mon cahier Kelly, mais d’essayer de mieux comprendre ce que signifie pour moi le terme de  griffomanie  que j’ai forgé et dont j’ai fait une rubrique de ce blog.

En recopiant les phrases de Woolf sur Mansfield, j’ai l’impression de devenir à la fois Woolf et Mansfield, de me pénétrer de la « terrible » sensibilité de l’esprit de Woolf en sympathie avec celle de Mansfield. Intimité triplée : journal intime de Mansfield dont j’ai des aperçus, relation intime de Woolf au journal de Mansfield, et relation intime de moi à ces deux femmes que j’accueille dans mon cahier Kelly. En grattant le papier, c’est elles que je veux toucher et graver en moi ; en traçant les lettres avec la pointe de mon stylo, j’imprime en moi les mots de Woolf sur Mansfield, saillants et rentrants comme un tatouage interne.

En général, quand je décide de recopier des phrases d’un livre dans mon cahier Kelly, j’ai déjà lu plusieurs pages de mon livre à l’avance. Je n’ouvre ce cahier que lorsqu’au moins une phrase du texte a déjà enfoncé sa pointe en moi. Mais il arrive ensuite que, faisant confiance à l’auteur, ma lecture se poursuive au fil de mon stylo et devienne une lecture par l’écriture, comme si j’étais en train de recréer le texte et d’en faire mon texte en le recopiant.

Aucun travail sur clavier ne me donne cette sensation, et je pense maintenant à Simon Hantaï qui pendant toute l’année 1958 a recopié quotidiennement, sur une grande toile, à la plume et à l’encre de Chine, des lignes d’écriture provenant de la Bible, de l’année liturgique et de lectures philosophiques, qu’il voulait sans doute, par ce travail de la main, imprimer en lui.

Simon Hantaï, Ecriture rose, détail, Centre Georges Pompidou, Paris

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