Robert Walser et le territoire du crayon

Comment, dans mon patchwork de graphomanes (voir ici les billets des 19, 15 mars, 25 février 2017), ne pas ajouter ces pièces très singulières que sont les « microgrammes » de Robert Walser, ces 526 feuillets couverts de textes microscopiques en prose ou en vers écrits au crayon sur toute sorte de supports ? Comment surtout en dire quelque chose, tant ce « territoire du crayon », comme l’appelait son auteur, a inspiré de commentaires aussi passionnés qu’éclairés ?

Peut-être, sans prétendre apporter d’idée neuve, en donnant la parole directement à l’auteur dans une prose très touchante de 1926-1927 intitulée « Esquisse au crayon »:                                          

Je découvris un jour que cela me rendait nerveux de commencer par la plume ; pour me rassurer, je préférai avoir recours à la méthode du crayon, ce qui certes représentait un détour, une peine supplémentaire. Mais du moment que pour moi, en un sens, cette peine était un plaisir, il me sembla que par là, je recouvrais la santé. Chaque fois, un sourire de satisfaction naissait dans mon âme, quelque chose aussi comme un sourire d’autodérision intime à m’observer en train d’entourer mes gribouillages de tant de soin, de précaution. Entre autres, il me semblait que je pouvais travailler au crayon de manière plus rêveuse, plus calme, plus paisible, plus contemplative, je pensais que cette méthode de travail se transformerait en un singulier bonheur.

Le début de ce texte prouverait que le choix du crayon a été pour Walser, entre 1918 et 1933  ̶ année de son internement à l’asile d’Herisau et du silence définitif  ̶ une réponse efficace à une crise d’écriture. Crise bien résolue, si l’on songe que le « roman » intitulé Le Brigand est au départ une série de microgrammes retrouvés dans les manuscrits de l’auteur. Avec le travail minutieux et secret du crayon, Walser a trouvé sa bonne contrainte, celle qui le libère et le rend heureux :

Je dispose d’une vie intérieure riche, merveilleuse, que je puis ouvrir ou fermer à volonté, et grâce à laquelle je suis, à ce que je crois, capable de me mettre dans la meilleure humeur d’un instant à l’autre. (…) Oh, combien elles peuvent accabler, les libertés, combien elles peuvent peser, tandis que des contraintes, en un clin d’œil, peuvent nous rendre heureux, nous libérer. (Le Territoire du crayon, p. 44-45).

Une centaine de ces microgrammes ont été rassemblés par Peter Utz pour le lecteur français dans un volume des éditions Zoé, avec deux remarquables postfaces de Peter Utz et de la traductrice Marion Graf. Le bonheur d’écrire apparaît à chaque ligne de ce que Walser appelle ses « rédactions » : un bonheur d’enfant appliqué à tracer ses petites lettres, mais sautant sans transition d’un sujet à un autre, faisant des pieds de nez aux littérateurs « cultivés » qui le regardent de travers, audacieux et insolent, conscient de ses audaces et de son insolence, et très méthodiquement spontané :

Ce que j’appelle une rédaction est toujours constitué, grosso modo, de ce que je recueille en vaguant au sein d’un grand cercle auquel, un peu comme on forme une balle, je soustrais tout ce qui me paraît   convenir, l’assortissant en un petit cercle. (p. 116).

On peut difficilement trouver meilleure illustration de la formule de Baudelaire « l’enfance retrouvée à volonté » – en insistant bien sur le mot « volonté ».

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