Les cils blancs de Delphine de Nucingen

Passant non plus de fil en aiguille mais de marabout en bout de ficelle, je me laisse aujourd’hui mener par une remarque du Territoire du crayon de Robert Walser, p. 246 : « Les auteurs se lisent les uns les autres avec beaucoup d’ardeur, ce qui peut donner lieu à des transferts fabuleux ».

On sait que Dostoïevski s’est de plusieurs façons inspiré de Balzac. Il l’a palpé d’abord directement, par sa traduction très personnelle à l’âge de 22 ans d’Eugénie Grandet, dont il a fait en 1844 sa première œuvre et son entrée en littérature. Vingt et un ans plus tard, Crime et châtiment pourrait en certains endroits se lire comme une réécriture du Père Goriot. Plusieurs critiques ont remarqué que Raskolnikov a un culte napoléonien de l’énergie comparable à celui de Rastignac (je note en passant la similitude des trois premières lettres de leurs noms) : « C’est maintenant le règne de la raison, de la clarté et… de la volonté, de l’énergie… Nous allons bien voir ! A nous deux », (Crime et châtiment, p. 203). Les mots que j’ai soulignés font de ces paroles de Raskolnikov un pastiche fiévreux de celles de Rastignac à la fin du Père Goriot. Georges Nivat évoque dans sa Préface d’autres points communs : le personnage de Svidrigaïlov qui exerce sur Raskolnikov une fascination mêlée de haine comparable à celle de Vautrin sur Rastignac ; L’ami Razoumikhine qui rappelle le vertueux Bianchon du Père Goriot, etc.

Il y a toutefois une ressemblance singulière dont à ma connaissance Georges Nivat ne parle pas : les cils blancs de Delphine de Nucingen se retrouvent chez un personnage fort différent de Dostoïevski : le juge d’instruction Porphyre Petrovitch. Ce détail descriptif me paraît assez frappant pour qu’il ne s’agisse pas d’une coïncidence mais d’un emprunt. Mais qu’est-ce qui peut logiquement justifier qu’un trait physique d’une jeune baronne parisienne née Goriot ressurgisse chez un homme de loi pétersbourgeois qui guette un assassin présumé ? De quelque manière que je torde le sens des deux romans, aucun point commun n’apparaît entre ces deux personnages en dehors des cils blancs, ou « presque blancs ». Qu’imaginer alors ?

Tout simplement que Dostoïevski était tellement imprégné des mots et des images du Père Goriot en écrivant son propre roman, qu’il a éprouvé plus ou moins consciemment le besoin de happer une notation réaliste bizarre  ̶  comme beaucoup de détails descriptifs chez Balzac  ̶  et de la soumettre à son éclairage inquiétant pour en opérer le « transfert fabuleux » dans son œuvre.

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