La nostalgie et le kitsch

Dans son livre La Nostalgie, Barbara Cassin rappelle que quand Ulysse est chez la nymphe Calypso, il refuse l’immortalité qu’elle lui propose, préférant rentrer chez lui, « quitte à y trouver le temps qui passe, la mort et, pire, la vieillesse, plutôt que l’immortalité. Tel est le poids du désir de retour. » Ulysse choisit Pénélope, et avec elle sa finitude.

Le kitsch, tel que défini par Kundera dans L’Insoutenable légèreté de l’être, me semble être à l’opposé de cette nostalgie d’Ulysse :

Le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde, au sens littéral comme au sens figuré : le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’essence humaine a d’essentiellement inacceptable.

Ceci me renvoie à une expérience personnelle : il m’a été donné récemment de revoir une certaine Agathe, amie de jeunesse dont j’admirais beaucoup la beauté. Ces retrouvailles sont toujours redoutables quand on prend de l’âge, et j’avais de mon côté soigné mon maquillage et ma coiffure. Mais l’Agathe que j’ai vue arriver m’a remplie d’effroi : c’était la réplique exacte, rigoureusement exacte de la jeune femme que j’avais perdue de vue trente ans plus tôt : les mêmes cheveux blonds lâchés dans le dos, la même fraîcheur de teint, la même voix musicale, le tout paradoxalement méconnaissable car nimbé d’une auréole de temps figé. Cela m’a fait penser à Odette ou à Madame de Forcheville dans la dernière partie du Temps retrouvé de Proust, vieilles-jeunes femmes qui semblent les petites sœurs de leurs filles, figures d’un temps non retrouvé mais nié, aussi immortelles que des « roses stérilisées ».

En un mot, Agathe, comme Odette et Madame de Forcheville, était devenue une néo-Agathe, une Agathe kitsch, le contraire de la Pénélope désirée par Ulysse dans l’Odyssée.

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