En allant à la plage ce matin…

… une nostalgie imprévue m’a saisie. Peu avant la dernière maison de l’avenue, celle où habite le beau couple que je guette toujours, j’ai enfin vu la femme à chevelure blonde et l’homme aux yeux bleus, merveilleusement nets et beaux dans la brume devant la mer grise. Elle creusait le sable avec une bêche autour d’un jonc de lande qu’elle voulait peut-être replanter dans son jardin. Je suis passée devant eux en leur disant bonjour pour pouvoir croiser leur regard quelques secondes, et parce que j’aurais voulu rester là, les contempler, entamer la conversation, m’imprégner d’eux, me fondre un moment en eux, mais je n’ai rien trouvé qui me permette d’oser leur dire plus que « bonjour ».

Pourquoi je parle de nostalgie et non d’envie ? L’envie contient un désir déçu qui a tourné à l’aigre, or je n’ai jamais particulièrement souhaité vivre la vie de ce beau couple. Ce qu’est cette femme, je ne l’ai jamais été, ne le serai jamais et ne désirerai jamais l’être, et ce que j’éprouve en la regardant, c’est la nostalgie particulière de quelque chose qui n’a jamais eu lieu et qui n’aura jamais lieu. En la voyant bêcher avec ardeur pour dégager sa plante, j’ai eu l’impression d’avoir passé une vie de songe-creux, en compagnie d’êtres imaginaires qui ourlent les personnes les plus saillantes de mon enfance mais à qui je n’ai jamais été capable de donner pleinement corps, fantômes sans contours qui glissent en moi, affublés de vêtements d’embruns, et se défont dans des brumes uniformes semblables à celle qui flotte ce matin sur la mer.

Peut-être s’agit-il finalement davantage de découragement que de nostalgie, me disais-je en marchant sur la plage, quand un galet à mes pieds a retenu mon attention, un galet rond, rugueux, à volutes grises comme des vagues incrustées, percé de plusieurs trous et d’une cavité plus vaste semblable à une petite grotte. Je l’ai ramassé et il m’a détournée  ̶  au moins provisoirement  ̶ de mon chagrin en me donnant l’espoir  ̶ ou l’illusion  ̶ qu’il reste pour moi dans le monde des creux, des bosses et des coins inexplorés. Je l’observe maintenant sur ma table, éclairé d’un pâle soleil qui en accentue les reliefs, et il me paraît profond comme une oreille attentive. À quoi ? me demande un oiseau qui passe.

 

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