Mouette à l’essor mélancolique

Je voudrais aujourd’hui parler d’une expérience contraire à celle que j’évoquais le 9 août dernier à propos des phrases de Marcel Proust sur les panneaux de la promenade du même nom à Cabourg. Il s’agit du « récital de voix parlée à la carte » donné le 11 août dernier par Timothée Laine devant la plage de Merville.


Je lui ai demandé de dire, parmi les 300 textes qu’il offrait à notre assemblée, un poème de Sagesse de Verlaine, dont je reproduis les deux premières strophes :

Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer
D’une aile inquiète et folle vole sur la mer.
Tout ce qui m’est cher,
D’une aile d’effroi
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi ?

Mouette à l’essor mélancolique,
Elle suit la vague, ma pensée,
À tous les vents du ciel balancée,
Et biaisant quand la marée oblique,
Mouette à l’essor mélancolique.

Le poème n’illustrait pas plus le lieu que le lieu n’illustrait le poème. La plage et la mer ne constituaient pas un décor pour un acteur, une toile de fond pour un récitant. Il y avait un écart entre les mots du poème et le lieu vivant – pour moi familier – avec ses passants en short, les petits enfants qui courent avec une balle, parlent fort, leurs parents qui disent « chut », le vent frais, les oyats qui tremblent, les nuages qui font passer des pans d’ombre et de lumière. Une parole poétique franchissait les siècles et se donnait à ceux qui se recueillaient pour l’entendre comme à ceux qui faisaient des châteaux de sable sur la plage. La belle voix de Timothée Laine faisait résonner une autre mer, celle du poème et de Verlaine dont l’inquiétude lancinante se posait en moi comme une mouette se pose sur la plage et la poésie dans la vie, ouvrant un paysage de mots où l’extérieur s’accorde en douceur avec l’intérieur.

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