L’effet Coetzee

Coetzee n’est jamais exactement là où il semble annoncer qu’il est : ses histoires ont beau être ancrées dans un monde que l’on peut reconnaître comme l’Afrique, l’Australie, ou plus récemment et plus vaguement l’Amérique latine d’Une Enfance du Christ avec des personnages qui ressemblent à peu près aux migrants de notre actualité, cet aspect figuratif a peu de réalisme et de continuité, dans la mesure où les lieux et les êtres sont plutôt chez lui des hypothèses que des éléments mimétiques du réel. Ses romans ne sont pas non plus des fables ou des allégories, car une fable n’est en général pas composée de ratiocinations, de questions sans réponses et de discussions qui trépignent. Un lecteur peut donc se sentir d’abord intrigué, puis insatisfait dans ses attentes, sans pour autant être découragé dans sa lecture, rien n’étant aride ou abstrait chez Coetzee. Mais ce lecteur arrivera probablement au bout du livre sans trop avoir envie de creuser ce qu’il a lu.

Et c’est justement à ce moment qu’à son insu commencera à opérer ce que j’appellerai, faute de mieux, « l’effet Coetzee », qui est de l’ordre du surgissement involontaire. Je peux en témoigner : ces derniers temps, L’Abattoir de verre, son dernier livre, résonne en moi au point qu’il ne se passe pas un jour où, à propos d’une chose ou d’une autre, je ne m’exclame pas intérieurement : « Tiens, ce comportement extravagant de tante Marie est du pur Coetzee » ; « Tiens, cet article de journal sur les émotions des perroquets est très coetzéen » (adjectif qui, s’il n’existe pas, existera bientôt). Les histoires de Coetzee ont l’art de toucher le centre des choses sans se soucier de les imiter.

Ce phénomène rétroactif touche même des mots : morne, objet d’un magnifique paragraphe de L’Abattoir de verre, a ressurgi un matin dans ma mémoire et m’a fait relire la page où il figure.

Elizabeth Costello, l’écrivaine vieillissante, y dit ceci :

 Le mot qui me revient de tout côté est « morne. Son message au monde est infiniment morne ». Que veut dire « morne »? C’est un mot qui appartient à un paysage hivernal, qui s’est attaché à moi comme un petit roquet, jappant à mes basques, et dont je n’arrive pas à me débarrasser. Il me poursuit. Il me suivra jusqu’à la tombe. Au bord de la fosse, il jettera un œil et continuera de japper : « morne, morne, morne » !

Quel mot anglais traduit ici ce morne ? Mournful ? Peu importe, car morne est parfaitement accordé à ce que dit le texte, et morne est venu l’autre matin japper en écho dans mon cœur pendant que je marchais sur la plage, un morne accordé à la substance de la plage brumeuse à marée basse. Dans cet espace interminable sans vent et sans large les gens que je croisais avaient l’air de buralistes, deux vieilles dames promenaient entre les mares brunâtres un petit chien à poil ras et cuisses torses qui m’a semblé la parfaite incarnation du morne d’Elizabeth Costello.

J’attache maintenant à ces impressions une remarque de La Poétique de l’espace de Gaston Bachelard : « Il semble que la joie de lire soit le reflet de la joie d’écrire comme si le lecteur était le fantôme de l’écrivain ». L’écrivain est peut-être en retour le fantôme du lecteur. Hanter le réel sans y adhérer, habiter le lecteur avec insistance et légèreté, n’est-ce pas là le secret de l’effet Coetzee ?

N.B. Ces remarques peuvent servir de prolongement personnel à la recension que j’ai consacrée à L’Abattoir de verre pour La Cause littéraire la semaine dernière. http://www.lacauselitteraire.fr/l-abattoir-de-verre-j-m-coetzee

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