Dialogue du maître et du disciple

― Vous n’y êtes pas tout à fait, vous avez progressé mais vous n’y êtes pas tout à fait, ne disait pas le maître, mais son silence le disait.
― Je ne suis pas tout à fait où ? demandait le disciple. Y a-t-il un signe qui me dira que j’y suis arrivé ?
Le maître ne répondait pas quand le disciple disait ça.
― Qui dira que j’y suis arrivé ? insistait le disciple. Est-il d’ailleurs question d’arriver quelque part ? Arrive-t-on quelque part ?
Le maître ne répondait toujours pas quand le disciple disait ça, et le disciple comprenait que pour le maître la question n’était pas là.
― Si on n’arrive pas quelque part et si la question n’est pas là, où est-elle ? insistait le disciple. Quand pourrai-je considérer que mon apprentissage est terminé, et quand pourrai-je vous quitter s’il n’y a aucun signe que je puisse le faire ? Suis-je à tout jamais rivé à vous par le sentiment de mon insuffisance ? Et n’est-ce pas le fait que je reste rivé à vous qui crée cette insuffisance ? Ma présence ici n’est-elle pas justement ce en quoi consiste mon insuffisance ? Le sentiment de manque que j’éprouverai en me séparant de vous n’est-il pas préférable au sentiment d’éternelle, incurable insuffisance que j’éprouve en restant près de vous ?
De temps en temps le maître hochait la tête et disait :
― Il y a un moment où vous sentirez que l’heure de la séparation est venue.
― En attendant je me casse les dents sur l’os de mon insuffisance, disait le disciple. Mes dents sont des chicots qui s’enfoncent dans mes gencives et ma langue au fil des ans n’est plus qu’un moignon.
Et le disciple pleurait.
Parfois le maître soupirait et disait :
― Ce sentiment de votre insuffisance vous rive à moi, mais c’est vous qui le créez pour rendre cette relation interminable. C’est vous qui vous soumettez à moi par le sentiment interminable de votre insuffisance, et tant qu’il en sera ainsi notre relation n’est pas finie.
― En admettant que je me tisse moi-même la toile où je me débats, comment pouvez-vous prétendre aller dans le sens de mon émancipation, comme tout maître digne de ce nom, et accepter en même temps la dépendance que je me donne ? se révoltait le disciple. N’êtes-vous pas précisément, en affirmant que notre relation n’est pas finie, en train d’entretenir mon incurable sentiment d’insuffisance ?
Le maître balançait ses jambes et laissait le disciple s’embrouiller avec un regard bleu et droit.
Une nuit, le disciple rêva qu’un philosophe de renom le virait cavalièrement de son séminaire car il n’appréciait pas la façon un peu ironique qu’avait l’étudiant de se tenir sur ses gardes tout en s’asseyant ponctuellement au premier rang. Le disciple ne se sentait pas humilié de son renvoi. Il n’hésitait pas beaucoup à partir car il comprenait que sa relation à ce maître et à tous les maîtres était achevée, que son penchant à se donner des maîtres avait disparu. Quand le disciple se réveilla, il était assez calme. Retourna-t-il chez son maître pour lui raconter ça ? Je crois que non. Était-ce d’ailleurs vraiment un maître ?

J’attendais depuis un an de terminer ce dialogue griffonné dans un train, quand je me suis aperçue qu’il était aussi interminable que ce dont il parle. Comme je ne savais pas non plus ne pas le terminer je l’ai saisi sur une page word dans l’espoir de trouver à son interminable piétinement un dénouement inopiné. Ce dénouement m’est venu il y a quelques jours par le rêve que je viens de narrer.

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