Lecture grumeleuse

J’ai assisté l’année dernière à une lecture, par Christiane Veschambre que je n’avais jamais vue, d’extraits de son livre au nom intrigant : Basse langue, publié aux éditions Isabelle Sauvage (elle en a depuis publié un autre qui est le prolongement de celui-ci : Ecrire. Un caractère).

La basse langue, c’est mon pays, une langue sans mémoire, une lande où pousseraient en même temps un vif esprit et les mottes de la taupe excavatrice (p. 109).

C’est une langue « grondante, souterraine », imprononçable, et qui demande pourtant à être articulée.

Christiane Veschambre se donne pour tâche de faire remonter en elle cette langue enfouie et invite son lecteur à la suivre. Une opposition entre le « lisse » et le « grumeleux », contenue dans sa recherche, a vite accroché mon imagination tactile :

La lecture lisse fait, à vrai dire, comme s’il n’y avait pas d’écart (p. 25).

La lecture grumeleuse tient dans ses mains la langue, ses accidents, tâte pour trouver ses prises et l’éprouve tout entière quand elle en tient une (p. 27).

Et je me suis ressouvenue que les écrivains que je préfère sont souvent ceux dont un mot vient me surprendre au milieu d’une phrase, comme un bouton sur une peau unie, une taupinière sur une pelouse, un grumeau dans la pâte de la langue. Certains poèmes ne peuvent même être lus que comme une succession de grumeaux :

Et go to go and go
Et garce !
Sarcopèle sur saricot,
Bourbourane à talico,
On te bourdourra le bodogo,
Bodogi.
Croupe, croupe à la Chinon.
Et bourrecul à la misère.

(Henri Michaux, « Articulations », Mes Propriétés)

« Va suffisamment loin en toi pour que ton style ne puisse plus suivre », dit aussi Michaux,  si fréquemment habité par sa « basse-langue » que Christiane Veschambre l’aime, j’en suis sûre.

Je suis allée la voir un peu timidement à la fin de la séance avec son livre à la main et elle m’a fait une dédicace qui  m’est allée droit au coeur :

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