« Peu de lieux suffisent »

Je citais l’autre jour ici Pierre Peuchmaurd : « Peu de lieux suffisent à une vie et aux plus longs voyages… Peu d’espace, même, pourvu qu’il soit tout l’espace »

J’ai lu au cours de l’été un certain nombre d’écrivains qui m’attirent par la profondeur de leur relation à un lieu devenu « tout l’espace », qu’il soit occasionnel comme les Ardennes d’Un Balcon en forêt de Julien Gracq, ou natal comme le Piémont de Cesare Pavese qui forme le sol intime de son expérience créatrice.

Je lis par exemple dans Le Diable sur les collines : « Je pensai à tous les lieux qu’il y a au monde et qui appartiennent ainsi à quelqu’un, que quelqu’un a dans le sang et que personne d’autre ne connaît. »

Dans les premières pages de son Journal Le Métier de vivre datées de 1935, Cesare Pavese s’interroge durant plusieurs jours sur ses relations de poète avec sa région :

Toutes mes images ne seraient-elles pas autre chose que d’ingénieuses variations sur cette image fondamentale : tel pays natal, tel moi ? Le poète serait une image incarnée, inséparable du terme de comparaison enraciné et social du Piémont.

Mais il arrive curieusement aussi ‒ sans parler ici des écrivains voyageurs dont le but est d’« en sortir » ‒ que les lieux fondamentaux d’un auteur soient à peine mentionnés dans son œuvre. Je m’entretenais en octobre dernier avec Jacques Robinet dont la poésie se nourrit volontiers de la beauté du monde, et je me montrais intriguée que la Castille n’y apparaisse pas comme un terreau privilégié.

Moi : — Il y a une question que je brûle de te poser : je sais que l’Espagne ‒ plus exactement la Castille, terre maternelle ‒ t’émeut, dis-tu au plus haut point (Un si grand silence, p. 24-25). Je pense en particulier à cette maison de la Mancha, non loin de Ciudad Real, où ta mère Carmen a vécu dans son enfance et que tu m’as montrée sur une vidéo.
Pourtant, je trouve peu de traces dans tes poèmes de cette terre « aux couleurs fauves, livrée à une lumière qui la consume », comme si elle ne faisait pas partie de ton paysage poétique. Est-ce exact ?

Jacques Robinet — (…) L’Espagne… J’en parle peu, mais elle est partout en moi, et même invisible, dans ce que j’écris. Elle est cette rivière asséchée qui, à certains moments, se gonfle pour me déborder, comme le font celles qui parcourent les terres arides de Castille. Je suis, par le sang, aux trois-quarts espagnol, puisque ma mère l’était à cent pour cent, et mon père à moitié par la sienne. L’Andalousie et la Castille mêlent leur sang dans mes veines, où la France joue des coudes pour imposer son misérable petit quart normand, qui n’est jamais parvenu à me faire battre le cœur. J’appartiens, au plus intime de moi-même, à l’autre pays. Si j’en parle peu, c’est qu’il est d’abord le pays de ma mère, et que tout ce qui touche à elle fait partie de ma brûlure. L’Espagne et un trop grand amour… un feu qu’il faut approcher avec prudence. Sais-tu qu’il m’est arrivé d’écrire des poèmes en espagnol ou, plus souvent, de les improviser en marchant, comme on fredonne un chant venu de très loin. Je les efface aussitôt. Secret préservé d’un échange amoureux qui ne finira jamais.

« Peu de lieux suffisent à une vie » : notamment ceux qui brûlent secrètement depuis l’enfance à l’intérieur de soi.
On trouvera l’entretien complet dans le magazine poétique en ligne Poezibao, ainsi que la  référence du dernier livre de Jacques Robinet, La Monnaie des jours : https://poezibao.typepad.com/poezibao/2020/10/entretien-jacques-robinet-avec-nathalie-de-courson.html

 

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4 réponses à « Peu de lieux suffisent »

  1. Dans la ligne de Cesare Pavese, je vous conseille la lecture d’un grand écrivain qui vient de la même région du Piémont (Les Langhe) et qui la décrit très bien. Il s’appelle Beppe Fenoglio (1922-1963) Vous le connaissez peut-être. Il était l’ami d’Italo Calvino, d’Elio Vittorini et de Natalia Ginzburg. Il parle de sa région et de la période de la Résistance en Italie.
    – Les Vingt-trois Jours de la ville d’Albe (I ventitrè giorni della citta di Alba, 1952), nouvelles, traduit et présenté par Alain Sarrabayrouse, Éditions Gérard Lebovici/Éditions Ivrea, 1987
    – Le Mauvais Sort (La malora, 1954), roman, traduit par Monique Baccelli, Denoël, 1988 – réédité par Cambourakis, 2013
    – Le Printemps du guerrier (Primavera di bellezza, 1959), roman, traduit par Monique Baccelli, Denoël, 1988 – réédité par Cambourakis,
    – Une affaire personnelle (Una questione privata, 1963), roman, traduit par Nino Frank et Jean-Claude Zancarini, Gallimard, 1978
    – La Guerre sur les collines (Il partigiano Johnny, publié en 1968), roman, traduit par Gilles de Van, Gallimard, 1973
    – La Paie du samedi (La paga del sabato, 1969), roman, traduit par Monique Baccelli, Gallimard, 1990. Réédité collection l’Imaginaire.
    – La Permission, et autres nouvelles, traduit par Alain Sarrabayrouse, Éditions Ivrea, 1994
    – L’Embuscade (L’imboscata, 1992), roman, traduit par Monique Baccelli, Gallimard, 1994. Réedité collection l’Imaginaire.
    – La Louve et le Partisan (Appunti partigiani, 1994), récits, traduit par Monique Baccelli, Gallimard, 1998.

    « Una questione ­privata » est devenu le dernier film des frères Taviani, sorti en 2018.

  2. le guennec dit :

    Parlant de J. Robinet, est-ce qu’en bonne “interviewer” vous n’auriez pas dû -au risque de retourner le couteau dans la blessure- lui en faire dire un peu plus sur cette “brûlure”? Le lecteur trouve qu’il en dit trop ou pas assez sur cette pudeur du pays natal.
    Quant aux “grands écrivains”, je me demande à partir de quelle altitude ils sont grands. Il n’y a plus de critères alors justement qu’au vu de leur prolifération, on en aurait davantage besoin.
    Amicalement,

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