Détruire et passer

J’ai noté sur un cahier ces remarques de Christiane Veschambre (reprises par Isabelle Baladine Howald pour Poezibao, voir lien en fin de billet) :

Ecrire, avant tout processus de transformation, appelle une destruction (…). Destruction, lutte, guerre. Et l’ennemi c’est soi-même. Ce qui, en moi, cimente, bétonne, jour après jour, l’accès au territoire ignoré, ignorant de l’écriture.

Christiane Veschambre serait en cela proche de Marguerite Duras dont l’œuvre se fonde sur une destruction.

Je comprends, mais je résiste à exprimer ce qui touche à l’écriture en termes de destruction de soi. Est-ce par manque de courage ? Ou bien le terme est-il trop tragique ? Je préfère souvent les mots nerveux aux mots tragiques. Et l’important me semble moins de détruire que de passer, d’en sortir. S’ouvrir une voie entre des barreaux, écarter, défigurer,  déchirer, concasser pour passer ou laisser passer. Cette nécessité  est un point commun entre Henri Michaux (dont un livre se nomme Passages) et Nathalie Sarraute.

Ich werde es zerreissen, “Je vais le déchirer”, dit la petite Natacha à sa gouvernante allemande dans la scène liminaire d’Enfance. Déchirer avec les grands ciseaux la délicieuse soie bleue aux reflets satinés du canapé :

Je vais franchir le pas, sauter hors de ce monde décent, habité, tiède et doux (…) j’enfonce la pointe des ciseaux de toutes mes forces, la soie cède, se déchire, je fends le dossier de haut en bas et je regarde ce qui en sort… quelque chose de mou, de grisâtre s’échappe par la fente… (p. 993)

« Ce quelque chose de mou et de grisâtre n’est-il pas justement la “matière anonyme” et le “magma sans nom” qui constituent les tropismes ? » dit, dans sa notice, Ann Jefferson (p. 1940). Déchirer la soie des fauteuils ou la peau satinée de maman en la comparant à un singe… Geste fondateur de rupture des parois propre à l’écriture de Nathalie Sarraute.

“L’homme dans sa vie ne fait que modeler sa propre voûte”, disait Pablo Serrano (voir ici, billet du 8 novembre). Oui, en sortant du “monde décent, habité, tiède et doux” fabriqué par les autres où l’on s’emmure soi-même.

https://poezibao.typepad.com/poezibao/2016/03/notes-sur-la-cr%C3%A9ation-christiane-veschambre.html:

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5 réponses à Détruire et passer

  1. le guennec dit :

    Chère Nathalie,
    Comme je compatis ! Je ne suis pas un homme de lettres, (enfin si, un prof de lettres !) mais il me semble que parmi les gens qui ne peuvent s’empêcher d’écrire, il n’y a pas, les dieux soient loués ! que des destructeurs. Certains bien sûr écrivent comme on va se jeter à l’eau, d’autres comme on va au tribunal, d’autres encore comme on va au charbon. Subséquemment, il y a ceux qui écrivent comme ils iraient chez le médecin, ceux qui écrivent comme ils allaient jadis à l’école, en flânant, et ceux qui en écrivant vont à la fête foraine avec “Mon ami Pierrot”. En toute amitié.

  2. robinet dit :

    déchirer, faire violence, écarter les barreaux, passer coûte que coûte… oui, bien sûr, écrire c’est lutter contre la régression qui ne renonce pas à retrouver le confort douillet du placenta. En ce sens c’est lutter contre la pulsion de mort, le retour au néant, à l’inanimé. Pour certains, ceux qui ne peuvent se passer de l’écriture, c’est se convaincre de la vie qui les pousse à progresser, sortir, échapper, etc…
    Un abrazo

    • nathalie de courson dit :

      Merci pour ce beau commentaire qui me fait penser à un autre titre de Nathalie Sarraute : “Entre la vie et la mort” qui parle de l’effort de création littéraire à l’état naissant.
      Un abrazo

  3. Dany Pinson dit :

    Quant à moi, chère hôtesse, j’ai tout timidement plaisir à vous lire et à vous écrire, et je trouve ça constructif.

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