La petite chambre de Michaux

Au moment où je vais m’intéresser au mot petit chez Michaux, je tombe dans Poteaux d’angle sur un texte qui m’en décourage :

Des critiques examinent les mots les plus fréquents dans un livre et les comptent !
Cherchez plutôt les mots que l’auteur a évités, dont il était tout près, ou décidément éloigné, étranger, ou dont il avait la pudeur, tandis que les autres en manquent.

Voilà un point d’exclamation qui m’avertit : pas question que je prenne un logiciel compteur de mots pour chercher l’occurrence du petit chez Michaux. Picorons juste deux ou trois graines aujourd’hui dans La Nuit remue.

C’est dans une petite chambre au plafond bas que remue cette nuit vaste, profonde, peuplée de femmes aux multiples ventres, poitrines, foies, poumons ; puis d’un roi que le poète maltraite de toutes les manières possibles comme dans un film de Charlot. Mais ce roi ne se laisse pas éliminer :

Il est revenu ; il est là. Il est toujours là. Il ne peut pas déguerpir pour de bon. Il doit absolument m’imposer sa maudite présence royale dans ma chambre déjà si petite.

D’autres figures écrasantes circulent dans cette chambrette : un gros  homme, un gros crapaud, des insectes aux gigantesques élytres…

Le sentiment de petitesse devant des forces énormes s’accompagne de celui, mélancolique, d’une déchéance au souvenir d’un royaume perdu :

J’avais autrefois un royaume tellement grand qu’il faisait le tour presque complet de la Terre.
Il me gênait. Je voulus le détruire.
J’y parvins.
Maintenant ce n’est plus qu’un lopin de terre, un tout petit lopin sur une tête d’aiguille.
Quand je l’aperçois, je me gratte avec. (…)

Cette image du royaume, dit Raymond Bellour dans sa Notice de la Pléiade, est “l’expression d’une métamorphose continue du travail d’écriture”. Immense ou minuscule, “c’est l’œuvre, ouverte et fermée, territoire qui ne l’est pas vraiment, mais malgré tout en devient un, pour le meilleur et pour le pire”.

Quant au lopin de terre avec lequel on se gratte, peut-on mieux définir le “travail d’écriture” ?

Le petit représente aussi, dans ce recueil publié en 1935, le premier signe imperceptible d’un fléau dévastateur :

Ce n’est encore qu’un petit halo, personne ne le voit, mais lui, il sait que de là viendra l’incendie, un incendie immense va venir, et lui, en plein cœur de ça, il faudra qu’il se débrouille, qu’il continue à vivre comme auparavant (…), ravagé par le feu consciencieux et dévorateur.

Ce n’est pas Michaux qui prendra la posture superbe du poète prophète, mais il me donne un peu de courage en ce moment pour vivre “sous le phare obsédant de la peur”.

Quant à chercher les mots que l’auteur a évités comme il le propose, j’en suis bien incapable tant cette œuvre fourmille d’éléments disparates et d’adjectifs surprenants, pour notre plus grand bonheur

 

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1 réponse à La petite chambre de Michaux

  1. marie-paule Farina dit :

    ta petite note est une très belle note Nathalie, merci.

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