Le livre qu’une seule librairie possède

Il peut sembler niais, à l’heure d’Amazon et de Rakuten, de parler du bonheur d’acquérir le livre qu’une seule librairie possède.

Eh bien, je l’ai éprouvé récemment à deux reprises. À Paris et à Madrid, villes qui  ne possèdent  pas loin de quatre-cents librairies chacune. Dans les deux cas la recherche était une mission que me confiait un destinateur extérieur, comme dans un roman de chevalerie.

À Paris, j’étais chargée en janvier dernier par un ami espagnol de trouver et de lire dans les plus brefs délais un roman canadien publié pour la première fois en 1966 : La Route d’Altamont de Gabrielle Roy. Seule la Librairie du Québec, rue Gay-Lussac, le possédait. La journée d’hiver était belle et, pour accentuer mon sentiment de mener une quête, j’ai fait le trajet à pied en vagabondant dans des petites rues du quartier latin.

Ce livre de la québécoise Gabrielle Roy (1909-1983) se compose de quatre récits qui m’ont enchantée par leur exactitude sensorielle et leur amour des paysages : lacs, arbres, oiseaux… “Nous restions seules dans la petite maison à écouter se plaindre le vent de plaine, qui se tordait, sans trêve, au soleil, en nouant et renouant de petits anneaux de poussière”.

Chaque récit présente une relation intense entre une narratrice jeune qui part et une personne plus âgée qui reste. À la fin du dernier récit, une mère se promène avec sa fille sur la route des collines d’Altamont qu’elle a toujours aimées :

“(…) Tu es jeune, fit-elle avec une soudaine et tendre indulgence. Reste jeune, me pria-t-elle comme si c’était en mon pouvoir. Reste jeune et avec moi toujours, ma petite Christine, afin que je ne devienne pas trop vite tout à fait vieille et disputeuse. “
Nous sommes parties à rire ensemble. Puis maman ramena les yeux sur les collines et je les vis s’emplir de cette joyeuse liberté de l’âme (…) lorsque le monde et les choses se présentent comme pour la première fois et rien que pour elle. Je compris un peu mieux l’attrait de cette petite route sur ma vieille mère. Cette liberté de tout accueillir, puisqu’aucun choix important n’en a encore entamé les possibilités, cette liberté infinie, parfois si troublante, ce doit être cela, la jeunesse.

Si la jeunesse consiste également en la faculté de s’émerveiller de ce qu’on lit avec une “joyeuse liberté de l’âme”, alors moi aussi je suis jeune.

(L’épisode madrilène, lié par un fil thématique à celui-ci, fera l’objet d’un autre billet que ma patte publiera dimanche ou lundi).

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *