Le docteur F. me reçoit en s’inclinant légèrement devant moi – depuis le covid il ne serre plus la main. Je m’assieds en face du capot de son ordinateur et tends sur le côté ma carte vitale. Le dialogue commence dans un léger cliquetis de clavier : « Alooors… voyons un peu… y veut pas… ah voilà… je clique… aaalleeeez… dépêche-toi… tac-tac… alors… ce dossier ?… non, c’est pas ça… tactactac… alleeeeez… y prend son temps… j’ai dû le réinitialiser récemment… y bugge… ah si, le voilà… tam… tamtam… tatatam… ooooooké, on y est. »
Puis, levant les yeux au-dessus du capot : « Alors… Oui… je vous ai vue en mars 2025… qu’est-ce qui vous amène ? » Et d’un air engageant : “Dites-moi tout”.
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Dans son roman documentaire consacré à l’hôpital psychiatrique en 2021, Joy Sorman remarque :

Les soignants ont coutume de dire que l’administration des traitements est un moment essentiel, pour parler aux patients, scruter les visages, s’enquérir des effets secondaires. Mais (…) désormais chaque soignant doit tracer dans un logiciel la délivrance du médicament au moment précis où elle a lieu. Ce geste – tendre un cachet et regarder le patient dans les yeux en prenant le temps d’une phrase cordiale – est devenu impossible. Il s’agit maintenant d’administrer, puis aussitôt cliquer, cocher, valider, soumettre, envoyer, enchaîner avec le patient suivant.
Heureusement que je ne suis pas en psychiatrie.
Et tout ça est moins grave que les fuites récentes de données médicales d’environ douze millions de personnes vers le Dark Web en France, souligne justement Marie-Claude San Juan…