Anagrammes et calembours

Baudelaire n’aimait pas que l’on orthographie mal son nom : Beaudelaire (beau de l’air ou beau de l’aire). J’avais remarqué que son nom contenait aussi diable, laideur et délabré, mais je me suis aperçue que Google m’avait largement devancée en donnant toutes les anagrammes partielles et totales de tous les noms avec une exhaustivité mécanique et décourageante.

Il ne me reste plus qu’à remarquer que Proust contient les 3 lettres centrales de mousmé, raffermies par les 3 bonnes vraies consonnes qui les entourent.

(Google ne trouvera jamais, heureusement, les anagrammes et calembours qu’un poète se choisit pour lui-même : Paul Verlaine, « pauvre Lélian ». Ou, dans un autre genre : Verheggen, « Vulgaireheggen ».)

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Dans le bois de la lecture

548_001Je ne suis pas sûre de partager l’enthousiasme d’Italo Calvino pour les plaisirs que procure l’usage du coupe-papier (Si une nuit d’hiver un voyageur, folio, p. 62-63) et, munie d’armes de fortune, je suis encore moins sûre d’avoir l’adresse manuelle du lecteur qu’il me dit que je suis. Mais je suis sûre d’adhérer pleinement à la phrase :

S’ouvrir un passage dans la barrière des pages au fil de l’épée s’associe à la pensée de tout ce que la parole renferme et cache : tu te fraies un chemin dans la lecture comme dans un bois touffu.

Chappuis - Copie

Muettes émergences : le beau titre du livre de Pierre Chappuis me semble s’appliquer aux mots qui apparaissent çà et là au rythme des pages de ce livre que je coupe. Dans les tranches rugueuses je trace un sentier où mes mains font apparaître des fourrés, des merles, des brouillards verts et bleus, des contre-jours, des tressaillements, toutes les formes et les lumières d’une rêverie presque plus stimulante dans ces aperçus furtifs qu’en plein jour et en pleine page.

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Vernis craquelé

(à propos d’Eclat du fragment de Bai Chuan)

Un jour, je classerai les écrivains en fonction de la texture de leur peau d’écriture. Il y aura les diaphanes, les soyeux, les moelleux, les poreux, les vernissés, les vieux cuirs, les rugueux, les raboteux, les rocailleux…
Et je consacrerai une étude spéciale à Éclat du fragment de Bai Chuan : l’originalité de ce livre tient à ce que l’auteur s’efforce d’enduire son texte d’une laque qu’il s’emploie simultanément à faire sauter.

Bai Chuan, Eclat du fragment et autres sanwen, , l'Amourier éditions, 2002

Bai Chuan, Eclat du fragment et autres sanwen, l’Amourier éditions, 2002

Bai Chuan est le pseudonyme chinois d’un auteur écrivant en français et disant être le produit d’une double culture. Un des intérêts du livre est d’ailleurs de s’inscrire dans un genre littéraire chinois, le sanwen, ensemble de proses brèves d’une composition très libre et à la croisée des genres : essais « à sauts et gambades », souvenirs de famille, portraits, récits de voyages, simples impressions.
Si l’on peut encore, avant d’ouvrir le livre, prendre le mot “éclat” dans le simple sens d’« intensité lumineuse », un coup d’œil sur la table des matières nous tire vers d’étranges redondances.

Le livre est composé de trois parties intitulées Éclisses, Éclats (au pluriel cette fois), Esquilles.

L’éclisse  ̶  où l’on entend lisse  ̶  désigne les flancs vernis d’un instrument de musique, mais aussi un éclat de bois, et un bandage pour maintenir un os fracturé. L’esquille, provenant du grec skhizein, fendre (racine du mot « schizophrénie »), est également un copeau de bois, ou le petit fragment qui se détache d’un os fracturé.

Et on observe dans le livre la présence d’une fracture à la fois pansée et mise à nu. Continuer la lecture

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Ecrire comme un trou

L’écriture est plus forte que mes autres vices : devant un verre de whisky et un cahier, j’oublie parfois de boire pour écrire.

Les dernières gorgées sont moins délicieuses que les premières mais ce sont de belles gorgées crépusculaires. Il y a une harmonie ce soir entre mon verre de whisky presque fini et les ombres du platane qui se creusent sur le mur comme des rides.

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Bourdons et bombineux

BourdonTerretre1Égarés dans la maison, ils manifestent tant de détresse loin de leurs fleurs que je me sens tenue de les secourir toutes affaires cessantes.

Un gros bourdon est entré par la porte-fenêtre sud et vient se cogner à la porte-fenêtre nord. J’ai l’impression qu’un airbus s’est posé dans la pièce. Je lui ouvre le battant gauche mais il ne comprend rien, il ne sent pas le souffle printanier sur ses poils, les odeurs de pâquerettes et de fleurs de pommier, il se trémousse contre le carreau fermé, se déportant même un peu vers la droite. Les bourdons sont-ils bêtes ? À peine ai-je pensé cela que je le vois traverser la pièce comme une flèche et sortir par où il était entré.

À défaut de comprendre les bourdons j’ai découvert une vérité générale, car après tout “ce n’est pas aux bourdons que je parle » :

Je te donne le nord, tu trouveras le sud.

(Autre vérité : il y a des gens dont le désarroi est si bourdonnant que l’on se précipite à leur secours et que l’on tombe toujours à côté. Je propose d’appeler ces gens les bombineux.)

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Liste des métiers qui ont du rapport avec la trace

1. Métiers qui consistent à laisser des traces : Imprimeur. Webmaster. Enseignant. Ingénieur. Architecte. Conquistador. Soldat. Artiste. Maçon. Cultivateur. Tous les métiers de fabrication laissent des traces, visibles ou invisibles, durables ou éphémères.
2. Métiers qui consistent à chercher des traces : Historien. Archéologue. Géologue. Psychanalyste. Météorologue. Policier. Astronome. Médecin. Journaliste. Juge. Tous les métiers dont la principale interrogation est : que s’est-il passé ?
3. Métiers qui consistent à effacer des traces : éboueur. Femme de ménage. Cambrioleur. Soldat (effacer des traces pour en laisser d’autres).
4. Métiers dont je ne vois pas pour l’instant de rapport direct avec la trace : commerçant. Banquier. Chauffeur. Représentant. Escort girl. Les métiers où il s’agit de transporter des marchandises ou de les échanger.
Etc.

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La plage et le temps

2016-03-02 10.24.39
La plage résume le temps : la laisse de mer pour le passé, le large pour le futur, les vagues pour le rythme. Ça semble banal mais :

Le rythme est inégal : il y a des instants courts et des instants longs, des instants rayonnants et des instants ternes.

Et soudain les mares sont la marée, ici, là, partout. Le temps des lentes métamorphoses s’étalait derrière les instants irréguliers.

Sur la plage beaucoup de choses s’en vont avec ou sans trace : des gens, des chiens, des oiseaux, des chevaux, des tracteurs, des bateaux.

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Autres notes sur la plage

Sur la plage on a envie de tout comparer           2016-04-26 13.54.00

le très petit et le très grand
le très près et le très loin
une flaque et un crabe
un galet et une cervelle
l’ombre et l’eau
l’Angleterre et le nuage
Ouistreham et le cri des mouettes.

2016-04-26 13.57.49

 

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Notes sur la plage

2016-02-25 11.57.46A force de frayer avec la mer, la plage se met à lui ressembler. A force d’être battue et taillée par la mer, la plage forme des vagues et des tourbillons. La mer s’imprime dans le sable. La mer travaille le sable et granule la plage.

La plage n’est pas finale, la plage est malléable, la mer anime le sable, le soleil et le vent dessinent des pans de plage mouvants.

Le sable et la mer c’est le sec et l’humide, le brûlant et le frais, le luisant sur le mat, l’écume sur le compact.

Grain de sel, grain de sable, grain de vie.

En français, sable et plage donnent sage.

Douce aspérité de la plage, patience de la plage aux lèvres tournées vers le large.

lèvre de plageimagesLa plage est une plaie, accueille et recueille.

À la lisière de l’immense, la plage est penchée vers le navigateur.
Il n’est pas vain d’explorer les lisières.

Il n’est pas vain d’explorer la plage. Semelles, sabots, roues, fouillis de pattes de mouettes. Une histoire d’oiseaux se dessine sur le sable. La mer a creusé des cernes, tatoué des algues, accumulé des balafres.

Débris déposés sur la plage, la plage est un grain de page.
Texte de sable sur peau de sable.

ridules de sable

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Savoir/saber

L’espagnol, avec le double sens de saber (savoir et avoir une saveur), sait mieux que le français que savoir est plus proche de sentir que de comprendre.

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