Choses trop courtes

Je retrouve dans un vieux cahier un proverbe que j’ai relevé dans Le Rêve dans le pavillon rouge de Cao Xueqin :

« Il ne faut pas parler à un nain de choses trop courtes ».

C’est drôle et vrai, mais qu’est-ce que ça veut dire ?
– Qu’il faut élever le niveau du nain en lui parlant de choses plus grandes que lui ?
– Qu’il faut endormir les enfants nains avec des histoires un peu courtes mais pas trop ?
– Qu’il faut faire preuve de tact en ne parlant au nain de rien qui lui rappelle son nanisme?
– Qu’il ne faut évoquer avec lui ni la dernière gorgée de whisky, ni les pattes des crocodiles, ni les délais pour payer nos factures, ni les journées de décembre, ni les pulls des personnages des films de François Truffaut, ni…

Un platane en avril à Merville

Ce que j’ai tiré des 1790 pages du roman qui passe pour être le plus long du monde est indéniablement une chose trop courte mais tu n’es pas un nain, lecteur. Alors réjouissons-nous ensemble qu’une fleur de sagesse orientale borde aujourd’hui un sentier de nos divagations occidentales.

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Jessica la manucure

Jessica me racontait en me faisant la beauté des mains :

— Je veux être gendarme depuis un jour, dans le RER. J’étais avec ma mère, et monte un couple de toxicos. La fille met ses pieds sur la banquette, presque sur ma mère. Ma mère dit : « Vous voudriez bien pousser vos pieds ? » Le toxico a hurlé sur ma mère : « Sale négresse, tu devrais même pas exister, t’existes pas, t’es qu’une négresse. » Moi j’étais terrifiée, cachée derrière mon livre. Et ma mère qui supportait tout ça. A la fin elle s’est levée : « Oui, je suis une négresse, j’existe pas, je suis rien. » Les toxicos se sont tus. Depuis je veux être gendarme. C’est ma mère qui a pas voulu.

― Ne deviens pas gendarme (j’imagine que dit la mère pendant que Jessica plonge mes doigts dans un gel émollient), sors de Sarcelles, travaille à Paris dans un salon qui coiffe Jane Birkin et Mathilde Seigner. ― Mais moi (j’imagine que se dit la fille pendant qu’elle enduit mes ongles de carmin), j’ai entendu ma mère se faire traiter de négresse, jusqu’à ce que maman dise : « Oui je suis une négresse, oui je suis une moins que rien… Et maintenant, filez », (j’imagine qu’ajoute la fille au discours de sa mère car elle voudrait tant qu’elle ait tenu tête aux toxicos et voudrait tant être gendarme qu’un jour elle sera gendarme).

Derrière nous la belle Vannara préparait sa teinture en trouvant ces conversations de mauvais ton dans un salon de cette classe. Il faut dire qu’elle avait connu pire, enfant, au Cambodge.

 

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L’abattoir de verre, encore

Abattoirs de Grenelle. Paris

On ne se débarrasse pas vite de Coetzee, et le titre français de son dernier livre est venu cette nuit me rendre visite pendant une insomnie. Cet « abattoir de verre » est un dispositif imaginé par le personnage d’Elizabeth Costello pour sensibiliser les gens à la souffrance animale : on place un abattoir transparent au milieu des villes afin de montrer à tout le monde, à l’aide de quelques tueries par jour, ce que l’on voit, entend et sent dans un abattoir.

L’idée d’exposer l’abattage des animaux dans une vitrine en plein centre-ville (peut-être au milieu d’une grand-place, ou sur un boulevard, entre Monop et Zara) au lieu de le pratiquer dans des bâtiments massifs, opaques, protégés par des grilles, parfois situés en périphérie comme les maisons des bourreaux, est le fait d’une militante antispéciste qui veut alerter l’opinion, et je n’ai pas de sympathie démesurée pour les antispécistes. Mais l’image de l’abattoir de verre demeure dans un coin de moi-même, comme si elle comportait plusieurs couches ou qu’elle travaillait mon imagination en sourdine à la manière d’un logiciel invisible. Cette horrible bâtisse que je me représente aspergée de sang se heurte dans ma tête à la maison utopique de verre dont parle Dostoïevski, à l’opéra de Hambourg, à la nouvelle biblithèque de Caen et à beaucoup d’autres immeubles cristallins et magiques.

Le Palais de cristal, jardin du Retiro, Madrid

D’ailleurs, un bâtiment en verre enfermant des animaux est généralement un aquarium où les poissons sont en captivité mais vivants, car mettre quelque chose sous verre – que ce soit un tableau ou un plateau de fromages – sert en général à le protéger.  Ce titre résonne également avec celui de La Ménagerie de verre, pièce de Tennessee Williams à laquelle Coetzee a sûrement pensé, où une jeune fille handicapée, soumise à une mère indigne, se réfugie auprès de sa petite ménagerie d’animaux de verre. Ironie du titre coetzéen : le contenu en verre est devenu un contenant qui, loin de symboliser une fragilité et une tendresse envers des animaux, exhibe leur massacre.

L’abattoir de verre présente à tous ces titres un aspect perturbant pour l’esprit et agaçant pour les nerfs quand il vient me visiter au milieu de la nuit comme un objet désagréable, aberrant, contre-nature, et qui n’a pas fini de me dire ce qu’il a à me dire. C’est un pur produit de ce que j’appelais ici « l’effet Coetzee » dans mon billet du 28 août dernier.

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La cigale et le corbeau

Ohara Koson : Corbeau et plaqueminier

A la fin de l’été, à Tokyo, le corbeau et la cigale se partagent l’espace sonore. Le croassement du corbeau est intermittent, autoritaire, rabat tout, veut planer sur tout. Le chant de la cigale, permanent comme le temps, s’impose avec la discrétion efficace des racines de bambous. On lui fait confiance, trop confiance. Les cigales se tairont bientôt et le corbeau jamais, Edgar Poe le savait.

Un haïku de Shiki dit :

Cigales d’automne, pauvres,
Transies, proies faciles
Pour les galopins

Mais dans une version japonaise de La Cigale et la Fourmi, la Fourmi devient prêteuse et la Cigale prend conscience de la valeur du travail. Les cigales japonaises se taisent l’hiver pour payer leur crédit aux fourmis, indifférentes aux croassements lugubres des corbeaux.

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L’effet Coetzee

Coetzee n’est jamais exactement là où il semble annoncer qu’il est : ses histoires ont beau être ancrées dans un monde que l’on peut reconnaître comme l’Afrique, l’Australie, ou plus récemment et plus vaguement l’Amérique latine d’Une Enfance du Christ avec des personnages qui ressemblent à peu près aux migrants de notre actualité, cet aspect figuratif a peu de réalisme et de continuité, dans la mesure où les lieux et les êtres sont plutôt chez lui des hypothèses que des éléments mimétiques du réel. Ses romans ne sont pas non plus des fables ou des allégories, car une fable n’est en général pas composée de ratiocinations, de questions sans réponses et de discussions qui trépignent. Un lecteur peut donc se sentir d’abord intrigué, puis insatisfait dans ses attentes, sans pour autant être découragé dans sa lecture, rien n’étant aride ou abstrait chez Coetzee. Mais ce lecteur arrivera probablement au bout du livre sans trop avoir envie de creuser ce qu’il a lu.

Et c’est justement à ce moment qu’à son insu commencera à opérer ce que j’appellerai, faute de mieux, « l’effet Coetzee », qui est de l’ordre du surgissement involontaire. Je peux en témoigner : ces derniers temps, L’Abattoir de verre, son dernier livre, résonne en moi au point qu’il ne se passe pas un jour où, à propos d’une chose ou d’une autre, je ne m’exclame pas intérieurement : « Tiens, ce comportement extravagant de tante Marie est du pur Coetzee » ; « Tiens, cet article de journal sur les émotions des perroquets est très coetzéen » (adjectif qui, s’il n’existe pas, existera bientôt). Les histoires de Coetzee ont l’art de toucher le centre des choses sans se soucier de les imiter.

Ce phénomène rétroactif touche même des mots : morne, objet d’un magnifique paragraphe de L’Abattoir de verre, a ressurgi un matin dans ma mémoire et m’a fait relire la page où il figure.

Elizabeth Costello, l’écrivaine vieillissante, y dit ceci :

 Le mot qui me revient de tout côté est « morne. Son message au monde est infiniment morne ». Que veut dire « morne »? C’est un mot qui appartient à un paysage hivernal, qui s’est attaché à moi comme un petit roquet, jappant à mes basques, et dont je n’arrive pas à me débarrasser. Il me poursuit. Il me suivra jusqu’à la tombe. Au bord de la fosse, il jettera un œil et continuera de japper : « morne, morne, morne » !

Quel mot anglais traduit ici ce morne ? Mournful ? Peu importe, car morne est parfaitement accordé à ce que dit le texte, et morne est venu l’autre matin japper en écho dans mon cœur pendant que je marchais sur la plage, un morne accordé à la substance de la plage brumeuse à marée basse. Dans cet espace interminable sans vent et sans large les gens que je croisais avaient l’air de buralistes, deux vieilles dames promenaient entre les mares brunâtres un petit chien à poil ras et cuisses torses qui m’a semblé la parfaite incarnation du morne d’Elizabeth Costello.

J’attache maintenant à ces impressions une remarque de La Poétique de l’espace de Gaston Bachelard : « Il semble que la joie de lire soit le reflet de la joie d’écrire comme si le lecteur était le fantôme de l’écrivain ». L’écrivain est peut-être en retour le fantôme du lecteur. Hanter le réel sans y adhérer, habiter le lecteur avec insistance et légèreté, n’est-ce pas là le secret de l’effet Coetzee ?

N.B. Ces remarques peuvent servir de prolongement personnel à la recension que j’ai consacrée à L’Abattoir de verre pour La Cause littéraire la semaine dernière. http://www.lacauselitteraire.fr/l-abattoir-de-verre-j-m-coetzee

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Mouette à l’essor mélancolique

Je voudrais aujourd’hui parler d’une expérience contraire à celle que j’évoquais le 9 août dernier à propos des phrases de Marcel Proust sur les panneaux de la promenade du même nom à Cabourg. Il s’agit du « récital de voix parlée à la carte » donné le 11 août dernier par Timothée Laine devant la plage de Merville.


Je lui ai demandé de dire, parmi les 300 textes qu’il offrait à notre assemblée, un poème de Sagesse de Verlaine, dont je reproduis les deux premières strophes :

Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer
D’une aile inquiète et folle vole sur la mer.
Tout ce qui m’est cher,
D’une aile d’effroi
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi ?

Mouette à l’essor mélancolique,
Elle suit la vague, ma pensée,
À tous les vents du ciel balancée,
Et biaisant quand la marée oblique,
Mouette à l’essor mélancolique.

Le poème n’illustrait pas plus le lieu que le lieu n’illustrait le poème. La plage et la mer ne constituaient pas un décor pour un acteur, une toile de fond pour un récitant. Il y avait un écart entre les mots du poème et le lieu vivant – pour moi familier – avec ses passants en short, les petits enfants qui courent avec une balle, parlent fort, leurs parents qui disent « chut », le vent frais, les oyats qui tremblent, les nuages qui font passer des pans d’ombre et de lumière. Une parole poétique franchissait les siècles et se donnait à ceux qui se recueillaient pour l’entendre comme à ceux qui faisaient des châteaux de sable sur la plage. La belle voix de Timothée Laine faisait résonner une autre mer, celle du poème et de Verlaine dont l’inquiétude lancinante se posait en moi comme une mouette se pose sur la plage et la poésie dans la vie, ouvrant un paysage de mots où l’extérieur s’accorde en douceur avec l’intérieur.

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Bonté de Balzac

Les personnages de Balzac sont ceux qui complimentent indirectement le mieux Balzac :  « Le vrai talent est toujours bon enfant et candide, point gourmé », dit un personnage d’Illusions perdues. On peut exactement dire cela de lui.

Proust note avec une ironie amusée cette tendance de Balzac à décréter comme universellement excellentes ses propres qualités et à se récrier d’admiration sur les bons mots de ses personnages, « c’est-à-dire sur lui-même », avec des phrases comme : « Ce mot (de de Marsay) fut si bien dit que nous laissâmes tous échapper un geste d’admiration. » (Sainte-Beuve et Balzac, p. 285-288).

Gervex : « De Marsay et Paquita Valdès (La Fille aux yeux d’or).

Cette manière transparente qu’a Balzac de faire son propre éloge à travers ses personnages (ainsi que la manière dont l’élégant Proust le relève) nous amuse d’autant plus qu’elle n’est en rien le résultat d’un désir d’auto-promotion tel qu’on l’entend aujourd’hui. Le « vrai talent » a pour lui une évidence si indiscutable qu’il le diffuse sans compter sur ses figures préférées qu’il s’incorpore au point qu’il semble parler de lui-même : grands scientifiques, grands écrivains, grands médecins, grands hommes de loi, grands criminels, etc.

Le personnage de Vautrin, gravure du XIXème siècle.

Mais ce manque de retenue distinguée ou de fausse modestie est contrebalancé en d’autres points de l’œuvre par la générosité débonnaire avec laquelle il peut attribuer des propos brillants à des personnages qui incarnent à ses yeux la plus plate médiocrité. Georges, le clerc de notaire plein de fatuité d’Un Début dans la vie, (voir ici le billet du 1er août), profite de son incognito dans la voiture publique pour se prétendre officier ayant servi Napoléon en Egypte et Ali pacha de Janina en Grèce, et pour s’inventer en trois paragraphes une généalogie éblouissante et dérisoire : « Je suis le petit-fils de ce fameux Czerni-Georges qui a fait la guerre à la Porte, et qui malheureusement au lieu de l’enfoncer s’est enfoncé lui-même ». Georges improvise sa scène de comédie avec une verve digne de Figaro, et le narrateur n’a pas l’air d’en faire plus de cas que les autres occupants de la voiture qui l’abreuvent de répliques sarcastiques. Balzac distribue ainsi narrations fantaisistes et jeux de mots avec une sorte de bonté dans le génie comparable à celle de Cervantes avec Sancho Panza ou de Shakespeare avec ses nombreux bouffons, bonté que n’auront après lui ni Flaubert, ni Maupassant, ni Zola, ni aucun autre romancier français.

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A Cabourg…

des panneaux offrent à la lecture des passants des extraits d’À l’Ombre des jeunes filles en fleurs et de Sodome et Gomorrhe : le kiosque à musique, l’arrivée des fillettes à l’extrémité de la digue comme une bande de mouettes… accompagnés de photos sepia de Proust et du Cabourg-Balbec de l’époque.

Rien ne surgissait en moi de ces phrases sur les lieux mêmes : le graphisme mièvre et le format carte postale géante les affadissait et leur contenu se mettait en travers de mon regard sur la mer en même temps qu’une vérité prenait l’évidence d’un proverbe : il y a loin du réel aux mots et il y a encore plus loin de la littérature au tourisme.

Le maire actuel de Cabourg aime Proust et se donne du mal pour mettre en valeur cet héritage de sa ville en organisant expositions, conférences et concerts autour de l’œuvre pour aller au-delà de l’exploitation commerciale d’un nom.

L’heure n’est pas aux moues dédaigneuses devant un travail patrimonial sincèrement effectué. De beaux parcours littéraires sont actuellement donnés en Normandie sur les merveilleuses villas où a séjourné Proust http://www.terresdecrivains.com/Balades-avec-Proust-a-Trouville.

Il n’empêche que c’est à deux cents kilomètres de Cabourg, dans mon fauteuil parisien, que j’ai effectué ma promenade Marcel Proust, en me  représentant (sans doute à tort mais qu’importe ?) l’auteur essayant de déchiffrer rêveusement la marche impénétrable des mouettes sur la plage de Cabourg-Balbec pendant que se formait en lui l’image d’Albertine et de sa bande d’amies. L’imagination de l’écrivain occupe au fil de ma lecture tout l’espace, je le vois qui dessine de plus en plus précisément ses jeunes filles au milieu d’autres promeneurs, accompagne ses descriptions d’hypothèses sur leur caractère, déplace sa rêverie vers d’autres lieux et d’autres temps, avant d’en arriver à l’anecdote de la compagne d’Albertine qui, utilisant une tribune pour musiciens comme tremplin (ce que je n’arrive pas à me représenter car j’ai toujours du mal à saisir les explications des romanciers sur les lieux), saute avec désinvolture au-dessus d’un vieux banquier impotent « épouvanté, dont la casquette marine fut effleurée par les pieds agiles ». C’est alors que ce Balbec vivant se superpose au Cabourg que je connais et qu’un contact a lieu entre un paysage, un écrivain et une lectrice.

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À la Maison de la poésie…

deux poètes sont rassemblés là je ne sais pourquoi : un gros barbu truculent qui déclare que « la poésie, c’est chiant » et qui écrit des choses fortes et drôles ; un mince précieux comme mon coiffeur et au crâne poli comme mon coiffeur. Il a écrit un seul livre, « mais qui compte », susurrent des bouches. Il débite d’une voix métallique son poème où de temps en temps se détachent les mots « jouir », « jouissance », « mon sexe pointe », et où ne fait défaut que ce dont il parle, illustration parfaite des affirmations du premier sur la poésie.

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Les petits poissons de Balzac

J’évoquais le 6 juillet sur ce blog l’agacement d’André Du Bouchet devant les jeux de mots et je me promettais, un peu chiffonnée, de relire une œuvre de Balzac où ils abondent : Un Début dans la vie. C’est chose faite. Le début du roman retrace un trajet en « coucou » (voiture publique) entre Paris et L’Isle-Adam au cours duquel des jeunes gens qui ne se connaissent pas font assaut de fanfaronnades et de plaisanteries. L’un d’eux, apprenti peintre surnommé Mistigris, s’amuse à déformer les expressions toutes faites  ̶ jeu que pratiqueront près d’un siècle plus tard les surréalistes  ̶ car « en ce moment, la mode d’estropier les proverbes régnait dans les ateliers de peinture. C’était un triomphe que de trouver un changement de quelques lettres ou d’un mot à peu près semblable qui laissait au proverbe un sens baroque ou cocasse ».

Mistigris nous en offre un vaste échantillon raccordé de manière plus ou moins tirée par les cheveux à la conversation qui se déroule dans la voiture :

Les petits poissons font les grandes rivières
On a vu des rois épousseter des bergères
Qui veut noyer son chien l’accuse de la nage
Le voilà comme un âne en plaine
On ne trousse jamais ce qu’on cherche
Etc.

Bien sûr, à la différence des surréalistes, Balzac attribue ces jeux de mots à certains personnages et ses blagues de rapins sont mises très efficacement au service d’un projet réaliste, comme lorsque les pensionnaires du Père Goriot s’amusent à terminer les mots en -rama selon une mode des années 1830. Mais j’entends aussi ces calembours comme des éclats de rire dont le romancier parsème son roman, avec une jubilation gratuite comparable à celle qu’il doit éprouver quand il tord la langue pour transcrire l’accent alsacien du Baron de Nucingen :  – Fûs nus brenez tonc bir tes follères (« Vous nous prenez donc pour des voleurs », Splendeurs et misères des courtisanes) ; ou lorsqu’il fait écrire une lettre d’adieu par la grisette Ida dans Ferragus :  – Adieu, maman, je te lege tout ce que j’é (…) comme il a souffert ce povre cha » (« je te lègue tout ce que j’ai. Comme il a souffert ce pauvre chat »). Toute personne ayant, dans sa vie, corrigé des fautes d’orthographe sait que « povre cha » est aussi contraire à la vraisemblance dysorthographique que les deux démonstratifs « ce » parfaitement conformes aux lois de la grammaire.

Cette manière de malaxer le langage comme une pâte ou un ballon gonflable sans se soucier de coller strictement au réel fait partie de ce qui plaît à ceux qui aiment Balzac, et les amène à sourire avec une qualité de tendresse que ne suscite aucun autre écrivain. Comme l’a remarqué Proust, « Les autres romanciers, on les aime en se soumettant à eux, on reçoit d’un Tolstoï la vérité comme de quelqu’un de plus grand et de plus pur que soi » (Sainte-Beuve et Balzac, p. 272). A l’inverse aimer Balzac n’intimide pas, malgré toute l’immensité de son génie, en partie grâce à cette absence de « pureté », à cette gaieté un peu brouillonne qui éclate partout dans l’œuvre.

« La fraîcheur, c’est le langage qui ne se referme pas sur soi », disait André Du Bouchet pour argumenter son dégoût des jeux de mots. Oui, mais c’est la joie bon enfant, l’absence totale de gourme, l’amour de la langue pour elle-même, en un mot la fraîcheur qui alimentent les jeux de mots de Balzac, petits poissons frétillant dans sa grande rivière.

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