Un samedi de janvier aux Tuileries

En sortant de l’Orangerie je décide de remonter le jardin à pied. Bien m’en prend.

L’arbre est massif, fendu, mutilé. Sans racine et sans bourgeon, n’appelant aucune brise.

Cette sculpture en bronze de 1997 s’appelle Manus ultimus. (Ce qui me surprend dans ce nom tragique, c’est le « -us  » d’ultimus. Manus est un nom féminin et j’entendrais plutôt « ultima manus ».) Mais continuons.

La sculptrice Magdalena Abakanowicz explique son oeuvre, appartenant à une série nommée Hands like trees : « J’ai vu une foule de mains votant, et une autre foule de mains en colère, manifestant. Elles rappelaient des branches. J’ai vu des arbres aux branches tendues dans un geste pathétique semblable à des mains ».

Mais ce que Magdalena Abakanowicz n’a pas pu voir, c’est la mouette à gorge blanche au sommet du moignon. Voilà qui allège l’allégorie.

Ceci m’a fait penser au mot espérance que l’on n’emploie plus beaucoup et que j’ai remarqué dans le dernier livre de Jacques Robinet.

Transparence de l’air, liberté des oiseaux, appels multiples qui sillonnent le ciel.

Grand ménage de l’espérance qui se redresse, malgré la fatigue, les jambes lourdes, la mémoire poreuse, les deuils accumulés, l’imminence d’une nuit sans retour (p. 48).

Espérance et force d’âme, comme des mouettes posées sur les mains ultimes.

Giotto, Chapelle Scrovegni, Padoue : « Spes »

Voir encore Giotto sur ce blog avec une autre vertu théologale http://patte-de-mouette.fr/?s=empathie+et+charit%C3%A9

 

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Petites notes de janvier

Mens sana in corpore lourdaud.

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Quelques impératifs

« Il faut lire absolument », « il ne faut pas manquer de voir »… ces phrases tuent immédiatement mon désir de lire ou de voir.

Notification Facebook ce matin : « Aidez Sigismond et  Perdita à fêter leur anniversaire ». Faut-il que je les aide à exister ? J’ai appris que Sigismond et Perdita sont ce qu’on appelle des « faux profils » : les clones clandestins d’autres facebookers, et qui sont destinés à faire des compliments au facebooker officiel, ou à lancer violemment, voire grossièrement, un jugement qu’il réfutera ou approuvera selon ses besoins. Manipulation égotiste, en l’occurrence : on disperse artificiellement son « moi » pour mieux le rehausser. Cette vertigineuse virtualité aurait fasciné pour des raisons inverses Pessoa, Queneau, Romain Gary, Borges, Bioy Casares, et tous ceux qui,  se sentant habités par plus d’un personnage, se disent avec Henri Michaux : « On n’est pas seul dans sa peau ».

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Lettre de Katherine Mansfield jamais envoyée (Journal, janvier 1921) : Si je n’étais pas malade, je me serais cependant retirée du monde, à cause de ma haine pour le manque de sincérité. Cette absence de franchise me cause une gêne horrible, me rend affreusement malheureuse.

Je citerai ici un autre jour les notations profondes de Katherine Mansfield sur la sincérité dans son Journal. Pour l’instant je me contente de me demander :  qu’aurait-elle pensé de la « post-vérité », des « faits alternatifs » et des « faux profils » ?

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J’ai remarqué que les personnes qui disent : « C’est intelligent », « Ce serait intelligent de… » sont souvent des personnes qui se trouvent elles-mêmes intelligentes.

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L’écheveau Pittoni-Saba

Les livres que l’on aime s’installent en nous à notre insu et réapparaissent au gré d’autres lectures ou d’autres expériences. Confession téméraire d’Anita Pittoni que j’ai commenté en mai dernier (voir lien ci-dessous), contient dans ses dernières pages un émouvant témoignage sur Umberto Saba dont je n’ai pas parlé. Ma lecture récente d’Ernesto (voir ici, 9 janvier) me donne envie de faire aujourd’hui une place à ce témoignage.

Mon billet sur Ernesto s’intitulait « L’écheveau d’Umberto Saba ». Or Anita Pittoni, avant d’être écrivaine et directrice des éditions du Zibaldone à Trieste, est tisserande, et la facture de ses livres, ainsi que sa manière de superviser leur installation en vitrine, en porte la marque. La métaphore filée de l’écheveau sied bien à son récit en trois épisodes intitulé « Cher Saba », où s’enchevêtrent des faits concernant la parution d’une œuvre du poète aux éditions du Zibaldone en 1950. Ce texte singulier révèle autant la complexe personnalité de Saba dont la lecture d’Ernesto m’avait donné un aperçu, que la sensibilité profonde et le caractère bien trempé de Pittoni.

Saba est si capricieux avec ses exigences tyranniques et tortueuses envers son éditrice que Pittoni est sur le point de renoncer à cette publication.  Son propre récit avance parfois à reculons, et au découragement de l’éditrice s’ajoute celui de la narratrice qui craint que son texte ne soit confus… Mais elle en débrouille habilement les fils avec un dénouement simple et touchant que je vais rapporter ici.

Quand le livre est enfin prêt, installé dans la vitrine avec « un voile d’or que j’avais tissé pour cette occasion », Saba vient chez Pittoni pour en signer trois cent cinquante exemplaires. Elle se tient debout, près de lui, et lui prépare avec une sollicitude maternelle (et dans son cas ceci n’est pas une expression figée) les livres ouverts à signer.

À un moment donné, Saba se retourna, leva son visage vers moi, me regarda de ses yeux de ciel et me demanda d’une voix douloureuse : « Tu sais ce que ça signifie cette ligne sous la signature ? » D’après mes modestes connaissances en graphologie, cette ligne droite et ferme signifiait que le signataire était sûr de soi. Je lui répondis : « Non, Saba, je ne le sais pas. Qu’est-ce que ça veut dire… ? » Il déclara – et j’entendis la voix plaintive d’un tout jeune homme : « Ça veut dire… besoin de soutien… » Et il continua à signer, avec patience.
Cher Saba ! Comment ne pas l’aimer ?

Je vois maintenant à mon tour, dans l’écrivain de soixante-sept ans qui signe ses livres auprès de son éditrice, l’adolescent Ernesto « qui se croit disgracieux et craint le ridicule »: imberbe, dégingandé, désirant par son livre qu’on lui dise qu’il est beau.

Lien vers l’article sur Anita Pittoni http://www.lacauselitteraire.fr/confession-temeraire-suivi-de-cher-saba-et-la-cite-de-bobi-anita-pittoni-par-nathalie-de-courson

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L’écheveau d’Umberto Saba (à propos de « Ernesto »)

Le récit autobiographique inachevé Ernesto, écrit par le poète triestin Umberto Saba en 1953, quatre années avant sa mort, fut publié par ses ayants droit en 1975. Voici un extrait très – trop –  succinct de la présentation de l’éditeur français :

Avec audace, crudité et innocence, il raconte la relation sexuelle d’un garçon de seize ans avec un manoeuvre occasionnel (plus âgé) qui travaille pour le même entrepôt de farine. Cet amour clandestin est vécu sans culpabilité, jusqu’à ce que le jeune Ernesto décide brutalement d’y mettre un terme.

Umberto Saba, Ernesto, traduit de l’italien et préfacé par René de Ceccatty, postface de Maria Antonietta Grignani, éditions du Seuil, 2010.

Le hasard fait que je viens de lire Ernesto au moment où paraît Le Consentement de Vanessa Springora qui, comme on le sait, retrace sa relation d’adolescente avec le sulfureux écrivain Gabriel Matzneff. Je n’ai nullement l’intention de comparer les deux livres ‒ je n’ai d’ailleurs pas encore lu celui de Vanessa Springora ‒ mais son titre, Le Consentement, correspond à une question que je me pose depuis longtemps et qui se pose peut-être aussi dans Ernesto : qu’est-ce que le consentement amoureux, notamment de la part d’une personne très jeune?

La réponse qui me vient tout de suite à l’esprit est la réplique de la Zerlina de Mozart à Don Giovanni : « Vorrei e non vorrei ».

« L’homme » d’Umberto Saba (il ne lui donne pas d’autre nom), loin d’être un don Juan ou un Gabriel Matzneff, présente un certain nombre de traits qui attirent Ernesto vers lui et le rendent plutôt sympathique au lecteur : il appartient à la classe ouvrière, et l’adolescent, tout en vivant avec une mère peu fortunée, est un « Monsieur » qui se déclare « pour les socialistes » et remarque la fatigue du manoeuvre mal payé. Par ailleurs, le comportement de « l’homme » est celui d’un initiateur délicat, non celui d’un prédateur beau parleur : c’est Ernesto qui fait les propositions et les premiers gestes les plus directs ; c’est lui aussi qui décidera de mettre fin à la relation sans que « l’homme » ait son mot à dire. Ernesto transgresse en toute liberté le triple interdit de la différence sociale, de la différence d’âge et de l’homosexualité avec une audace insouciante, soulignent les commentateurs, de sorte que dans son cas il ne conviendrait pas de dire : « Je voudrais et ne voudrais pas », mais : «Je veux puis je ne veux plus ».

***

Toutefois je ne peux pas m’empêcher de déceler chez Ernesto une sorte de « vorrei e non vorrei », redoublé par l’impression que le narrateur, lui aussi, veut et ne veut pas exposer certains mouvements intérieurs douloureux de son jeune double. Saba en sait trop sur son personnage pour tout révéler de lui, mais il tient en même temps à laisser des indices, nets ou estompés. L’auteur a beaucoup remanié son manuscrit et l’a laissé inachevé :  « Réussirai-je à le terminer ? Il suffit d’un rien pour le tuer ; autrement dit pour changer en moi l’état d’âme nécessaire à son achèvement. Et ce rien peut surgir avec une telle facilité… » écrit-il à sa fille, exécutrice testamentaire à qui il fera promettre de brûler le manuscrit après sa mort (il songe d’ailleurs à se tuer). Certes, dans les années 50 l’homosexualité constitue un grand tabou, notamment chez un homme marié et père de famille. La différence d’âge est en revanche nettement moins scandaleuse qu’aujourd’hui (le mot « pédophile » n’existe pas encore), et le texte dit en passant qu’Ernesto est à 16 ans en âge légal d’avoir des relations sexuelles (bien qu’il ne se soit jamais rasé). La réserve de Saba tient également au fait qu’il ne veut pas se montrer indiscret envers certaines personnes disparues, comme l’adolescent Ilio, sorte de double embelli, dont Ernesto tombe amoureux dans le dernier épisode. Mais cette retenue du narrateur qui donne au texte une tension particulière me semble provenir aussi d’une nappe profonde irriguant l’écriture, apparaissant peu à peu à l’intérieur du texte, notamment au moyen de certaines ellipses narratives, d’une focalisation au début du récit sur les sentiments de « l’homme » plus que sur ceux du garçon, et des nombreuses parenthèses qui s’infiltrent dans les phrases. Je prends presque au hasard, comme exemple de cette crudité délicatement mesurée, un passage où « l’homme » introduit en Ernesto un suppositoire censé éliminer la douleur causée par la relation anale:

Il plaça Ernesto (qui ne semblait guère convaincu) dans la position idoine (la même que lorsqu’il le possédait), et toujours sur les sacs habituels, qui n’avaient pas encore trouvé acquéreur, et n’étaient donc pas sortis de l’entrepôt.

Umberto Saba dans une rue de Trieste, photo reprise du blog littéraire « Sur une île j’emporterais » dont le lien est donné en fin d’article.

N’étant pas une spécialiste de l’œuvre de Saba, je me suis demandé si cette manière d’entrecouper ses phrases de parenthèses était un trait habituel de son style, et il semble bien que non. Elles ne figurent pas, par exemple, dans un récit de Couleur du temps intitulé La Poule, histoire d’un adolescent assez semblable par le milieu social et le caractère à Ernesto. Cette nouvelle, où il n’est pas question de sexualité mais où – fait non négligeable ‒ le père brille également par son absence, est narrée de manière beaucoup plus fluide qu’Ernesto et le personnage y est plus classiquement dessiné.

Au contraire, la complexité d’Ernesto est constamment mise en évidence : le garçon a une tendance à « aller droit au cœur des choses » qui lui fait prendre les devants, mais cette avancée directe vers l’objet de son désir est suivie de sautes d’humeur et d’écarts, comme un cheval qui se cabre soudain. Ceci fait de l’épigraphe de D’Annunzio au premier épisode un vœu pieux teinté de mélancolique ironie : « J’aimerais maintenant que je suis vieux dépeindre, / avec une tranquille innocence, le monde merveilleux ». Rien ne me paraît tranquille ni merveilleux dans ce livre, car Ernesto éprouve le plaisir sexuel au prix d’un refus ultérieur de ce qu’il a recherché et se sent envahi d’angoisse ou de remords après avoir agi. Tout cela révèle une grande instabilité, et notamment « une sensualité incertaine en ce qui concernait son objet ».

Ainsi, en sortant de chez la femme qui l’a initié aux amours hétérosexuelles :

Il n’arrivait pas à débrouiller l’écheveau un peu emmêlé de ses pensées, et il souffrait d’une grande soif. L’écheveau, il devrait attendre encore des années pour commencer tout juste à le démêler (…)

N’est-ce pas cet écheveau que l’écrivain de 70 ans tente encore inlassablement de démêler dans la clinique romaine où il séjourne en 1953 ? De quelle manière et à quel point son Ernesto est-il capable de vouloir l’expérience qu’il a recherchée ? Jusqu’à quel point aussi l’auteur veut-il que son oeuvre, située au bout d’une vie d’écriture, soit détruite ? Cette manière de sonder les vouloirs et les refus d’un garçon de seize ans, de pénétrer ses émotions contradictoires et de révéler les enjeux personnels qui y sont associés contribue certainement à donner son actualité et sa mystérieuse beauté à Ernesto.

Lien vers le très bon blog « Sur une île j’emporterais », (l’interprétation qui y figure est plus euphorique que la mienne).   https://suruneilejemporterais.fr/symptome-attachement-excessif-passe/

 

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Esprit d’escalier

Claire S., ancienne amie de fac qui a fait carrière dans des organismes internationaux, retrouve ma trace et me donne rendez-vous dans un café. Je me sens honorée. Sa conversation est enjouée : — Quand tu étais jeune tu étais tellement insecure ! Et maintenant ? demande-t-elle avec un sourire bienveillant. Je réponds : — Moins… mais dans le fond à peu près autant.

Je la sens déçue (d’ailleurs je ne l’ai plus revue).

Trois ans après je repense à ce dialogue et je dis à Claire dans ma tête : — Et si c’était de cette indécrottable insecurity que je tire mon énergie, ou… disons, une certaine énergie, moi ?

Henri Michaux, Sans titre, aquarelle et encre de Chine sur papier, 1957

 

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Meilleurs vœux avec George Eliot

Mon amie Marie-Paule Farina parlait récemment d’un « quelque chose » qui lui plaisait particulièrement chez les romancières anglaises des deux derniers siècles, et je partage son sentiment car il me semble qu’elles ont une pertinence et une acuité bien à elles. Je n’ai pas en ce moment en tête les romans de Jane Austen ni ceux des sœurs Brontë qui m’ont enchantée à diverses époques, mais je viens d’achever Middlemarch de George Eliot (1819-1880), considéré comme son chef d’oeuvre. La principale qualité qui m’est apparue à la lecture de cette « étude de la vie de province » est un art du creusement. Pour reprendre une expression que Virginia Woolf appliquait à son propre travail, George Eliot « creuse de belles grottes derrière ses personnages » avec une force pénétrante accompagnée d’une sorte de douceur réfléchie. Ses phrases sont longues, précises, les éléments qualifiants vont souvent par deux. Les gens l’intéressent plus que la nature extérieure et ses principales saisons sont plus mentales qu’atmosphériques (j’ai remarqué que dans sa campagne anglaise il pleut rarement). Les relations d’argent sont prédominantes, mais bien qu’Eliot soit dotée d’un esprit satirique acéré dans sa peinture des habitants de la petite ville de Middlemarch (je pense en particulier à son extraordinaire transcription des commérages), on a l’impression qu’avec elle « tout le monde a ses raisons », comme disait Jean Renoir.

Il y a toutefois un défaut qu’elle semble mal supporter et où elle intervient directement pour le dire : la sécheresse intellectuelle.
Voici quelques extraits du portrait de l’érudit M. Casaubon – premier mari de l’ardente Dorothea – qui m’apparaît comme l’antithèse de tout ce qui séduit l’auteure :

Cette âme persistait à palpiter dans le terrain marécageux où elle avait pris naissance et pensait à ses ailes sans jamais s’envoler. (…)

Pour ma part, j’ai grand pitié de lui. Fâcheux destin, d’être ce qu’on appelle très érudit et de n’y trouver aucun plaisir ; d’assister au vaste spectacle de la vie sans jamais être délivré d’un petit moi famélique et frissonnant ; de n’être jamais empoigné par les splendeurs que nous contemplons, de ne jamais laisser notre conscience se muer (…) en pensée vigoureuse, en passion ardente, en action énergique ; bref de rester toujours un érudit sans inspiration, ambitieux et craintif, scrupuleux et myope.

Cette vigueur et cette passion (jamais échevelée) sont, accompagnées d’une certaine audace tranquille, les qualités qui me frappent quand je lis George Eliot. Je sors de cette lecture désireuse de délaisser mon « petit moi famélique et frissonnant », et de me souhaiter pour 2020, ainsi qu’aux amis qui accompagnent parfois mes pas de mouette : « Pensée vigoureuse, audace tranquille, action énergique » !

[En lien, un nourrissant entretien dans l’Express de Marianne Payot avec Mona Ozouf qui a consacré un essai à George Eliot : L’Autre George, À la rencontre de George Eliot, (Gallimard, 2018). Une phrase de Mona Ozouf sur Eliot m’a touchée : « Elle pense, et je lui donne raison, que le plus malaisé est d’accorder ce qu’on a reçu avec ce qu’on a décidé de choisir ».]https://www.lexpress.fr/culture/livre/mona-ozouf-george-eliot-feministe-avant-l-heure_2043665.html

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Nécessité intérieure

Un critique demande à Maria Elena Vieira da Silva : « J’admire votre peinture, mais pourquoi continuez-vous à faire de la perpective ? »

Elle répond : « Je sais que ça ne se fait plus au XXème siècle, mais il faut que je le fasse ».

« Enfant, j’espérais devenir un livre quand je serais grand », dit Amos Oz (cité récemment par Colette Weibel). Peut-être Vieira da Silva rêvait-elle de devenir une bibliothèque ?

 

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Suffisamment

J’ai une sympathie pour le mot suffisamment, long et modeste (car la longueur peut être plus modeste que la concision. Suffisamment n’est pas suffisance). Quand maman et moi nous retrouvions le matin au petit déjeuner et que nous nous posions l’habituelle question: — Bien dormi ? La réponse fréquente de part et d’autre était — Suffisamment.

« Bien » aurait été très excessif, « mal » un peu aussi, et tout ça ne méritait pas qu’on en fasse un plat.

Maman a d’ailleurs été pour moi une mère « suffisamment bonne », dirait Winnicott.

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Contention

De mauvais souvenirs peuvent s’insinuer en nous par des mots déplaisants. J’ai une antipathie pour le mot contention, lugubre dans ses hypocrites nasales : « Nous mettons le patient sous contention » veut dire qu’on attache un fou furieux dans son lit.
Même l’aigre contentieux m’est moins désagréable que contention.
Pour me faire rire d’une contention il me faut Raymond Queneau.

Dialogue entre le Poète des Cigales et son admirateur, le rêveur éveillé L’Aumône :

— Et votre épicalame pour le mariage de mademoiselle Offroir et du jeune Morelien jeune and C°, ce que ça pouvait être émouvant.
— Je fais de mon mieux.
— Et l’églogue sur la guinguette au père Pou : désopilante !
— Je concède qu’elle est bien venue.
— Vous pouvez faire des poèmes sur tous les sujets.
— Même sur les chaussettes. Ça se chante aussi, la chaussette.
— Je me demande comment ça vous vient l’inspiration ?
— En général en me retenant d’uriner.
— Il y a un rapport ?
— Un rapport certain. De contention.

(p. 27-28)

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Mièvreries

Je trouve fascinante la manière dont, au cours des siècles, le sens des mots se transforme et s’inverse. Je voulais l’autre jour parler de la « mièvre empathie » ou du « mièvre ressenti » car les sonorités de ce mièvre me semblaient aussi molles en bouche que les deux notions auxquelles je les appliquais. Mais en parcourant Le Malade imaginaire je suis tombée sur Monsieur Diafoirus présentant son benêt de fils Thomas : « Lorsqu’il était petit, il n’a jamais été ce qu’on appelle mièvre et éveillé. On le voyait toujours doux, paisible et taciturne (…) » (II, 5). Une note signale : « Mièvre : Se dit d’un enfant vif, remuant, et un peu malicieux » (Dictionnaire de l’Académie, 1694). Et voilà que mièvre assone avec éveillé et va rimer dans ma tête avec lièvre.

Je m’étonne que notre sensibilité cratylienne aux sonorités des mots soit inconstante au point qu’un mot autrefois pétillant a aujourd’hui une saveur de guimauve.

Notre oreille devient aussi très délicate quand on lui demande son avis sur des mots français nouveaux (les mots « globish », eux, entrent sans frapper). Des discussions ont porté récemment sur la féminisation de noms de métier. « Autrice » notamment, féminin d’ « auteur », apparaît et disparaît régulièrement en France depuis le Moyen Âge (comme l’a étudié Aurore Évain), et déclenche des discussions : —  Ça sonne mal ! — Ben, on dit pourtant actrice et factrice… — Ah, mais autrice ça fait autre triste ! — Ben, c’est une question d’habitude…  — Ah non, mais ça fait vraiment autruche autiste ! Etc.

Simone de Beauvoir

On sait qu’autrice est aujourd’hui admis par l’Académie en concurrence avec auteure (que personnellement je préfère), c’est l’usage qui décidera. Du moment qu’il y en a un…

 

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