Cognassier

Philippe Jaccottet admire la beauté particulière, « plus grande qu’aucune autre », des cognassiers en fleurs.

Je n’en ai jamais vu, mais j’ai toujours du mal à être attirée par les choses auxquelles les hasards de l’étymologie ont donné un nom laid. Quelle que soit sa beauté, le « cognassier en fleurs » est un oxymore sonore.
Et quel fruit peut-on imaginer pour le cognassier quand on ignore que c’est le coing ?

Incidemment, je ne peux pas m’empêcher de penser que l’ami du Marquis de La Mole (le vrai, l’ancêtre de Mathilde, celui dont la tête a été conservée par Marguerite de Navarre), était le redoutable Comte Annibal de Coconas, massacreur de la Saint-Barthélémy. Feydeau n’a pas manqué de tirer des effets comiques de ce nom dans sa pièce chantée L’Âge d’or : « Et je suis Coconas / Arrivant de ce pass / Du Piémont un peu lass / En un mot Coconas / Coconas, Coconas », etc.

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Sudoku

À Carrefour Hyper, une petite fille et sa grand-mère se tiennent au rayon librairie devant l’espace mots-mêlés-sudoku. La petite fille veut absolument un sudoku et la grand-mère freine : — C’est trop compliqué pour toi, tu vas pas savoir les faire. — Mais si, mamie.

Je suis immédiatement et inconditionnellement avec elle contre la grand-mère : qu’est-ce que cette femme bornée ? Sait-elle faire les sudoku ? A-t-elle déjà essayé ? Par quel préjugé refuse-t-elle a priori les sudoku à sa petite-fille ? — C’est trop dur pour toi. — Mais non, mamie. La grand-mère essaye d’entraîner sa petite-fille ailleurs, la fillette revient à la charge. Finalement la grand-mère bouche pincée prend très haut sur le rayon, hors d’atteinte de l’enfant, d’un geste réservé, étriqué, mesquin, chiche, le plus petit mots-mêlés qu’elle peut trouver. L’enfant prend à son tour et à son niveau un grand sudoku criard. Et la grand-mère cède.

5183mirBPlL._SX361_BO1,204,203,200_Mon sang ne fait qu’un tour. Qu’est-ce que c’est que cette enfant gâtée au nez pointu qui manipule sa grand-mère, qui singe les grands en prétendant faire des sudoku ? Et par quel cargo ce mot hideux, sudoku,  a-t-il atterri en France, inondant les présentoirs de Carrefour au point qu’on doit se mettre sur la pointe des pieds pour atteindre un mots-mêlés ? Il faut croire que ce lieu n’était pas assez vulgaire pour qu’il soit urgent de le couvrir du mot sudoku. Quand la grand-mère sera morte, quand la petite fille sera mère, elle voudra encore acheter des sudoku pour ses enfants qui voudront plutôt des pudokiki ou des pedukaka, et on en a pour deux générations de sudoku à cause d’une grand-mère qui n’a pas su résister aux caprices de sa petite-fille.

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Le mot nuage

L’anglais cloud est trop lourd, l’espagnol nube trop pudique.

Mais le français nuage !

J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !  (Baudelaire, « L’Étranger », Le Spleen de Paris, I.)

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Feuilleton des comparants et des comparés, épisode 1

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Le feuilleton en cinq épisodes qui suit est un pseudo-journal d’écriture tenu il y a quelques années, où je pose des cataplasmes rhétoriques sur quelques brûlures réelles.

J’ai parfois du mal à fabriquer des comparaisons en ajointant un comparant et un comparé.

Je regorge de comparants animaux :
– comme une limace qui dépose sa bave de marche en marche sur l’escalier.
– comme un crapaud réfugié derrière mon volet dont je viens de broyer les os sans le vouloir.
Mais je ne sais pas à quoi les comparer, je ne tiens pas de comparé solide.

À l’inverse, quand j’ai quelque chose à dire et que je cherche mes mots, les comparants me lâchent, il ne me reste plus que les comparés. On dirait que les comparants ne se présentent que quand ils sont sûrs de rester vacants. Au moment où j’écris ces mots, une grive lance sur le toit de ma maison les vocalises les plus mélodieuses, avec l’évidence de qui est fait pour chanter. A-t-elle senti que je m’apprête à la comparer ? Son chant s’éloigne, elle m’abandonne.

Qu’à cela ne tienne, je commence une liste de comparaisons unijambistes :
– Comme un homme constamment à l’article de la mort, qui tombe, se casse la tête, se casse le nez, se fracasse, se tord les jambes, et resurgit avec ses vieilles cicatrices aux poumons.
– Comme sonne étrangement le prénom d’un inventeur de maladie : Aloïs Alzheimer.
– Comme l’air martial, menton relevé, que les services de Pompes funèbres donnent uniformément à tous les morts.
– A un enterrement, il arrive assez souvent qu’on ait froid. On ne se couvre jamais assez à un enterrement. (Ceci n’est ni un comparant ni un comparé. Les comparants me lâchent aussi. D’ailleurs, au lieu de faire des comparants, ne serait-il pas plus simple que je raconte directement la mort de papa ?)

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Feuilleton des comparants sans comparé, épisode 2

2016-08-08-10-00-491Aujourd’hui, mon amie la mouette me relance et me dit :

« Cent fois sur le cahier jetez vos comparants »

Et je lance une nouvelle salve de comparants hétéroclites et orphelins de leurs comparés :
– Comme la mère de l’assassin qui retrouve dans le fond d’une armoire sa petite timbale.
– Comme le baume qui a toujours soigné nos maux, auquel un institut de santé colle un jour le label : produit cancérogène. (Il y a dix ans on disait : cancérigène. Cancérogène est nettement plus grave.)
– Comme un magnolia devant un pavillon de cité. (Là je tiens en douce un comparé : V.B. est un magnolia devant un pavillon de cité. Le magnolia est en plastique.)
– Comme le regard du boucher sur le boucher d’en face.
– Comme la vieille belle veut croire aux sourires de l’Africain qu’elle entretient.

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Feuilleton des comparants et des comparés, épisode 3 : « C’est pas ça »

un-censeur― Vous enfoncez une porte ouverte, m’intimide une voix docte. Votre comparant sans comparé, c’est simplement une métaphore qui donne le phore sans le thème.
Je bredouille en retour : ― Mais… une métaphore ne dit pas « comme », et c’est ce  « comme », sans comparé devant ni derrière, qui rend mes comparants poignants.

Pendant que la bouche docte suce ses dents, j’ajoute avec le rire gêné des personnes timides et hardies qui sentent qu’elles se lancent dans des questions trop difficiles :

― Comparons par exemple ces deux phrases, hhin… dont la seconde sera le comparé de la première, ou l’inverse, je ne sais plus… (et comme pour m’excuser) : juste pour la démonstration :
1. « je sens que des orgasmes se déchaînent »
2. « comme des orgasmes déchaînés »
La 1 est une promesse, alors que la 2 ?

Mon comparant sans comparé pose ce qui a eu lieu et qui manque, cependant.

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Feuilleton des comparants et des comparés, épisode 4

L’autre jour, une personne d’un niveau culturel élevé m’a barré le chemin. Aujourd’hui je passe outre avec un nouveau jet de comparants :

– Comme ces gens qui sortent dans la rue avec un masque chirurgical, quand ce qui les irradie est aussi inodore que l’eau qu’ils boivent au robinet.
– Comme ces pensées de 4 heures du matin qui pétillent dans l’insomnie et qui au grand jour sont des cadavres de taupes.
– Comme ce morceau de mur de Berlin rangé dans un tiroir et que 10 ans après j’ai jeté, le prenant pour une offrande d’enfant dans un square.

―  Ces comparants ne sont pas purs du tout, reprend mon censeur. Ils contiennent des métaphores et autres scories. Et le dernier, inscrit dans l’histoire du XXème siècle, raconte la perte d’une relique.

Quels récits secrets se faufilent dans des comparants sans comparés ?
– Comme l’apparition, lors d’un enterrement, derrière un pilier, d’une jeune inconnue ressemblant au défunt.

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Feuilleton des comparants et des comparés, 5ème et dernier épisode : comparés tout court

J’ai fabriqué, dans les quatre épisodes qui précèdent, des comparants amputés de leurs comparés. Il faut maintenant que je passe à autre chose.

un-beau-jardin-de-bambous

Et les comparés sans comparants ? Un objet qui a une présence suffisante pour se passer de comparaison ?

Une touffe de bambous.

Dans la tempête je les vois se tordre, malmenés par le vent. Ils se couchent sur la gauche, se redressent, oscillent dans plusieurs directions, solidaires dans leur résistance au vent.

Et ça y est, j’ai dit « solidaires », « résistance ».  J’ai comparé sans faire exprès ma touffe de bambous à une armée de partisans, c’est la langue qui veut ça. Et demain je les comparerai aux membres d’une tribu qui s’entrelacent sans distinction de taille, d’ancienneté, de volonté de sortir du lot, dans une égale capacité à accueillir la pluie, la neige, les oiseaux, les serpents, les coccinelles et les araignées. Ma sympathie pour les bambous les fait crépiter comme des comparés qui deviendront comparants quand j’irai voir les vagues de la mer.

Des bambous comparants-comparés-comparants.

La tête m’en tourne et les bras m’en oscillent.

Bientôt je pourrai parler sans contorsions de la mort de papa. Les comparants se mettront où ils voudront.

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Arbre

On entend bras dans arbre. Nous ne serions pas aussi attachés aux arbres si nous n’avions ni bras ni mains ni tronc ni vaisseaux ni bronchioles.

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Parole-cataplasme

cataplasme
J’appelle parole-cataplasme un discours très raisonnable que l’on tient sur soi-même, comme une substance pâteuse appliquée sur la peau et destinée à enfariner ce qui brûle à l’intérieur. Des phrases comme : « Je fais mon travail de deuil », ou : « Je suis dans mon processus de reconstruction » font partie des paroles-cataplasmes qui se vendent bien.

Il existe aujourd’hui un apprentissage méthodique de la parole-cataplasme, avec auto-évaluation et optimisation du discours.

Voici ce qu’on peut lire par exemple sur une fiche de sortie de clinique :

Deux méthodes sont communément utilisées et sont à votre disposition pour évaluer l’intensité de votre douleur :
1. L’échelle verbale simple (EVS) vous propose simplement de donner un adjectif pour qualifier votre douleur : absente, faible, modérée, intense…
2. L’échelle numérique simple (ENS) : il convient d’attribuer un chiffre (de 0 à 10) à la douleur essentielle comme si vous lui mettiez une note sur 10 (10 étant la douleur maximale imaginable).

Sur le lumbago que je traîne depuis deux semaines, j’ai appliqué un modéré sur l’échelle EVS, un 4 sur l’échelle ENS, et je sens que j’ai pris en charge de manière optimale ma douleur essentielle.

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