« C’est pas ça » : suite du même sujet

Je disais hier sur ce blog que j’étais dans la vie la proie d’un « c’est pas ça » que l’on m’adresse tout le temps. En réfléchissant je trouve aujourd’hui au moins quatre ou cinq catégories de « c’est pas ça ».

Les esprits éclairés qui rectifient mon jugement disent rarement « c’est pas ça », mais plutôt : « Oui, mais… » ou bien, comme Monsieur Locutura, mon professeur de mathématiques : « C’est ça, mais c’est tout juste le contraire ».

Ma liste de « c’est pas ça » comprend pour l’instant :

– Celui d’esprits qui sont des couloirs sans portes latérales (« c’est pas ça » borné).
– Celui de Personnalités qui ne supportent pas d’être contredites (« c’est pas ça » d’autorité ou de mauvaise foi. Quand il est devenu évident qu’elles se sont trompées, elles se récrient: « Je ne crois pas avoir dit ça »).
– Celui que je m’adresse à moi-même par timidité (« c’est pas ça », ou « c’est sûrement pas ça » d’autocensure. Ce « sûrement pas ça » peut être une clause de modestie, fréquemment employée par les femmes, pour étouffer dans l’oeuf les « c’est pas ça » d’autorité).
– Celui que je m’adresse à moi-même et qui voudrait ressembler au « je sens comme un allons plus loin » de Proust (« c’est pas encore tout à fait ça »).
– Il y en a un autre que tout être sain d’esprit s’adresse à lui-même en découvrant le nombre de choses que l’on interprète sans arrêt de travers (« c’était pas ça » surpris). Hier, je marchais le long du canal Saint-Martin en regardant vaguement un couple assis au bord de l’eau. Lui donne une gifle à Elle. Violence machiste ? Elle rend trois beignes à Lui. « Ah! C’est pas ça ! C’est une passion tragique et avinée, ils vont se jeter mutuellement dans le canal. » Mais Lui embrasse Elle sur le front et Elle prend les mains de Lui.

(À suivre)

Ce dernier « c’est pas ça » me rappelle un billet de mai 2018 sur un sujet voisin : Le sentiment du porte-à-faux http://patte-de-mouette.fr/2018/05/24/le-sentiment-du-porte-a-faux/

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C’est pas ça

Depuis longtemps je suis livrée au « c’est pas ça ». Je ne sais pas pourquoi je suis quelqu’un à qui on dit souvent : « C’est pas ça ». Pour me consoler je me dis que peut-être mon originalité c’est  ça : être une c’est pas ça.

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Sur un mur

En passant la semaine dernière Praza da Quintana à Santiago de Compostela, j’ai pris cette photo célébrant les héros du « Bataillon littéraire » dont le nom martial ne pouvait qu’être remarqué par une rédactrice de La Cause littéraire.

Wikipedia et le journal Correo gallego m’ont donné de plus amples informations que je vous résume à ma façon : il s’agit d’un mouvement patriotique issu des étudiants de l’université de Santiago de Compostela en 1808 contre les troupes de Napoléon. Comme il manquait à la brigade un chef d’expérience militaire, on choisit un homme dont le nom aurait fait rêver Voltaire ou Beaumarchais : Juan Ignacio de Armada Caramaño Ibáñez de Mondragón y Salgado de Sotomayor, marqués de Santa Cruz de Rivadulla. Pour inspirer confiance aux étudiants et « unir Minerve à Mars », il fallait qu’il ajoute à son autorité militaire et à ses quartiers de noblesse quelques galons universitaires. On n’hésita pas à lui accorder le titre de Docteur ès Toutes Disciplines – doctorat héréditaire, selon son arrière-arrière-petit-fils (…) Les troupes d’étudiants se battirent très bravement, beaucoup d’entre eux périrent, et le bataillon fut dissous en 1810, quand les Français se retirèrent de Galice.

Mais mon histoire n’est pas finie :
Wikipedia et Correo gallego joignent à leur récit la même photo que moi, ou plutôt pas tout à fait la même.

Le cadrage qu’ils ont choisi ne montre pas cette inscription à demi effacée dans la pierre du mur, au-dessus de la plaque, partiellement visible sur mon propre cliché : « José Antonio Primo de Rivera ». Je m’apprêtais moi-même à trouver hors sujet ce fondateur de la Phalange (organisation paramilitaire qui deviendra un pilier du régime de Franco),  exécuté dès novembre 1936 par un tribunal populaire, présenté ensuite par les franquistes comme la Victime par excellence, et reposant aujourd’hui au mausolée du Valle de los Caídos non loin de Franco. Mais au moment de rogner à mon tour ma photo, je me suis dit que cette superposition d’inscriptions avait son intérêt : comme la vie psychique individuelle, l’histoire d’un pays est faite de ces couches que le temps efface, découvre, mêle, et je reste intriguée par ce mur de la Praza da Quintana qui n’élimine pas de force les souvenirs gênants mais ne contrarie pas non plus l’érosion naturelle de la pierre.
C’est ensuite à chacun de cadrer ses photos comme il l’entend, pensais-je encore hier.

Mais ce matin l’oiseau qui jacasse souvent en moi me dit : « C’est plus compliqué que ça ! dans ta béatitude de touriste, tu oublies qu’en vertu de la loi de 2007 sur la Mémoire historique, tous les symboles franquistes doivent être éliminés des lieux publics. » En effet, ce que ne montre pas ma photo, c’est une croix blanche, érigée en l’honneur de José Antonio selon un autre article de Correo gallego https://www.elcorreogallego.es/santiago/ecg/simbolos-franquistas-fueronsantiago-hacer-mucho-ruido/idEdicion-2007-10-20/idNoticia-222457 

Cette croix que je croyais appartenir, sans que s’y attache un symbole fasciste, au monastère de los Pelayos dont ceci est le mur, me paraissait sans doute trop insignifiante pour attirer mon objectif et je l’avais complètement oubliée. Je lui trouve tout à coup une parenté avec celle du Valle de los Caídos :

Photo Correo gallego

Mais mon oiseau me pose encore une question qui me dévie et que je voudrais soumettre  à mes amis hispanistes : peut-on assimiler José Antonio à un franquiste ? Un homme porte une responsabilité dans ce que l’histoire fait de lui et un fondateur de phalange est par définition le premier des phalangistes. Voilà qui est dit. Mais j’ai picoré un article de Wikipedia en français, bien documenté, et ce personnage au long visage mélancolique m’a paru plus littéraire et complexe que la brute moustachue que je me représentais :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Jos%C3%A9_Antonio_Primo_de_Rivera

Que de questions contenues dans un simple mur de pierre !

 

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L’enchantement de l’oiseau

Tous les musiciens, tous les poètes qui connaissent ces instants si délicats et si fugitifs de ravissement, de fusion entre le moi et le monde, ces épiphanies ou « moments of being » dont parlent James Joyce ou Virginia Woolf seront émerveillés par une légende que j’ai découverte en visitant le beau monastère d’Armenteira en Galice (Pontevedra), et que rapporte le roi Alfonso X le Sage dans une de ses Cantigas de Santa María (103).

Don Ero de Armenteira, qui bâtit le monastère sur ses propres terres en 1149 et s’en fit le premier moine, avait déjà atteint un âge avancé quand il décida de faire une promenade dans les bois environnants. Soudain, près d’une fontaine, le chant d’un petit oiseau le plonge dans un état d’extase qui durera trois cents ans, réalisant presque le rêve de Baudelaire sept siècles plus tard dans Le Spleen de Paris :

« Non ! il n’est plus de minutes, il n’est plus de secondes ! Le Temps a disparu ; c’est l’Éternité qui règne, une éternité de délices! » (« La Chambre double »).

Mais Don Ero n’est pas un poète romantique et son retour au monde ordinaire sera beaucoup moins tourmenté que celui de Baudelaire. Il se met tranquillement en marche vers le monastère, croyant qu’il ne s’était écoulé que quelques heures, et il s’aperçoit peu à peu que tout a vraiment beaucoup changé. Les moines ne le reconnaîtront que grâce aux anciennes chroniques évoquant sa disparition.

Don Ero est représenté dans l’église du monastère les yeux levés vers le ciel, un oiseau sur l’épaule

2 liens en espagnol :

https://www.lavozdegalicia.es/noticia/arousa/2014/08/17/sueno-duro-trescientos-anos/0003_201408A17C7991.htm

LEYENDA DE SAN ERO DE ARMENTEIRA

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Elèves et professeurs

À l’occasion de la rentrée des classes, Le Nouvel Observateur publie cette semaine un dossier : « Le prof qui a changé ma vie ». Je n’en ai lu pour l’instant que quelques phrases qui m’ont touchée. L’une est de Lilian Thuram : « ça me parlait à l’intérieur ». L’autre, de Cédric Villani,  évoque le professeur qui « m’a fait comprendre ce qu’est l’imagination en mathématiques ». Je me suis alors souvenue d’un chercheur en mathématiques pures qui me parlait de sa discipline avec la joie communicative de certains astronomes ou compositeurs de musique.

Ce dossier me rappelle aussi deux témoignages lus ces derniers mois : D’abord, celui du traducteur Claude Couffon, gamin des années 40 que rien ne prédisposait particulièrement à l’espagnol dans le village près de Flers (Orne), où il habitait. Destiné par sa mère à devenir instituteur, il doit, pour entrer à l’École Normale, apprendre une deuxième langue vivante. Le principal de son collège pense à l’espagnol. N’ayant pas sur place de professeur, il fait appel à l’instituteur d’un village voisin, monsieur Pons, qui connaît la langue. On ne savait pas très bien s’il avait participé à la guerre civile, explique Claude Couffon, « mais il l’évoquait sans cesse avec passion. Après les cours, je l’accompagnais à bicyclette pour pêcher, dans son village, et il me parlait des poètes qu’il avait connus : Rafael Alberti, Miguel Hernández, Antonio Machado (…) Le soir, je repartais souvent avec leurs livres. Bref, il fit de moi un républicain espagnol ». (Revue Apulée #4, « Traduire le monde », p. 269).

Armand Guillaumin, « Marguerite Guillaumin lisant »

L’autre témoignage, celui de Nathalie Sarraute, est reproduit dans la biographie d’Ann Jefferson qui vient de paraître chez Flammarion. Sa professeure de français de 3ème au lycée Fénelon, Madame Guillaumin, encourageait son talent littéraire et lisait ses rédactions le soir à son mari, le peintre Armand Guillaumin. Dans l’une d’entre elles la jeune Nathalie, narrant l’entrée d’un ambassadeur d’Espagne dans le bureau de Choiseul, Premier ministre de Louis XV (apprécions en passant le niveau historique des rédactions de 1915), croit bon d’introduire une notation descriptive : « la porte grinçait ». Commentaire de Madame Guillaumin dans la marge : « La porte d’un ministre ne grince pas ». Des années plus tard Nathalie Sarraute se plaisait à rapporter cette juste observation que je lisais le mois dernier près de ma porte-fenêtre qui grince tout au long de sa course car je ne suis pas ministre.

Lien vers ma recension du livre d’Ann Jefferson pour La Cause littéraire :

http://www.lacauselitteraire.fr/nathalie-sarraute-ann-jefferson-par-nathalie-de-courson?fbclid=IwAR2wdXJmv_iFr2gPaeAFYSQmIr0ZG7y_Pj-nKapjR2m_y8t_AgAZzV1-v6k

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Notulettes d’août

Sur les marges des cahiers

J’ai en ce moment un cahier sans marge et je m’aperçois que je préfère les cahiers qui en ont. On croit que les marges brident et scolarisent mais ce n’est pas mon cas, au contraire. Les marges donnent le loisir à l’oiseau qui fait « ui » dans ma tête de me suggérer une issue vers un autre lieu que celui où je crois aller. Je m’y renchéris, je m’y contredis, j’y détache quelque chose, j’y inscris « p.d.m. », signifiant que j’ai la base d’un billet « patte de mouette », comme ceux qui suivent ici.

Je sais qu’il existe un certain nombre d’écrivains qui n’écrivent que sur la page de droite de leurs cahiers, réservant la page de gauche à une nouvelle version décantée. C’est la moitié du cahier qui devient marge et c’est dans cette marge que s’élabore l’essentiel.

Nuages

Quand je suis dans mon jardin de l’arrière, assise le soir à l’abri du pin et des bambous, je pense souvent à la phrase de Baudelaire : — J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !
Mais je les sens tellement à moi dans ces soirées d’été que je me dis : — J’aime les nuages… ici… ici… mes grandes ailes de nuages.

Echec

Antoine Emaz rapporte dans Cambouis cette anecdote :

Diogène mendiant face à une statue : un passant l’interroge sur l’absurdité de son geste puisque la statue ne peut rien lui donner. Réponse superbe de Diogène : « Je m’exerce à l’échec ».

Diogène « rate mieux » encore que Beckett.

 

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Le lait de ton père

Je suis parfois embarrassée par la manière dont le son des mots colle pour moi intempestivement à leur sens. Le mot obscène me fait rougir comme une élève de quatrième par ce qu’il signifie, mais aussi par sa parenté sonore avec obèse, obsède… Le mot obscène a quelque chose d’obscène.

Les habitants de la ville de Huesca, en Aragon, s’appellent « Oscenses » (étymologie latine). Quand je suis allée en Aragon, j’avais peur de faire un lapsus vers « Obscenos », et j’ai préféré dire « Huescanos », ma qualité de Française me permettant cette entorse. Hors de question, en effet, qu’ayant été, grâce à  l’éditeur de La ramonda Charles Mérigot,  invitée à un chaleureux  déjeuner lors du Salon du Livre de juin, je me mette à dire en fin de repas, dans un élan d’enthousiasme : « Chers Obscènes, je vous remercie de tout mon cœur ».

Il est curieux aussi de voir ce que chaque époque considère comme obscène. J’ai lu dans mon adolescence Pour qui sonne le glas de Hemingway en anglais. Les combattants de la guerre civile espagnole dans la sierra de Guadarrama avaient le parler rude qu’on leur imagine, où revenait de temps en temps, ai-je reconstitué, l’expression : « Me cago en la leche de tu padre » (« Je chie dans le foutre de ton père »), ce qui avait été expurgé par Hemingway : « I (obscenity) in the milk of your father », rendant le juron incompréhensible et donnant à croire que tous les pères de partisans étaient laitiers. Des internautes anglophones en discutent encore : certains affirment que cette phrase (qui revient souvent dans le livre) leur a gâché la lecture, et d’autres déclarent : « You don’t need big words to write good litterature ».

Les choses s’étaient retournées en 1977, comme le remarque Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux : « L’amour est obscène en ceci précisément qu’il met le sentimental à la place du sexuel ».

Aujourd’hui, j’entends de plus en plus prononcer le mot obscène pour caractériser des attitudes méprisantes, désinvoltes, répressives de pouvoirs en place (contre des écologistes, des minorités ethniques, etc.) On dirait que l’obscénité a quitté le terrain sexuel ou amoureux pour s’engager en politique. Même quand j’approuve sur le fond la protestation émise, je ne peux m’empêcher de relier l’usage de ce mot à une certaine bien-pensance pudibonde qui caractérise notre temps.

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Jusqu’au-boutiste

J’aime bien commencer et j’aime bien finir.

Pour moi c’est presque la même chose

parce que finir permet de commencer

même si commencer ne permet pas de finir

car le plus dur c’est continuer.

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Visite à Nathalie Sarraute

Nathalie Sarraute était accueillante avec les personnes qui s’intéressaient à son oeuvre. En janvier 1998, ayant commencé une thèse sur elle, je lui ai demandé un entretien, avec la recommandation de mon directeur Jean-Yves Tadié, par une lettre que je me suis efforcée de rendre digne du lecteur idéal décrit à la fin du roman Les Fruits d’or. Deux jours après elle me téléphone pour me fixer un rendez-vous chez elle.

Une jeune femme m’ouvre, me fait entrer dans la chambre de Nathalie Sarraute, enveloppée de son célèbre châle de mohair blanc, allongée sur son lit, entourée de livres et de médicaments. Elle me présente la jeune femme : « Ma petite-fille Nathalie » (il s’agit de Nathalie Vierny qui, je viens de l’apprendre par la biographie d’Ann Jefferson, avait un atelier de photographie chez sa grand-mère), puis elle dit avec un sourire chaleureux : « Ça fait trois Nathalie ». L’atmosphère est propice à une fusion sarrautienne des identités. Jean-Yves Tadié m’avait prévenue qu’elle avait cette particularité d’être la même avec tout le monde, sans hiérarchie. La thésarde Nathalie n’était pas moins considérée par elle qu’Antoine Gallimard. Comme elle semble à mon entière disposition, je fais porter assez vite la conversation sur sa mère, plus exactement sur la peau de sa mère dont il est question dans Enfance, point de départ de ma thèse. Elle raconte que  « maman » (jamais elle ne dira « ma mère ») avait une peau extraordinaire, « dont je n’ai pas hérité », une si belle peau « qu’il fallait  que j’en dise la chose la plus stupide, la plus sacrilège : — Maman, tu as la peau d’un singe… ». Quand elle parle, elle est entièrement prise par ce qu’elle dit, sans regard en coin sur l’auditeur, et quand elle a fini elle laisse le silence s’installer. J’enfourche mon cheval de bataille et lui demande si elle voit un rapport entre cette peau maternelle malmenée et la soie du fauteuil que la petite Natacha fend d’un coup de ciseaux dans la première scène d’Enfance. Elle me coupe presque la parole : « Cela n’a rien à voir ». Je déglutis et j’avance encore un pion : voit-elle un rapport entre le sens du sacrilège qu’elle vient d’évoquer, et le sentiment de culpabilité qui domine dans ses premiers romans ? « Rien à voir ».

Si je veux rester cramponnée à l’auteur comme le lecteur des Fruits d’or il me faut renoncer à ma piste de travail. Je ne suis plus avec ma Nathalie Sarraute, celle que mes lectures élaborent, mais en face d’une personne totalement étrangère, impénétrable, une muraille. Sans avoir l’air de se douter qu’elle vient de renverser en trois mots tous mes projets, Nathalie Sarraute m’offre un verre de whisky JB au Perrier qu’elle prend tous les jours à 17h  avec ses visiteurs, et me pose avec bienveillance des questions sur mon travail d’enseignante, mes élèves. Elle écoute très attentivement ; je suis surprise de l’intérêt sincère qu’elle porte à autrui, au monde extérieur, et de son respect réconfortant pour « l’école de la République ». Quand je lui dis que je n’étudie jamais ses œuvres en classe parce qu’au moindre signe d’inattention, au moindre regard distrait d’un élève par la fenêtre, j’aurais envie de mettre le coupable à la porte, elle se redresse, ravie : « Ça me touche beaucoup ! » Toute sa fatigue semble tombée. À partir de ce moment le contact est définitivement rétabli. Elle me parle de son admiration pour Saint-Simon, Balzac, de son angoisse de la musique, trop en relation avec le temps et la mort, et sur ce dernier mot sa voix défaille.

Au moment de mon départ elle semble de nouveau fatiguée et me demande avec un regard irrésistible de revenir bientôt (ce que je ferai). Je sors de chez elle très émue, beaucoup plus désireuse de devenir sa dame de compagnie que de poursuivre ma thèse.

Nathalie Sarraute est morte le 19 octobre 1999. J’ai soutenu ma thèse en juin 2003. Quelques années plus tard j’en ai tiré un essai intitulé La Peau de maman.

Je ne suis pas la lectrice idéale des Fruits d’or mais c’est grâce à ma thèse que j’ai pu rencontrer Nathalie Sarraute qui, j’espère, où qu’elle soit, m’a depuis longtemps pardonnée.

 

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Sarraute et la Walkyrie

Non, non, je ne vais pas ici comparer Nathalie Sarraute à une guerrière au casque ailé poussant des « hoïotoho » stridents dans sa lourde chevauchée « pam papam pam pam ».

Je vais parler du mot amour, quand il est suspendu en l’air avant la déclaration. Ou, pour le dire en termes sarrautiens, quand il n’appartient pas tout à fait encore à la « sous-conversation » et encore moins à la conversation.

C’est l’objet d’un texte de L’Usage de la parole où Sarraute explore tous les mouvements intérieurs qui précèdent la profération de « je t’aime », essayant de traduire en mots une intensité muette sous les paroles ordinaires que prononcent deux personnes à une table de café :

D’un côté à l’autre de la table les paroles circulent… elles sont comme des rayons que des miroirs identiques placés l’un en face de l’autre réfléchiraient sous un même angle, comme des ondes… « C’est agréable, ces lumières… On ne voit plus partout que des éclairages au néon… »

Les paroles à peines lestées, parcourues de vibrations, jaillissent… venues d’un lieu intact où pour la première fois, une première et unique fois… sourd, frémit… à la source même, à la naissance…

Ce moment si dense du « juste avant », c’est ce que disent de toutes sortes de manières les leitmotive musicaux du premier acte de La Walkyrie avec une acuité qu’aucun langage verbal ne pourra jamais atteindre. Nathalie Sarraute enviait l’art du peintre qui permet de représenter simultanément ce que le roman doit dire dans la succession, mais je sais qu’elle craignait la musique, car elle n’aimait pas sentir le passage du temps et le remue-ménage émotionnel que provoque notamment la musique romantique

Henri Fantin-Latour : « Sieglinde et Sigmund » (sic)

Sans me livrer à une analyse de ce début du premier acte de La Walkyrie, je communiquerai le résumé rapide de la préface du livret : « Un orage gronde. Épuisé, un homme en fuite trouve refuge dans une demeure en pleine forêt. Il est accueilli par la maîtresse de maison, une jeune femme qui lui offre à boire : sans un mot, leurs regards se croisent, déjà chargés d’intensité. » Peu m’importe qu’ils se nomment Sieglinde et Siegmund et qu’ils soient les enfants jumeaux, séparés à la naissance, du dieu Wotan. A vrai dire, peu m’importe ici le mythe : ce que j’entends dans cette musique est pour moi l’incarnation auditive des mouvements d’attirance ou de répulsion, situés au seuil de la conscience, que Sarraute nomme « tropismes ». Et les moyens de la musique sont extraordinairement efficaces pour les figurer. Les tropismes écrits passent par des accumulations d’images et des points de suspension mais les tropismes musicaux sont directs de multiples manières : légères variations de rythme, de timbre, de hauteur, de tonalité, de mode, et surtout les silences…  Le motif de la naissance de l’amour est d’abord à peine esquissé par quelques notes au violon, puis au violoncelle, puis à la voix… Il rôde entre les répliques des personnages : « J’apporte à boire », « je suis sans armes » (que l’on peut bien sûr prendre à double sens). Ce motif amoureux, comme hésitant, s’entrelace à ceux du malheur et du destin, passe doucement à la clarinette, à d’autres bois… le retour des phrases musicales annonçant des sentiments que les paroles n’indiquent pas explicitement. Il faut attendre la scène 3 pour que l’auditeur entende enfin ce qu’on appelle à l’opéra un « air » car ils sont rares chez Wagner. D’ailleurs ce morceau heureux nommé traditionnellement « air du printemps » est agité en arrière-plan d’éléments plus sombres, jusqu’à ce que sans le savoir clairement Siegmund proclame son amour fervent sur le motif du renoncement à l’amour, que l’auditeur reconnaît pour l’avoir entendu dans l’opéra précédent de la Tétralogie wagnérienne : L’Or du Rhin

Comment une lectrice de Sarraute peut-elle ne pas se sentir prise par une musique qui contient ces mouvements contradictoires de l’âme et suggère tant de choses en même temps à l’oreille,  la mémoire et  l’imagination ?

Deux remarques en P. S.

1. On a chacun ses leitmotive : je m’aperçois que j’ai déjà traité de l’amour et de la musique avec Sarraute, et Henri Michaux plutôt que Wagner. http://patte-de-mouette.fr/2018/03/14/amour-elan-musique-avec-sarraute-et-michaux/
J’y évoque la possibilité que Nathalie Sarraute ait été, au moment de sa mort, en train d’écrire une pièce de théâtre autour de la naissance de l’amour. Cette hypothèse n’est pas pour le moment confirmée par la très précise biographie d’Ann Jefferson que je suis en train de lire.

2. La meilleure version de cet acte 1 est, de l’avis de la « Tribune des critiques de disque » de France Musique, celle de Bernard Haitink avec l’orchestre de la Radio Bavaroise.

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