Deux questions de syntaxe

Un usage du quoi

Léa Salamé à ses interviewés sur France Inter : « Si on vous propose d’aller voir Polanski, vous faites quoi ? »… « L’augmentation du chômage, ça vous dit quoi ? »

J’allais appeler ça la syntaxe Salamé quand j’ai entendu la même tournure chez Olivia Gesbert sur France Culture.

Prenons donc acte de la mise en désuétude du très raffiné qu’est-ce que. Ma copine de classe espagnole Concha s’en attristera, elle qui s’amusait tant à répéter « Qu’est-ce que c’est que c’est que ça… »

Un non-usage du je

Il y a dans certains courriels d’écrivains une manière affairée de ne pas dire je qui trahit une omniprésence du je.
« Chère N,
Content de t’avoir vue.
Te signale une signature à 16h avec Y.
Voulais te prévenir.
T’embrasse,
X »
(On a envie d’ajouter en PS : « Pour le je, voyez ma biographie ».)

Publié dans Non classé | 2 commentaires

Perte de la perte

Un des partis pris de ce blog est de ne pas y faire figurer un texte que j’ai déjà publié ailleurs. Mais rien dans mon règlement interne ne m’interdit de recopier l’extrait d’un livre que je publierai dans une semaine. Cela s’appelle, je crois, faire du « teasing ». Alors voici le début de mon récit  intitulé À bout qui doit paraître aux éditions Isabelle Sauvage le 8 novembre :

« Dans la poubelle du vieil About, après son départ pour l’hôpital psychiatrique, je trouve une enveloppe agrafée, déchirée, et vide. Sur l’enveloppe, son écriture :
Trouvé après perte de la perte de tout d

Quel mot devait suivre ce d ?
droit… domicile… dieu… désir ?

Ou d première lettre d’une nouvelle et interminable perte de la perte de ?
Une enveloppe agrafée, déchirée, et vide. Jetée par lui après avoir trouvé perte de la perte de tout d

Je m’accroche à ce d qui défait. »

En regardant aujourd’hui le petit d solitaire qui vole à droite je lui trouve une ressemblance avec une mouette… (Cette photo n’apparaîtra pas dans le livre).

Il est prévu que je fasse une signature au Salon de l’Autre Livre, Halle des Blancs-Manteaux à Paris, stand C21-C23, le samedi 9 novembre à 15h. (Je confirmerai ceci sur Facebook dans quelques jours).

Publié dans Non classé | 4 commentaires

Files d’attente à Merville

Au Carrefour contact, devant moi, un homme handicapé sort un billet de 10 € pour régler des courses qui en valent 21. La caissière lui répète plusieurs fois qu’il n’a pas assez d’argent. Il ne comprend pas, bredouille, s’agite. Elle finit par lui confisquer un livre d’images pour enfants. Il gémit tristement, il ne veut pas renoncer à son livre et reste planté là, comme ses marchandises sur le tapis noir.
Je voudrais tant raconter maintenant que je lui ai offert son livre ! Si j’avais inventé cette histoire j’y aurais, par une évidence narrative, joué ce rôle bienfaisant. Mais dans la vraie vie  je n’y ai pas du tout pensé et j’ai changé de file.

Chez la boulangère, la queue se poursuit loin sur le trottoir. Un garçon d’environ sept ans demande avec aplomb deux « traditions » et deux sucettes. La boulangère dit : « Il n’y a d’argent que pour les deux tradis ». L’enfant s’obstine, la queue s’allonge. Le père, resté sur le trottoir avec la poussette du petit frère fend la queue et dit : « Pas les deux sucettes ». Un jeune homme devant moi dit à l’enfant : « Bien essayé ». Baudelaire lui aurait donné tout le bocal pour son absence totale de réalisme.

Publié dans Non classé | 2 commentaires

« Eloignez-vous, et de vous, et de moi »

… disait Beckett à Charles Juliet. Je me rappelle assez souvent cette phrase, notamment en ces mois de septembre-octobre 2019, en partie consacrés pour moi à « Nathalie Sarraute vingt ans après ».

Après avoir assisté à la conférence d’Anne Jefferson à la MAHJ et à une partie du colloque du 18 octobre, avoir relu certaines œuvres et en avoir tiré trois « articulets » (comme dirait Robert Walser), je crois que ce travail m’a donné un peu de plaisir, mais aucun nouvel élan. Je me suis même aperçue que mes propos d’il y a quelques jours sur ce blog étaient presque identiques, en plus détaillés, à des notes esquissées en 2016 que j’avais complètement oubliées, et c’est alors que la phrase de Beckett m’est revenue en mémoire.

Mais il arrive que lorsqu’on renonce à prendre les choses de front, des éléments latéraux et en apparence futiles viennent faire notre bonheur. Sans que je m’en doute sur l’instant, ce que j’ai le plus retenu de la conférence d’Ann Jefferson c’est, dans un petit film préliminaire qui a été coupé au bout de cinq minutes pour défaillance technique (et que j’avais déjà vu il y a longtemps), l’image de Nathalie Sarraute avec ses cheveux gris coupés au carré, vêtue de sa canadienne, quitter son domicile pour aller travailler au café. Et cette image m’a si bien marquée que je me retrouve depuis plusieurs matinées dans un café calme et spacieux de mon quartier, où je lis et annote en rêvant dans les marges les passionnantes conversations de Murakami avec Seiji Ozawa, devant un café long accompagné d’une mini viennoiserie.

Ce café appartient à un hôtel avec une atmosphère internationale assez feutrée, des allées et venues, des valises, des langues de partout, des accents multiples en français, et aussi des rendez-vous de cadres d’entreprise auxquels je vole avec un rire intérieur des bribes de conversations : « Vous comptez beaucoup sur votre intelligence émotionnelle » ; « je vais monter en dominance », pendant que ma lecture me transporte avec Ozawa et ses orchestres à Tokyo, à Boston, à Toronto, à Vienne, à Berlin… Tout ceci à dix minutes de chez moi. Les serveurs maintenant me reconnaissent et me sourient, et ce mélange de départs et d’arrivées, d’ici et d’ailleurs, de psychologie entrepreneuriale, de littérature et de musique, me donne l’impression de prendre place dans un avion qui décolle pour m’éloigner, « et d’elle et de moi ».

Publié dans Non classé | 4 commentaires

« Coucou attrapez-moi ! »

Vingt ans après la mort de Nathalie Sarraute le 19 octobre 1999, la biographie d’Ann Jefferson (1) et le colloque qui vient de se dérouler à Paris (2) se sont attachés au contexte historique, politique, culturel, littéraire d’une écrivaine qui a vécu les plus grands bouleversements du XXème siècle sans cesser de rester accrochée à sa sensation de base.

Chaque intervenant du colloque était pleinement conscient de la difficulté de sa tâche car Nathalie Sarraute, tout en appréciant la reconnaissance universitaire qu’elle a progressivement acquise au cours du siècle, avait tendance à refuser l’action intimidante ou normative de la critique. « Coucou attrapez-moi ! », disait déjà à ce propos Alan Clayton (3) pour décrire son refus de se laisser enfermer derrière des grilles interprétatives.

« Coucou attrapez-moi ! » pourrait tout autant décrire sa perception de l’identité individuelle, et c’est ce qui, vingt ans après, me rend Nathalie Sarraute si chère entre tous les écrivains. Attrapez-moi ? Mais d’abord, qu’est-ce que moi ? « Un assemblage informe de parties inconnues », dit-elle avec le Figaro de Beaumarchais, phrase qui a servi d’amorce à Tu ne t’aimes pas, publié en 1989. Dans cet espace mouvant que constitue l’intériorité, affirme-t-elle avec énergie, comment peut-on prétendre posséder un « moi » net et compact ? Les premières lignes de cette œuvre significativement écrite en  forme dialoguée abordent tout de suite la question :

‒ « Vous ne vous aimez pas ». Mais comment ça ? (…) Qui n’aime pas qui ?

‒ Toi, bien sûr… c’était un vous de politesse, un vous qui ne s’adressait qu’à toi.

‒ A moi ? Moi seul ? Pas à vous tous qui êtes moi… et nous sommes un si grand nombre… « une personnalité complexe »… comme toutes les autres… Alors qui doit aimer qui dans tout ça ? (4)

Le livre entier se compose d’une série de variations sur ce thème. À la masse mouvante des « toi », des « moi », des « nous » protéiformes et indisciplinés qui se chamaillent dans le « for intérieur » et qui n’ont cure de s’aimer, viennent s’opposer de « fortes personnalités » venues du monde extérieur, qui ont l’art de se contempler, de se constituer en figures saillantes, de se donner une « visibilité » (dirait-on aujourd’hui), se définissant elles-mêmes si précisément par leur caractère et leurs goûts propres, leur identité familiale, régionale, nationale, (« ethnique », « genrée », ajouterait-on aujourd’hui) et s’aimant avec un tel génie qu’elles amènent les personnes de leur entourage (des « followers », angliciserait-on aujourd’hui), à s’aimer en miroir dans cet amour qu’elles leur portent…

Les mots complaisance narcissique, inféodation, soumission, ne sont pas plus prononcés ici que ceux d’indépendance, d’authenticité et de liberté intérieure. Nathalie Sarraute préfère les images de murs, de frontières, de cercueils de verre, ou au contraire de flots changeants, de bonnets qui rendent invisible ou de mains d’enfants qui caressent la margelle d’un puits. Mais ce qui remue dans cette prose poétique fluide, frémissante, où Sarraute plonge jusqu’au fond d’elle-même, soulève des questions qui, dépassant largement leur siècle, atteignent le coeur de toute relation à soi et à autrui. Et, en passant, mon coeur, vingt ans après.

Références :

1. Ann Jefferson, Nathalie Sarraute, Flammarion, « Grandes biographies », septembre 2019. 2. Colloque organisé par la BnF, l’Université de Paris III et l’Institut d’Etudes Avancées de Paris, les 16 et 17 octobre 2019. 3. Titre d’un article publié dans le numéro 554 de la Revue des Sciences humaines (avril 1990). 4. Tu ne t’aimes pas, Œuvres complètes, bibliothèque de la Pléiade, p. 1149.

 

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

Gaieté

On parle aujourd’hui assez facilement de l’humour de quelqu’un mais presque jamais de sa gaieté. Notre époque est vraiment peu folâtre. Je m’afflige que le mot gai soit devenu imprononçable et que presque partout il faille l’épeler pour se faire comprendre : « Je veux dire GAI, g-a-i, pas g-a-y ».

Sur France Musique, l’autre jour, j’ai entendu un invité souligner la gaieté des Indes galantes de Rameau qui se donnent en ce moment à l’opéra Bastille. Quoi de plus gai, en effet, que la danse des Sauvages ? Cet invité évoquait les propos de Voltaire sur l’opéra, « spectacle aussi bizarre que magnifique (…) où il faut chanter des ariettes dans la destruction d’une ville, et danser autour d’un tombeau ».

Ceci me rappelle une lettre de Sade que citait Marie-Paule Farina la semaine dernière : du fond de la Bastille, après dix ans de forteresse, il conseille à une de ses correspondantes d’égayer son style car « les choses les plus monotones peuvent s’écrire gaiement ».

Nietzsche, dans Le Gai savoir, raille les philosophes sérieux dont la pensée avance comme une « machine embarrassante, sinistre et grinçante » en se figurant que la bonne humeur fait penser à tort et à travers. « — Tel est le préjugé de cette brute sérieuse à l’égard de tout gai savoir. Eh bien ! montrons que c’est un préjugé ! » (327).

Mieux vaut quelque ingénue et rustique cornemuse que ces sons mystérieux, ces cris de hibou, ces voix sépulcrales, ces sifflements de marmotte dont vous nous avez régalés jusqu’à présent dans votre désert, monsieur l’ermite, qui mettez l’avenir en musique ! Non ! Assez de ces tons-là ! Entonnons des airs plus agréables et plus joyeux ! (383)

 

Qui nous parlera aussi gaiement de la gaieté ?

Publié dans Non classé | 2 commentaires

3 notulettes d’octobre

« Car le plus dur c’est continuer », disais-je ici le 31 juillet. Mais il y a encore plus dur : recommencer. Car loin de commencer, recommencer est une façon de continuer comme le savent les gens qui cent fois sur le métier… Et plus dur encore que ça : reprendre un projet abandonné.

***

« Un bonheur sans nuage » est peu enviable pour ceux qui trouvent comme moi du bonheur à contempler les nuages.

***

La gaieté est mon meilleur legs et ma « petite gaieté » mon principal moteur d’écriture.
(À suivre)

Publié dans Non classé | 4 commentaires

Rêver en plusieurs langues

J’ai malheureusement parfois, en lisant certains auteurs estimables qui abordent des thèmes qui me sont chers, l’impression d’un « c’est pas ça ». Peut-être devrais-je dire plus modestement : « C’est pas ça pour moi ».
J’ai parlé ici il y a deux ans de Hubert Lucot, vers lequel je me suis dirigée plusieurs fois car ce dont il parle me touche. Et puis, un sentiment de « c’est pas ça pour moi » m’arrête en chemin (voir le lien en fin de billet).
Hier, en parcourant le très riche Flotoir de Florence Trocmé, site dont je fais souvent mon miel, j’ai éprouvé la même chose avec le dernier livre de Jean Clair Terre natale dont Florence Trocmé cite quelques passages comme celui-ci, intitulé « rêver en langue étrangère » :

Très étonnant passage où Jean Clair raconte avoir décidé de quitter Harvard et de rentrer en France le jour où il découvrit qu’il rêvait en anglais : « Je ne rêvais plus de la même chose, je ne raisonnais plus non plus comme avant. Les associations avaient changé (…) On ne rêve que dans sa langue. Je décidai de revenir au pays maternel de mes rêves. » (144)   https://poezibao.typepad.com/flotoir/

« Déconcertant, en effet », me suis-je dit après avoir consulté à mon tour le livre. Ces phrases contredisent l’intérêt de Jean Clair pour les atmosphères cosmopolites exprimé aux paragraphes précédents. Ce qui me gêne le plus est la raideur avec laquelle il affirme, dans une sorte d’aphorisme, qu’ « on ne rêve que dans sa langue ».

Un peu plus tard, je feuilletais par hasard un vieux calepin où je griffonne parfois mes rêves au milieu de la nuit sans allumer la lumière. J’y ai trouvé ceci, écrit en bleu tremblotant :

almenacer
amenazar
almena hacer
nacer
almacenar
un prénom
amanecer

Traduit en français, ceci donne à peu près :

« almenacer » (mot inexistant en espagnol)
menacer
faire créneau
naître
emmagasiner
un prénom (mot en français)
aube

On remarque aussi sur le calepin, en français, d’une écriture plus ferme indiquant que j’étais mieux réveillée : Tous ces mots me concernent de très près. Mystérieusement.

Cet almenacer inconnu, dans sa dangereuse langueur, me pousse maintenant à suivre la suggestion de mon demi-rêve : « un prénom ».

Almanzor ? Déjà pris et trop va-t-en guerre.

Imaginons plutôt  Almanacer (« âme naître »), ou Almanecer (« âme-aube »).

« On ne rêve que dans sa langue » ? Non, décidément, pour moi c’est pas ça. Je rêve dans mes langues et souhaite le bienvenue à la belle  Almanecer au « pays maternel de mes rêves ».

Lien vers mon billet sur Hubert Lucot : http://patte-de-mouette.fr/2017/04/16/sur-la-nostalgie/

 

 

Publié dans Non classé | 2 commentaires

« C’est pas ça » : suite du même sujet

Je disais hier sur ce blog que j’étais dans la vie la proie d’un « c’est pas ça » que l’on m’adresse tout le temps. En réfléchissant je trouve aujourd’hui au moins quatre ou cinq catégories de « c’est pas ça ».

Les esprits éclairés qui rectifient mon jugement disent rarement « c’est pas ça », mais plutôt : « Oui, mais… » ou bien, comme Monsieur Locutura, mon professeur de mathématiques : « C’est ça, mais c’est tout juste le contraire ».

Ma liste de « c’est pas ça » comprend pour l’instant :

– Celui d’esprits qui sont des couloirs sans portes latérales (« c’est pas ça » borné).
– Celui de Personnalités qui ne supportent pas d’être contredites (« c’est pas ça » d’autorité ou de mauvaise foi. Quand il est devenu évident qu’elles se sont trompées, elles se récrient: « Je ne crois pas avoir dit ça »).
– Celui que je m’adresse à moi-même par timidité (« c’est pas ça », ou « c’est sûrement pas ça » d’autocensure. Ce « sûrement pas ça » peut être une clause de modestie, plutôt employée par les femmes, pour étouffer dans l’oeuf les « c’est pas ça » d’autorité).
– Celui que je m’adresse à moi-même et qui voudrait ressembler au « je sens comme un allons plus loin » de Proust (« c’est pas encore tout à fait ça »).
– Il y en a un autre que tout être sain d’esprit s’adresse à lui-même en découvrant le nombre de choses que l’on interprète sans arrêt de travers (« c’était pas ça » surpris). Hier, je marchais le long du canal Saint-Martin en regardant vaguement un couple assis au bord de l’eau. Lui donne une gifle à Elle. Violence machiste ? Elle rend trois beignes à Lui. « Ah! C’est pas ça ! C’est une passion tragique et avinée, ils vont se jeter mutuellement dans le canal. » Mais Lui embrasse Elle sur le front et Elle prend les mains de Lui.

(À suivre)

Ce dernier « c’est pas ça » me rappelle un billet de mai 2018 sur un sujet voisin : Le sentiment du porte-à-faux http://patte-de-mouette.fr/2018/05/24/le-sentiment-du-porte-a-faux/

Publié dans Non classé | 2 commentaires

C’est pas ça

Depuis longtemps je suis livrée au « c’est pas ça ». Je ne sais pas pourquoi je suis quelqu’un à qui on dit souvent : « C’est pas ça ». Pour me consoler je me dis que peut-être mon originalité c’est  ça : être une c’est pas ça.

Publié dans Non classé | 7 commentaires