Trois petites notes de juin

Importance du gosier

Les mouches que gobe l’hirondelle n’ont pas le même goût ici et là-bas.
Le Jerez que je bois en Espagne hispanise mon gosier, mes lèvres, mon palais et mes cordes vocales.

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« Je suis nulle »

Très rarement j’entends un homme dire « je suis nul », et assez souvent une femme : « Je suis nulle en… », « Je suis nulle pour … »

— Evite bien ces mots qu’emploient même les femmes que tu estimes, me dis-je in petto, car d’aucuns seront trop contents de te croire sur parole.

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Quand j’entends…

Quand j’entends des phrases comme : « C’est honteux qu’on donne tant pour ceci et rien pour cela », je veux examiner si le ceci et le cela sont comparables avant de m’indigner.

Quand j’entends Anne Cheng parler d’appartenance et non d’identité je me réjouis. J’appartiens à la France, à l’Espagne, à l’Angleterre, à Balzac, Pirandello, Dostoïevski, Walser, Wagner…

Quand j’entends Anne Cheng remercier l’école française qui l’a formée, car rendre hommage à ses maîtres est un rite confucéen et salutaire, je m’attriste d’avoir exercé une profession aujourd’hui si dévalorisée.

Lien vers la leçon inaugurale d’Anne Cheng au Collège de France :

« La Chine pense-t-elle ? » : https://www.youtube.com/watch?v=OYt4ofi4Mgg

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Attraper des flocons avec Marion Graf

Quelle n’a pas été ma joie dimanche dernier, au Marché de la Poésie, en feuilletant l’excellente revue de belles-lettres (Société de Belles-Lettres de Lausanne) que je connaissais mal, de découvrir que la responsable en est Marion Graf, la remarquable traductrice grâce à laquelle j’ai pu lire Robert Walser ! Cette joie a tourné à l’ivresse quand je me suis aperçue que mon interlocutrice sur le stand était Marion Graf elle-même, et je me suis écriée sans réfléchir : « Quoi ? Vous êtes Marion Graf ? Je vous adore ! » (Du coup elle m’a offert un numéro de la revue). Nous avons comparé Walser à un oiseau qui sautille et s’envole sans qu’on puisse le saisir, et elle était d’accord quand j’ai dit que Walser ne cousait pas ses textes mais laissait gentiment ce soin à ses commentateurs.

 

 

 

 

 

Dans sa « Note de la traductrice » en postface du Territoire du crayon, elle fait état des difficultés propres au style de Walser : brusques changements de registre, flamboyants néologismes fondés sur la propension de l’allemand à agglutiner des suffixes, tendance à composer des noms génériques à partir de mots concrets : la « lainosité », enchaînements sonores du type « marabout-bout-de-ficelle », helvétismes, gallicismes précieux impossibles à rendre en français, justement…

« Au traducteur d’attraper ces flocons de neige », conclut-elle.

Quelle a été son expression, dimanche, pour définir son grand compagnonnage avec Walser ? Proximité ? Intimité ? Osmose ? Elle a le sentiment d’être son double, son alter ego.

Ceci me renvoie à une autre étonnante expérience de traductrice, trouvée dans le numéro 4 de la revue Apulée, « Traduire le monde«  : celle d’Amina Saïd avec le poète philippin Francisco Sionil José.

(A suivre)

Sur Robert Walser, ma « peau d’écriture » d’octobre dernier : http://www.lacauselitteraire.fr/peaux-d-ecriture-4-robert-walser-et-le-territoire-du-crayon-par-nathalie-de-courson

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Architextures d’Anita Pittoni

Anita Pittoni fut connue pour sa pratique de l’art textile avant de se lancer dans la littérature. Elle exposa, à la galerie Bragaglia de Rome, certaines de ses tapisseries « d’un style futuriste et constructiviste », dit Simone Volpato, l’éditeur italien de Confession téméraire.

Difficile aujourd’hui de trouver des tapisseries de Pittoni sur Internet, mais je suis tombée sur celle-ci :

Comment un lecteur de Confession téméraire ne verrait-il pas déjà dans cette architecture colorée une figuration de l’espace intérieur de Pittoni ? Tours crénelées, ébauches d’escaliers, fenêtres ouvertes ou barrées, niveaux irréguliers, franges échevelées, aperçus adriatiques, passerelles menant hors du cadre… Mais laissons l’auteure explorer avec ses propres mots son domaine intérieur dans un de ses récits poétiques, « L’oiseau jaune » :

« … cette enfilade de pièces avec leurs dénivellations de petits escaliers dans toutes les directions, les étages qui tournent interminablement en spirale autour d’un axe, les murs avec les espaces des fenêtres et des portes déjà percés, mais sans aucun bâti » (p. 87).

On prendra ce dernier mot dans son double sens architectural et couturier. Ces étranges maisons comparables à celles de Kafka sont peuplées de figures ambulantes qui incarnent de façon parfois très menaçante l’impossibilité de tout accès, ce qui rend Pittoni écrivaine plus inquiétante que Pittoni tisserande. Le fil de chanvre, « mon authentique chanvre de pêcheur », dit-elle, résiste aux « violences les plus insensées ». Ceci confère à l’œuvre tissée une sorte de stabilité que n’ont certainement pas les textes écrits où la folie est affrontée de plein fouet. La belle prose intitulée « La chevelure de la sirène » (p. 63) explore la rivalité ‒ ou la complémentarité ‒ entre l’actuelle machine à écrire Olivetti et « le rouet d’autrefois, mon rouet à moi, prêt à servir, attendrissant, solidement fixé sur la longue table ».

J’aurais aimé mieux examiner ce rapport dans ma récente note de lecture pour la Cause littéraire :
http://www.lacauselitteraire.fr/confession-temeraire-suivi-de-cher-saba-et-la-cite-de-bobi-anita-pittoni-par-nathalie-de-courson

Mais les mouettes aiment picorer ce que laisse la marée descendante.

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Voici Voilà Voïca

Geneviève Asse, « Automne »

Quand je lis Colette (peu) je me dis : — Quelle abondance de sensations et quel art de les marier ! Voici un véritable écrivain.
Mais ‒ manque de sensibilité de ma part ? Rien ne me happe vraiment. Cette jubilation de parfums, de saveurs et de caresses me laisse froide.

                                                                               ***
Voilà maintenant des poètes qui semblent me dire à tout instant :  « C’est plus compliqué que ça », si abscons que les bras m’en tombent de respect. Et d’autres, joueurs, qui me donnent envie d’être libre et d’avancer sur un ressort en sautant des cases : « De oca a oca, y juego porque me toca » / « D’oie en oie, et je joue encore une fois ». Je mets Sanda Voïca dans cette catégorie-là. « De voïca a voïca », d’exil à exil et d’Epopopoèmémés à Trajectoire déroutée…

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Il y a un nom pour désigner l’enfant qui a perdu sa mère : orphelin
Il y a un nom pour désigner la femme qui a perdu son mari : veuve.
Il n’y a pas de nom pour désigner la mère qui a perdu son enfant.

Il y a les mots de Sanda Voïca : « La tombe blanche ovale dans mon corps ».

Il me semble que la poésie, ça peut être ça.

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Dernières petites notes de mai

Une écriture automatique

Je déteste l’orthographe prédictive, ces mots qui s’affichent tout seuls sur les textos quand on en tape les premières lettres. Qui donne à la machine le droit de me prévoir et de me prédire ? Et si je veux faire de mes « m-e-r » une merde ou un mérovingien au lieu d’un  merci ? ‒ Ta révolte est adolescente, ma fille. Si tu tapes « merde », le téléphone enregistrera « merde » pour une autre fois. ‒ Alors si le lendemain je suis trop pressée pour me relire, je réponds « merde » aux bons vœux de bonne année ? ‒ Ta question est sénile, ma vieille. Ces machines te localisent si bien, qu’ayant enregistré les vœux auxquels tu réponds ils te suggèrent « merci » avant que tu n’en aies tapé la première lettre. Braille à ton aise sur ton blog et laisse le smart faire son travail de smart.

Au secours Mallarmé, Jarry, Walser, Michaux !

Stéphane Mallarmé, Quatrain adresse. Remarquer en particulier la première rime

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‒  A l’exposition Préhistoire du Centre Pompidou,

me dit Pat, je suis devenu pendant dix minutes une œuvre d’art, immobile dans un angle de ce qui ressemble à une caverne, la Crypte de Claudio Parmiggiani (1994). Dans le noir, quelques minutes d’accommodation permettent de voir un mur de mains positives en face de l’entrée surbaissée. Les visiteurs défilent, parlent ou se taisent. Les enfants entrent et sortent follement. Certains disent : « Il y a quelqu’un là », un peu anxieux quand même. Une petite fille plus hardie s’approche et touche du pantalon: c’est un homme.
Spectateur ? Gardien ? Performer ? Mime grimé en statue ?

Entre art et vie quelques minutes », conclut Pat.

Yves Klein, « Anthropométrie sans titre », 1960

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L’écart irrémédiable des langues, comme une mère qui n’est jamais là, ou fugacement.

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Je viens

Une chanson du chanteur catalan Raimon « Jo vinc d’un silenci » dit, dans une traduction de Charles Mérigot sur Facebook :

Je viens d’un silence antique et si long
De gens qu’on appelle « classes inférieures »
Qui n’ont jamais cru aux grands capitaines, aux phrases solennelles…

Je pourrais chanter à peu près le contraire :

Je viens d’un bavardage antique et si long
De gens qu’on appelle « classes supérieures » (encore qu’il faille nuancer)
Qui n’ont cessé de croire aux grands capitaines, aux phrases solennelles…

Je viens de mais je n’appartiens pas.

J’ai plutôt envie de dire avec Sanda Voïca :

J’arrive sans avancer
Là où on ne m’attendait pas

(Exil de mon exil, p. 19)

Sur un sujet voisin, un billet de l’an dernier : http://patte-de-mouette.fr/2018/05/15/genophobie/

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Airs du temps

1. Place de la République

… samedi : à droite de la statue, le « Conseil National de la Résistance des Gilets jaunes » et ses quelques représentants. A gauche, vêtus de t-shirts jaunes comme une partie de leur drapeau, deux ou trois centaines de Camerounais partisans de Maurice Kamto, adversaire politique de Paul Biya qui préside le pays depuis trente-cinq ans et met son adversaire en prison pour « hostilité contre la patrie ». Quelques CRS font les cent pas mollement.

Aucun dialogue entre les deux groupes. Aucune rencontre. Aucune curiosité. Indifférence totale. Comme dans le métro. J’ai observé, j’ai photographié, j’ai tourné et retourné… pas la moindre convergence des jaunes. « Vivre ensemble, c’est mieux ? » Sur cette place dépourvue de fraternité je me suis dit que la République française était un pot contenant des matières qui ne se mêlent pas. « Composés organiques non miscibles », dit-on en chimie.

2. Le ton

Dans les romans, les personnages prononcent des paroles sur un certain ton décrit par le romancier. S’ils émettent des opinions très fermes d’une voix tremblante, le lecteur comprend que les paroles sont comme des vêtements habillant la vérité profonde de leur émotion. J’ai pris ainsi l’habitude, dans les romans comme dans la vie, de faire confiance au ton encore plus qu’au discours prononcé, et à la sous conversation plus qu’à la conversation. Le corps ne ment jamais, disait Nathalie Sarraute qui a fondé son œuvre sur cette conviction. La définition du dictionnaire en ligne CNRTL va aussi dans le sens d’un dévoilement : « Ton : inflexions volontaires ou involontaires que prend la voix d’un locuteur et qui dévoilent sa personnalité, son état psychologique ou affectif, ses intentions ».

Or, je remarque ces derniers temps en écoutant la radio une tendance qui fait vaciller mes certitudes et me donne des doutes sur l’esprit de finesse que je me targuais d’avoir. Tel sculpteur adopte le ton le plus modeste pour émettre une idée que personne n’a eu le culot d’affirmer depuis Victor Hugo : « Nous sommes… un peu des prophètes, quoi ». – C’est du théâtre et rien de plus, me dira-t-on. Les artistes ont acquis des techniques d’autopromotion à coups de litotes et de fausses hésitations qui sont d’un raffinement insoupçonné. Quant aux intellectuels, obligés à une vraie modestie, ils se sont débarrassés du ton docte qui était le leur il y a vingt ans.

Rafael Canogar, « El Orador », (L’Orateur), Madrid, 1970

Plus troublant, cet anarchiste écologiste qui exprimait on ne peut plus suavement sa volonté de détruire radicalement l’Etat (voir billet du 5 mai sur ce blog). Dans ma jeunesse, il était d’usage d’adopter un ton tranchant, parfois gouailleur, pour inciter les camarades à l’insurrection ; aujourd’hui on envisage d’égorger son semblable avec des paroles enrobées de miel d’acacia. Ce n’est pas de la tartufferie comme celle de certains barbus, puisque le projet subversif est clairement énoncé. C’est une dissociation étrangement inquiétante entre ce qu’on dit et le ton sur lequel on le dit.

J’en ai pour le moment le souffle coupé.

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La patrie d’Anita Pittoni

Je viens de trouver un merveilleux complément à mes réflexions de l’année dernière autour du mot « patrie » dans le manifeste du Zibaldone, remarquable maison d’éditions de Trieste créée et menée entre 1949 et les années 70 par Anita Pittoni. Je suis si pressée de livrer cette citation qui résume tout ce que j’aime que pour une fois je n’attends pas de la développer en la croisant avec d’autres, si ce n’est par lien http://patte-de-mouette.fr/2018/05/10/le-mot-patrie/.

Voici ce que dit cette femme étonnante :

La patrie, c’est la terre où l’on parle sa langue, puis c’est la région où l’on est, puis c’est la ville où l’on est né, puis c’est la maison où l’on vit, puis c’est la pièce où l’on travaille, qui est la plus grande de nos patries, que l’on transporte avec nous dans le monde entier, l’endroit où l’on élit sa patrie : la pièce la plus tranquille, où l’on travaille le mieux.

Tout y est : terre, langue, maison, lieu de vie intérieure « que l’on transporte dans le monde entier ».  Qu’est-ce qu’une maison d’éditions peut donner de mieux ?

Robe conçue par Anita Pittoni. On dirait une flèche.

Un article sur Confession téméraire d’Anita Pittoni (La Baconnière) pour La Cause littéraire est en cours de rédaction.

 

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Traduire une langue qu’on ne connaît pas

En marge de ma note de lecture sur le numéro de la revue Apulée « Traduire le monde » (à paraître à la fin du mois dans La Cause littéraire), je reviens sur une des contributions que je n’avais pas la place de commenter : deux poèmes du Chinois Shu Cai traduits par un collectif de trois personnes, dont une, Yvon Le Men, déclare franchement : « Je ne connais pas le chinois ». Il ajoute :

Mais je m’intéresse à la Chine depuis cinquante ans et quatre voyages. Par ses empires, ses révolutions, ses poètes, sa cuisine. Et surtout depuis dix ans par mon ami Shu Cai.
Je ne connais pas le chinois, je n’ai donc pas traduit ses poèmes mais je les ai adaptés à la langue française, surtout à ma langue française (p. 238).

Au cours du travail, il téléphone souvent à Shu Cai, qui  lui dit en français : « J’ai même recoupé mes poèmes pour suivre ton rythme dans la traduction ». Comme Georges-Arthur Goldschmidt disait dans La Joie du passeur : « Le traducteur doit être l’auteur écrivant dans l’autre langue, » l’auteur devient à son tour le traducteur écrivant dans sa propre langue. Magnifique symbiose !

Si ces remarques m’intéressent, c’est parce que j’ai été confrontée à quelque chose d’un peu comparable : mon amie japonaise Akiko m’a demandé il y a un an de l’aider à revoir sa traduction en français de quelques récits d’une écrivaine des années 20, le japonais étant aussi une langue que je ne parle pas. Notre tâche s’est avérée plus difficile que nous le pensions et ce texte d’Apulée m’a aidée à comprendre pourquoi.

Première différence avec Yvon Le Men : je n’ai pas eu de rapport direct avec l’auteure (morte il y a presque cent ans), non plus qu’Akiko qui se trouve en situation de traductrice, avec tous les tâtonnements que cela suppose, de sa langue maternelle vers une langue qu’elle pratique quotidiennement depuis plus de trente ans mais qu’elle ne ressent pas comme sienne. Certaines expressions qu’elle me présente ont souvent une étrangeté qui leur donne une beauté poétique. Je lui demande alors : « L’intention de l’auteure est-elle poétique ? » Quand la réponse est « non » je me résigne, pour ne pas donner dans un japonisme artificiel, à remplacer une expression fleurie et ravissante par une tournure un peu plus banale… « Le geste de la traduction, c’est l’expérience de la perte », dit Souleymane Bachir Diagne dans le même numéro d’Apulée.

Cerisier du Japon, Jardin des Plantes, Paris (photo de mars 2019, des bourgeons)

Deuxième différence – de taille – avec Yvon Le Men : non seulement je ne parle pas le japonais, mais je n’ai pas cinquante ans d’intimité avec le Japon. Je ne m’y suis à vrai dire rendue que trois semaines dans ma vie, juste assez pour m’apercevoir des immenses différences entre nos deux continents. Ma connaissance de la littérature et de la civilisation japonaise reste également limitée, mais ce sont surtout les réalités simples que je ne suis pas apte à bien me représenter : la lumière, les choses qu’on touche, l’air qu’on respire, les voix qu’on entend… Et c’est si important !

Sakamoto Raïko, photo de profil Facebook

A propos de voix qu’on entend, un exemple précis me vient en tête : une vieille femme d’un récit dit à une petite fille : « Tu te prends pour un benshi ! ». Akiko m’explique que le benshi, traduit dans les dictionnaires par bonimenteur, est un personnage de commentateur-acteur qui a joué un rôle de premier plan dans le cinéma muet japonais, et je la sentais insatisfaite par ce bonimenteur. Quelques semaines plus tard, je me rends à la cinémathèque pour assister au film d’ouverture de la rétrospective Cent ans de cinéma japonais qui s’est donnée l’automne dernier à Paris. Et là, je vois, j’entends le benshi Raïko Sakamoto en chair et en os, invité par les organisateurs alors qu’il ne reste plus qu’une dizaine de benshi au Japon ! C’est un acteur extraordinaire qui mime, commente et donne les répliques du film en modulant sa voix de multiples façons. J’avais l’impression que tout le Japon était magiquement devenu voix, et sans saisir ses paroles, j’ai compris à ce moment que la gamine du récit était extrêmement insolente et culottée de se prendre pour un personnage aussi considérable.

Ancienne photo de couverture Facebook de Sakamoto Raiko

Je ne sais plus si nous avons choisi le mot « bonimenteur » pour traduire benshi, mais une image précise s’est formée dans ma tête, et tout commence par là.

On y arrivera.

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Vaches, chevaux, oiseaux, grenouilles

Le lendemain de sa rencontre bouleversante avec la vache (voir billet du 24 avril), Gombrowicz assène péremptoirement aux amis qui l’hébergent dans leur estancia :

Un animal n’est pas fait pour porter sur lui un autre animal. Un homme sur un cheval est aussi saugrenu qu’un rat sur un coq, une poule sur un chameau, un singe sur une vache, un chien sur un buffle. L’homme à cheval est un scandale, une perturbation de l’ordre naturel, un artifice plus que choquant, quelque chose de dissonant et de laid (…) Nous regardons depuis des siècles des statues équestres et des hommes à cheval, mais si on se lavait un peu les yeux et qu’on y appliquait un regard neuf, on grimacerait de dégoût, car le dos d’un cheval n’est pas une place pour l’homme, pas plus que celui d’une vache.

Ville de Brême, statue des animaux musiciens

En Argentine, « cette Acropole chevaline » où il réside, Gombrowicz s’amuse à provoquer ses hôtes devant leurs soixante juments « tournant vers nous leurs regards d’une douce tiédeur ». Mais ses propos ont, l’air de rien, une résonance très contemporaine par le décentrement du regard humain qu’ils supposent : « Si on se lavait un peu les yeux et qu’on y appliquait un regard neuf »…  Pour un Polonais des années 50 il existait en gros deux regards : le regard chrétien et le regard communiste. Aucun des deux, si on excepte Saint François d’Assise, ne concerne vraiment les animaux. Mais aujourd’hui ?

Marielle Macé aborde ces questions à partir de l’expérience de la ZAD de Notre Dame des Landes, région à laquelle elle est familialement attachée. Elle propose dans Nos Cabanes un nouveau « concernement », un « attachement à l’existence d’autres formes de vie et un désir de s’y relier vraiment », en mettant fin à ce qui nous conduit à nous croire si distincts des animaux et des plantes. Pour « renouer » avec les choses du monde, pour nous faire « être forêt »,  « être fleuve », et surtout « être oiseau », la poésie, avec « sa force de vérité écopolitique » est le meilleur point d’appui.

Que penserait Gombrowicz de cela ? Bien qu’il se dise « de la nouvelle école » pour sa sensibilité à la souffrance universelle, je ne peux pas m’empêcher de lui prêter le sourire ironique de l’éternel exilé qui se sait irrémédiablement déchiré, séparé, « antivache », « antinature ». Et il ne lui échapperait pas, non plus qu’à Marielle Macé, que la lutte poético-politique qu’elle mène par ses  jeux d’homonymes autour de « noues/nouer/nous » et ses verbes à l’infinitif pleins d’énergie ne pèse pas bien lourd face aux pratiques de la « technosphère ».

La semaine dernière j’ai entendu, à l’émission La Grande Table de France Culture, Alessandro Pignocchi, ancien chercheur en sciences cognitives, aujourd’hui zadiste militant à Notre Dame des Landes, qui vient de publier une bande dessinée, La Recomposition des mondes. N’ayant pas trouvé le rapport nature/culture qu’il cherchait auprès des Jivaros d’Amazonie, il a été émerveillé par la découverte de la ZAD.  « Ici, il n’y a plus de relation de sujet à objet avec les plantes et les animaux, explique-t-il, mais de sujet à sujet. » Plus d’exploitation, plus de protection au service de l’exploitation, l’arbre devient un « pote » et l’abeille une « collègue ». Peu à peu, les conséquences politiques de cette attitude sont exposées d’un ton affable : « Pas d’issue sans démolir la sphère économique », « il faut aller à l’affrontement avec l’Etat de toutes les façons possibles… Ce que vous, médias, nommez de façon un peu obscène violence, il faudrait l’appeler légitime défense. »

Casser l’État pour dialoguer avec une grenouille ? Gombrowicz n’y avait pas songé, mais il n’est pas un romantique. Marielle Macé n’y a pas songé non plus. Peu séduite par cette « légitime défense » zadiste (un jour je ferai une note sur le mot « obscène »), je me suis tournée un moment vers Bruno Latour qui juge l’imaginaire révolutionnaire aussi inadapté que le néolibéralisme à une « politique de la nature ». Mais ma prochaine cabane mentale sera surtout un colloque international intitulé « Le Regard écologique », organisé par Jean-Patrice Courtois et Martin Rueff (euh… des poètes) qui se tiendra les 23 et 24 mai prochains à Paris. J’espère en particulier je ne sais quoi de la communication de Charles Malamoud « Écologie et non-violence dans le rituel de l’Inde védique ». Peut-être y sera-t-il question de vaches ?

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