Empathie

Au XXème siècle est apparue, venue je ne sais d’où, l’empathie, « pouvoir de se mettre à la place d’autrui et de ressentir ce qu’il éprouve ». Le marché regorge de livres qui en abordent plusieurs aspects contradictoires (ou complémentaires).

Dommage que l’empathie tende à remplacer un très bon, très riche et très vieux mot : sympathie.

Définitions du dictionnaire CNRTL : Sympathie. A. Attrait naturel, spontané et chaleureux qu’une personne éprouve pour une autre. B. Concordance entre deux ou plusieurs personnes que rapprochent certaines affinités, certains goûts ou jugements communs. C. Bonne disposition, attitude favorable, sentiment de bienveillance envers quelqu’un ou quelque chose. D. (Nous voici à ce qu’empathie a usurpé). Fait de s’associer aux sentiments d’autrui (…). En particulier, participation à des sentiments de tristesse, compassion. »

Je ne résiste pas à l’envie de donner, pour sympathie (et par sympathie), un exemple du CNRTL, tiré du Journal de Gide qui jouait tous les jours du piano :

« Mon don de sympathie décroît et je fais moins volontiers mienne l’émotion du musicien que j’interprète, façon très compliquée de dire que je joue moins bien. Sans doute ce retrait de la sympathie vient aussi de ce que je prends conscience plus nette de moi-même et de ma valeur, façon compliquée de dire que la vieillesse invite à l’égoïsme ».

Le choix de sympathie est ici d’autant plus heureux qu’en acoustique musicale il signifie la vibration d’un corps sonore en contact avec un autre.

Je ne résiste pas non plus à l’envie de relire l’acte II scène 6 du Malade Imaginaire, quand le docteur Diafoirus explique à Argan qu’il est malade de la rate ‒ ou parenchyme splénique ‒ en même temps que du foie, « à cause de l’étroite sympathie qu’ils ont ensemble, par le moyen du bas breve du pylore, et souvent des méats cholidoques. »

Ah, si Diafoirus avait connu l’empathie !

 

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Un usage de la parole

Mon voisin Antoine, séparé de sa femme depuis quelques années et père d’une fille de 12 ans, Elanor, vient de rencontrer la femme de sa vie, séparée de son conjoint et mère d’une fillette de 6 ans, Lenora. Ils partent tous les quatre en vacances. Les choses ne se passent pas très bien entre Elanor et la nouvelle femme, au point que la préadolescente déclare : « Plus jamais je n’irai en vacances avec ta meuf et sa fille, je préfère aller chez mamie, chez tata, en stage, en colo ». Antoine lui répond : « Ton attitude est égoïste car nous formons une famille recomposée ».

Henry James, dont je parlais ici l’autre jour, tirerait sans doute  de la ressemblance des prénoms des filles dans un contexte de conflit familial la « petite graine » d’un récit inquiétant. Nathalie Sarraute trouverait sûrement un aliment pour L’Usage de la parole dans la phrase : « Nous formons une famille recomposée ».

Et que dirait un linguiste ? Verrait-il dans cette expression un performatif : « Dire c’est faire » ? Ici, il s’agirait plutôt d’un « dire c’est vouloir faire ». Elanor ne s’y est pas trompée, car la phrase signifie :  « Je te mets dans l’étui sociologique appelé famille recomposée et je t’enjoins d’y rester ». Les mots précèdent et forcent la chose ; la nouvelle expression doit magiquement créer la nouvelle réalité. Si elle savait la grammaire, Elanor répondrait : « Apprends à composer ta famille avant de figer tes participes passés en adjectifs. » Ne la sachant pas, elle répond efficacement : « Je préfère aller en colo. »

Cette manière d’énoncer une parole qui se substitue à son contenu nous dit sûrement quelque chose sur les avatars de l’autorité paternelle au XXIème siècle. Mais l’expression « nous formons une famille recomposée » qui suppose une décomposition ou une fracture préalable que l’on répare avec des mots, a aussi je ne sais quelle parenté avec ce que j’appelais ici il y a trois ans « parole-cataplasme »  http://patte-de-mouette.fr/2016/11/11/parole-cataplasme/ 

NB : On comprendra que ceci n’est absolument pas un jugement moral sur les familles recomposées.

 

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Quelques vieux habits

Je n’ai jamais aimé porter les vêtements de ma sœur aînée et les boutiques vintage me dégoûtent un peu.

Dans une nouvelle de Henry James de 1868, Histoire singulière de quelques vieux habits, deux sœurs aux noms shakespeariens, Viola et Perdita, sont dans le secret de leur cœur amoureuses du même jeune homme. Il finit par choisir Perdita et lui offre des soieries que Viola contemple et tripote avec envie.
Le soir du mariage Perdita laisse sa robe de mariée dans sa chambre avant de partir avec son mari. Ayant oublié quelque chose, elle y retourne et découvre sa sœur :

Elle avait revêtu le voile et la couronne de mariée dont Perdita s’était dépouillée, et à son cou elle avait passé le lourd collier de perles que la jeune fille avait reçu de son mari en cadeau de noces. Viola, ornée de cette parure perverse, était debout devant la glace, dans les profondeurs de laquelle elle plongeait un long regard pour y découvrir Dieu sait quelles impudentes visions.

(J’aime bien « impudentes visions » et surtout « parure perverse », avec cet hypallage qui attribue à l’objet un caractère appartenant à Viola qui le porte. Je ne raconterai pas la fin de l’histoire, je dirai juste qu’elle est fantastique.)

Les frères James et leurs chapeaux : Henry à gauche, William à droite

La notice du volume de la Pléiade, se référant au biographe Léon Edel, évoque la sourde rivalité qui opposait Henry à son frère aîné, le philosophe William James. William juge avec une certaine condescendance les œuvres d’imagination de Henry tout en prenant ombrage de ses succès littéraires. De son côté, Henry se sent inhibé en présence de son frère au point d’en tomber malade. Mais quand William a le dos tourné, Henry se glisse dans ses vieux vêtements et adopte sa posture…

Le prénom William a été attribué au moins fantasque des deux frères. Est-ce la sourde influence du William Wilson d’Edgar Poe qui me le fait trouver foncièrement inquiétant, avec son W initial, renversé en M final, entourant deux voyelles identiques et deux L ? Chez Poe, le prénom déteint même sur le patronyme Wilson, « fils du vouloir ». Quelle est cette ombre qui m’empêche d’être le fils de mon vouloir, « ce spectre qui marche dans mon chemin » ? dit l’histoire. « Quel est ce frère plus grand, moins chauve et sûrement plus intelligent que moi, qui passe avec une fausse bonhomie son bras sur mon épaule ? » peut-on faire dire au Henry de la photo ci-dessus. « Quel est ce minus qui porte un chapeau plus grand que le mien ? » peut-on faire dire au William de la photo.

N.B. : Il existe en anglais une littérature sur les frères James. En français, un livre de David Lapoujade a fait en 2008 l’objet d’une émission de France Culture :
https://www.franceculture.fr/oeuvre/fiction-du-pragmatisme-william-et-henry-james

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À Office-dépôt

… je cherche des recharges pour mes stylos à bille Waterman, Pelikan et Parker, en vain. Le rayon n’existe plus. Je cherche des Stabilos à bille « point ball » rayés (avec « zone grip » caoutchoutée de la couleur de l’encre), en vain. Certes, on les trouve encore sur Amazon, mais dans notre siècle à doigts le feutre ou le roller remplacent doucement la bille. On ne gratte plus, on surligne et on glisse ; on ne tape plus, on caresse et on clique.
Mais j’ai déjà parlé de cette révolution de velours : http://patte-de-mouette.fr/2016/03/08/siecle-a-doigts/

Je me suis précipitée au sous-sol de la papeterie Gibert Joseph faire ma provision de bics à bille dure et de recharges de Pelikan, Waterman et Parker. Je n’avais autour de moi pour des quêtes similaires qu’un ou deux seniors. Est-ce en raison de l’heure choisie ?

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Deux questions de syntaxe

Un usage du quoi

Léa Salamé à ses interviewés sur France Inter : « Si on vous propose d’aller voir Polanski, vous faites quoi ? »… « L’augmentation du chômage, ça vous dit quoi ? »

J’allais appeler ça la syntaxe Salamé quand j’ai entendu la même tournure chez Olivia Gesbert sur France Culture.

Prenons donc acte de la mise en désuétude du très raffiné qu’est-ce que. Ma copine de classe espagnole Concha s’en attristera, elle qui s’amusait tant à répéter « Qu’est-ce que c’est que c’est que ça… »

Un non-usage du je

Il y a dans certains courriels d’écrivains une manière affairée de ne pas dire je qui trahit une omniprésence du je.
« Chère N,
Content de t’avoir vue.
Te signale une signature à 16h avec Y.
Voulais te prévenir.
T’embrasse,
X »
(On a envie d’ajouter en PS : « Pour le je, voyez ma biographie ».)

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Perte de la perte

Un des partis pris de ce blog est de ne pas y faire figurer un texte que j’ai déjà publié ailleurs. Mais rien dans mon règlement interne ne m’interdit de recopier l’extrait d’un livre que je publierai dans une semaine. Cela s’appelle, je crois, faire du « teasing ». Alors voici le début de mon récit  intitulé À bout qui doit paraître aux éditions Isabelle Sauvage le 8 novembre :

« Dans la poubelle du vieil About, après son départ pour l’hôpital psychiatrique, je trouve une enveloppe agrafée, déchirée, et vide. Sur l’enveloppe, son écriture :
Trouvé après perte de la perte de tout d

Quel mot devait suivre ce d ?
droit… domicile… dieu… désir ?

Ou d première lettre d’une nouvelle et interminable perte de la perte de ?
Une enveloppe agrafée, déchirée, et vide. Jetée par lui après avoir trouvé perte de la perte de tout d

Je m’accroche à ce d qui défait. »

En regardant aujourd’hui le petit d solitaire qui vole à droite je lui trouve une ressemblance avec une mouette… (Cette photo n’apparaîtra pas dans le livre).

Il est prévu que je fasse une signature au Salon de l’Autre Livre, Halle des Blancs-Manteaux à Paris, stand C21-C23, le samedi 9 novembre à 15h. (Je confirmerai ceci sur Facebook dans quelques jours).

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Files d’attente à Merville

Au Carrefour contact, devant moi, un homme handicapé sort un billet de 10 € pour régler des courses qui en valent 21. La caissière lui répète plusieurs fois qu’il n’a pas assez d’argent. Il ne comprend pas, bredouille, s’agite. Elle finit par lui confisquer un livre d’images pour enfants. Il gémit tristement, il ne veut pas renoncer à son livre et reste planté là, comme ses marchandises sur le tapis noir.
Je voudrais tant raconter maintenant que je lui ai offert son livre ! Si j’avais inventé cette histoire j’y aurais, par une évidence narrative, joué ce rôle bienfaisant. Mais dans la vraie vie  je n’y ai pas du tout pensé et j’ai changé de file.

Chez la boulangère, la queue se poursuit loin sur le trottoir. Un garçon d’environ sept ans demande avec aplomb deux « traditions » et deux sucettes. La boulangère dit : « Il n’y a d’argent que pour les deux tradis ». L’enfant s’obstine, la queue s’allonge. Le père, resté sur le trottoir avec la poussette du petit frère fend la queue et dit : « Pas les deux sucettes ». Un jeune homme devant moi dit à l’enfant : « Bien essayé ». Baudelaire lui aurait donné tout le bocal pour son absence totale de réalisme.

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« Eloignez-vous, et de vous, et de moi »

… disait Beckett à Charles Juliet. Je me rappelle assez souvent cette phrase, notamment en ces mois de septembre-octobre 2019, en partie consacrés pour moi à « Nathalie Sarraute vingt ans après ».

Après avoir assisté à la conférence d’Anne Jefferson à la MAHJ et à une partie du colloque du 18 octobre, avoir relu certaines œuvres et en avoir tiré trois « articulets » (comme dirait Robert Walser), je crois que ce travail m’a donné un peu de plaisir, mais aucun nouvel élan. Je me suis même aperçue que mes propos d’il y a quelques jours sur ce blog étaient presque identiques, en plus détaillés, à des notes esquissées en 2016 que j’avais complètement oubliées, et c’est alors que la phrase de Beckett m’est revenue en mémoire.

Mais il arrive que lorsqu’on renonce à prendre les choses de front, des éléments latéraux et en apparence futiles viennent faire notre bonheur. Sans que je m’en doute sur l’instant, ce que j’ai le plus retenu de la conférence d’Ann Jefferson c’est, dans un petit film préliminaire qui a été coupé au bout de cinq minutes pour défaillance technique (et que j’avais déjà vu il y a longtemps), l’image de Nathalie Sarraute avec ses cheveux gris coupés au carré, vêtue de sa canadienne, quitter son domicile pour aller travailler au café. Et cette image m’a si bien marquée que je me retrouve depuis plusieurs matinées dans un café calme et spacieux de mon quartier, où je lis et annote en rêvant dans les marges les passionnantes conversations de Murakami avec Seiji Ozawa, devant un café long accompagné d’une mini viennoiserie.

Ce café appartient à un hôtel avec une atmosphère internationale assez feutrée, des allées et venues, des valises, des langues de partout, des accents multiples en français, et aussi des rendez-vous de cadres d’entreprise auxquels je vole avec un rire intérieur des bribes de conversations : « Vous comptez beaucoup sur votre intelligence émotionnelle » ; « je vais monter en dominance », pendant que ma lecture me transporte avec Ozawa et ses orchestres à Tokyo, à Boston, à Toronto, à Vienne, à Berlin… Tout ceci à dix minutes de chez moi. Les serveurs maintenant me reconnaissent et me sourient, et ce mélange de départs et d’arrivées, d’ici et d’ailleurs, de psychologie entrepreneuriale, de littérature et de musique, me donne l’impression de prendre place dans un avion qui décolle pour m’éloigner, « et d’elle et de moi ».

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« Coucou attrapez-moi ! »

Vingt ans après la mort de Nathalie Sarraute le 19 octobre 1999, la biographie d’Ann Jefferson (1) et le colloque qui vient de se dérouler à Paris (2) se sont attachés au contexte historique, politique, culturel, littéraire d’une écrivaine qui a vécu les plus grands bouleversements du XXème siècle sans cesser de rester accrochée à sa sensation de base.

Chaque intervenant du colloque était pleinement conscient de la difficulté de sa tâche car Nathalie Sarraute, tout en appréciant la reconnaissance universitaire qu’elle a progressivement acquise au cours du siècle, avait tendance à refuser l’action intimidante ou normative de la critique. « Coucou attrapez-moi ! », disait déjà à ce propos Alan Clayton (3) pour décrire son refus de se laisser enfermer derrière des grilles interprétatives.

« Coucou attrapez-moi ! » pourrait tout autant décrire sa perception de l’identité individuelle, et c’est ce qui, vingt ans après, me rend Nathalie Sarraute si chère entre tous les écrivains. Attrapez-moi ? Mais d’abord, qu’est-ce que moi ? « Un assemblage informe de parties inconnues », dit-elle avec le Figaro de Beaumarchais, phrase qui a servi d’amorce à Tu ne t’aimes pas, publié en 1989. Dans cet espace mouvant que constitue l’intériorité, affirme-t-elle avec énergie, comment peut-on prétendre posséder un « moi » net et compact ? Les premières lignes de cette œuvre significativement écrite en  forme dialoguée abordent tout de suite la question :

‒ « Vous ne vous aimez pas ». Mais comment ça ? (…) Qui n’aime pas qui ?

‒ Toi, bien sûr… c’était un vous de politesse, un vous qui ne s’adressait qu’à toi.

‒ A moi ? Moi seul ? Pas à vous tous qui êtes moi… et nous sommes un si grand nombre… « une personnalité complexe »… comme toutes les autres… Alors qui doit aimer qui dans tout ça ? (4)

Le livre entier se compose d’une série de variations sur ce thème. À la masse mouvante des « toi », des « moi », des « nous » protéiformes et indisciplinés qui se chamaillent dans le « for intérieur » et qui n’ont cure de s’aimer, viennent s’opposer de « fortes personnalités » venues du monde extérieur, qui ont l’art de se contempler, de se constituer en figures saillantes, de se donner une « visibilité » (dirait-on aujourd’hui), se définissant elles-mêmes si précisément par leur caractère et leurs goûts propres, leur identité familiale, régionale, nationale, (« ethnique », « genrée », ajouterait-on aujourd’hui) et s’aimant avec un tel génie qu’elles amènent les personnes de leur entourage (des « followers », angliciserait-on aujourd’hui), à s’aimer en miroir dans cet amour qu’elles leur portent…

Les mots complaisance narcissique, inféodation, soumission, ne sont pas plus prononcés ici que ceux d’indépendance, d’authenticité et de liberté intérieure. Nathalie Sarraute préfère les images de murs, de frontières, de cercueils de verre, ou au contraire de flots changeants, de bonnets qui rendent invisible ou de mains d’enfants qui caressent la margelle d’un puits. Mais ce qui remue dans cette prose poétique fluide, frémissante, où Sarraute plonge jusqu’au fond d’elle-même, soulève des questions qui, dépassant largement leur siècle, atteignent le coeur de toute relation à soi et à autrui. Et, en passant, mon coeur, vingt ans après.

Références :

1. Ann Jefferson, Nathalie Sarraute, Flammarion, « Grandes biographies », septembre 2019. 2. Colloque organisé par la BnF, l’Université de Paris III et l’Institut d’Etudes Avancées de Paris, les 16 et 17 octobre 2019. 3. Titre d’un article publié dans le numéro 554 de la Revue des Sciences humaines (avril 1990). 4. Tu ne t’aimes pas, Œuvres complètes, bibliothèque de la Pléiade, p. 1149.

 

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Gaieté

On parle aujourd’hui assez facilement de l’humour de quelqu’un mais presque jamais de sa gaieté. Notre époque est vraiment peu folâtre. Je m’afflige que le mot gai soit devenu imprononçable et que presque partout il faille l’épeler pour se faire comprendre : « Je veux dire GAI, g-a-i, pas g-a-y ».

Sur France Musique, l’autre jour, j’ai entendu un invité souligner la gaieté des Indes galantes de Rameau qui se donnent en ce moment à l’opéra Bastille. Quoi de plus gai, en effet, que la danse des Sauvages ? Cet invité évoquait les propos de Voltaire sur l’opéra, « spectacle aussi bizarre que magnifique (…) où il faut chanter des ariettes dans la destruction d’une ville, et danser autour d’un tombeau ».

Ceci me rappelle une lettre de Sade que citait Marie-Paule Farina la semaine dernière : du fond de la Bastille, après dix ans de forteresse, il conseille à une de ses correspondantes d’égayer son style car « les choses les plus monotones peuvent s’écrire gaiement ».

Nietzsche, dans Le Gai savoir, raille les philosophes sérieux dont la pensée avance comme une « machine embarrassante, sinistre et grinçante » en se figurant que la bonne humeur fait penser à tort et à travers. « — Tel est le préjugé de cette brute sérieuse à l’égard de tout gai savoir. Eh bien ! montrons que c’est un préjugé ! » (327).

Mieux vaut quelque ingénue et rustique cornemuse que ces sons mystérieux, ces cris de hibou, ces voix sépulcrales, ces sifflements de marmotte dont vous nous avez régalés jusqu’à présent dans votre désert, monsieur l’ermite, qui mettez l’avenir en musique ! Non ! Assez de ces tons-là ! Entonnons des airs plus agréables et plus joyeux ! (383)

 

Qui nous parlera aussi gaiement de la gaieté ?

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