Airs du temps

1. Place de la République

… samedi : à droite de la statue, le « Conseil National de la Résistance des Gilets jaunes » et ses quelques représentants. A gauche, vêtus de t-shirts jaunes comme une partie de leur drapeau, deux ou trois centaines de Camerounais partisans de Maurice Kamto, adversaire politique de Paul Biya qui préside le pays depuis trente-cinq ans et met son adversaire en prison pour « hostilité contre la patrie ». Quelques CRS font les cent pas mollement.

Aucun dialogue entre les deux groupes. Aucune rencontre. Aucune curiosité. Indifférence totale. Comme dans le métro. J’ai observé, j’ai photographié, j’ai tourné et retourné… pas la moindre convergence des jaunes. « Vivre ensemble, c’est mieux ? » Sur cette place dépourvue de fraternité je me suis dit que la République française était un pot contenant des matières qui ne se mêlent pas. « Composés organiques non miscibles », dit-on en chimie.

2. Le ton

Dans les romans, les personnages prononcent des paroles sur un certain ton décrit par le romancier. S’ils émettent des opinions très fermes d’une voix tremblante, le lecteur comprend que les paroles sont comme des vêtements habillant la vérité profonde de leur émotion. J’ai pris ainsi l’habitude, dans les romans comme dans la vie, de faire confiance au ton encore plus qu’au discours prononcé, et à la sous conversation plus qu’à la conversation. Le corps ne ment jamais, disait Nathalie Sarraute qui a fondé son œuvre sur cette conviction. La définition du dictionnaire en ligne CNRTL va aussi dans le sens d’un dévoilement : « Ton : inflexions volontaires ou involontaires que prend la voix d’un locuteur et qui dévoilent sa personnalité, son état psychologique ou affectif, ses intentions ».

Or, je remarque ces derniers temps en écoutant la radio une tendance qui fait vaciller mes certitudes et me donne des doutes sur l’esprit de finesse que je me targuais d’avoir. Tel sculpteur adopte le ton le plus modeste pour émettre une idée que personne n’a eu le culot d’affirmer depuis Victor Hugo : « Nous sommes… un peu des prophètes, quoi ». – C’est du théâtre et rien de plus, me dira-t-on. Les artistes ont acquis des techniques d’autopromotion à coups de litotes et de fausses hésitations qui sont d’un raffinement insoupçonné. Quant aux intellectuels, obligés à une vraie modestie, ils se sont débarrassés du ton docte qui était le leur il y a vingt ans.

Rafael Canogar, « El Orador », (L’Orateur), Madrid, 1970

Plus troublant, cet anarchiste écologiste qui exprimait on ne peut plus suavement sa volonté de détruire radicalement l’Etat (voir billet du 5 mai sur ce blog). Dans ma jeunesse, il était d’usage d’adopter un ton tranchant, parfois gouailleur, pour inciter les camarades à l’insurrection ; aujourd’hui on envisage d’égorger son semblable avec des paroles enrobées de miel d’acacia. Ce n’est pas de la tartufferie comme celle de certains barbus, puisque le projet subversif est clairement énoncé. C’est une dissociation étrangement inquiétante entre ce qu’on dit et le ton sur lequel on le dit.

J’en ai pour le moment le souffle coupé.

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La patrie d’Anita Pittoni

Je viens de trouver un merveilleux complément à mes réflexions de l’année dernière autour du mot « patrie » dans le manifeste du Zibaldone, remarquable maison d’éditions de Trieste créée et menée entre 1949 et les années 70 par Anita Pittoni. Je suis si pressée de livrer cette citation qui résume tout ce que j’aime que pour une fois je n’attends pas de la développer en la croisant avec d’autres, si ce n’est par lien http://patte-de-mouette.fr/2018/05/10/le-mot-patrie/.

Voici ce que dit cette femme étonnante :

La patrie, c’est la terre où l’on parle sa langue, puis c’est la région où l’on est, puis c’est la ville où l’on est né, puis c’est la maison où l’on vit, puis c’est la pièce où l’on travaille, qui est la plus grande de nos patries, que l’on transporte avec nous dans le monde entier, l’endroit où l’on élit sa patrie : la pièce la plus tranquille, où l’on travaille le mieux.

Tout y est : terre, langue, maison, lieu de vie intérieure « que l’on transporte dans le monde entier ».  Qu’est-ce qu’une maison d’éditions peut donner de mieux ?

Robe conçue par Anita Pittoni. On dirait une flèche.

Un article sur Confession téméraire d’Anita Pittoni (La Baconnière) pour La Cause littéraire est en cours de rédaction.

 

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Traduire une langue qu’on ne connaît pas

En marge de ma note de lecture sur le numéro de la revue Apulée « Traduire le monde » (à paraître à la fin du mois dans La Cause littéraire), je reviens sur une des contributions que je n’avais pas la place de commenter : deux poèmes du Chinois Shu Cai traduits par un collectif de trois personnes, dont une, Yvon Le Men, déclare franchement : « Je ne connais pas le chinois ». Il ajoute :

Mais je m’intéresse à la Chine depuis cinquante ans et quatre voyages. Par ses empires, ses révolutions, ses poètes, sa cuisine. Et surtout depuis dix ans par mon ami Shu Cai.
Je ne connais pas le chinois, je n’ai donc pas traduit ses poèmes mais je les ai adaptés à la langue française, surtout à ma langue française (p. 238).

Au cours du travail, il téléphone souvent à Shu Cai, qui  lui dit en français : « J’ai même recoupé mes poèmes pour suivre ton rythme dans la traduction ». Comme Georges-Arthur Goldschmidt disait dans La Joie du passeur : « Le traducteur doit être l’auteur écrivant dans l’autre langue, » l’auteur devient à son tour le traducteur écrivant dans sa propre langue. Magnifique symbiose !

Si ces remarques m’intéressent, c’est parce que j’ai été confrontée à quelque chose d’un peu comparable : mon amie japonaise Akiko m’a demandé il y a un an de l’aider à revoir sa traduction en français de quelques récits d’une écrivaine des années 20, le japonais étant aussi une langue que je ne parle pas. Notre tâche s’est avérée plus difficile que nous le pensions et ce texte d’Apulée m’a aidée à comprendre pourquoi.

Première différence avec Yvon Le Men : je n’ai pas eu de rapport direct avec l’auteure (morte il y a presque cent ans), non plus qu’Akiko qui se trouve en situation de traductrice, avec tous les tâtonnements que cela suppose, de sa langue maternelle vers une langue qu’elle pratique quotidiennement depuis plus de trente ans mais qu’elle ne ressent pas comme sienne. Certaines expressions qu’elle me présente ont souvent une étrangeté qui leur donne une beauté poétique. Je lui demande alors : « L’intention de l’auteure est-elle poétique ? » Quand la réponse est « non » je me résigne, pour ne pas donner dans un japonisme artificiel, à remplacer une expression fleurie et ravissante par une tournure un peu plus banale… « Le geste de la traduction, c’est l’expérience de la perte », dit Souleymane Bachir Diagne dans le même numéro d’Apulée.

Cerisier du Japon, Jardin des Plantes, Paris (photo de mars 2019, des bourgeons)

Deuxième différence – de taille – avec Yvon Le Men : non seulement je ne parle pas le japonais, mais je n’ai pas cinquante ans d’intimité avec le Japon. Je ne m’y suis à vrai dire rendue que trois semaines dans ma vie, juste assez pour m’apercevoir des immenses différences entre nos deux continents. Ma connaissance de la littérature et de la civilisation japonaise reste également limitée, mais ce sont surtout les réalités simples que je ne suis pas apte à bien me représenter : la lumière, les choses qu’on touche, l’air qu’on respire, les voix qu’on entend… Et c’est si important !

Sakamoto Raïko, photo de profil Facebook

A propos de voix qu’on entend, un exemple précis me vient en tête : une vieille femme d’un récit dit à une petite fille : « Tu te prends pour un benshi ! ». Akiko m’explique que le benshi, traduit dans les dictionnaires par bonimenteur, est un personnage de commentateur-acteur qui a joué un rôle de premier plan dans le cinéma muet japonais, et je la sentais insatisfaite par ce bonimenteur. Quelques semaines plus tard, je me rends à la cinémathèque pour assister au film d’ouverture de la rétrospective Cent ans de cinéma japonais qui s’est donnée l’automne dernier à Paris. Et là, je vois, j’entends le benshi Raïko Sakamoto en chair et en os, invité par les organisateurs alors qu’il ne reste plus qu’une dizaine de benshi au Japon ! C’est un acteur extraordinaire qui mime, commente et donne les répliques du film en modulant sa voix de multiples façons. J’avais l’impression que tout le Japon était magiquement devenu voix, et sans saisir ses paroles, j’ai compris à ce moment que la gamine du récit était extrêmement insolente et culottée de se prendre pour un personnage aussi considérable.

Ancienne photo de couverture Facebook de Sakamoto Raiko

Je ne sais plus si nous avons choisi le mot « bonimenteur » pour traduire benshi, mais une image précise s’est formée dans ma tête, et tout commence par là.

On y arrivera.

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Vaches, chevaux, oiseaux, grenouilles

Le lendemain de sa rencontre bouleversante avec la vache (voir billet du 24 avril), Gombrowicz assène péremptoirement aux amis qui l’hébergent dans leur estancia :

Un animal n’est pas fait pour porter sur lui un autre animal. Un homme sur un cheval est aussi saugrenu qu’un rat sur un coq, une poule sur un chameau, un singe sur une vache, un chien sur un buffle. L’homme à cheval est un scandale, une perturbation de l’ordre naturel, un artifice plus que choquant, quelque chose de dissonant et de laid (…) Nous regardons depuis des siècles des statues équestres et des hommes à cheval, mais si on se lavait un peu les yeux et qu’on y appliquait un regard neuf, on grimacerait de dégoût, car le dos d’un cheval n’est pas une place pour l’homme, pas plus que celui d’une vache.

Ville de Brême, statue des animaux musiciens

En Argentine, « cette Acropole chevaline » où il réside, Gombrowicz s’amuse à provoquer ses hôtes devant leurs soixante juments « tournant vers nous leurs regards d’une douce tiédeur ». Mais ses propos ont, l’air de rien, une résonance très contemporaine par le décentrement du regard humain qu’ils supposent : « Si on se lavait un peu les yeux et qu’on y appliquait un regard neuf »…  Pour un Polonais des années 50 il existait en gros deux regards : le regard chrétien et le regard communiste. Aucun des deux, si on excepte Saint François d’Assise, ne concerne vraiment les animaux. Mais aujourd’hui ?

Marielle Macé aborde ces questions à partir de l’expérience de la ZAD de Notre Dame des Landes, région à laquelle elle est familialement attachée. Elle propose dans Nos Cabanes un nouveau « concernement », un « attachement à l’existence d’autres formes de vie et un désir de s’y relier vraiment », en mettant fin à ce qui nous conduit à nous croire si distincts des animaux et des plantes. Pour « renouer » avec les choses du monde, pour nous faire « être forêt »,  « être fleuve », et surtout « être oiseau », la poésie, avec « sa force de vérité écopolitique » est le meilleur point d’appui.

Que penserait Gombrowicz de cela ? Bien qu’il se dise « de la nouvelle école » pour sa sensibilité à la souffrance universelle, je ne peux pas m’empêcher de lui prêter le sourire ironique de l’éternel exilé qui se sait irrémédiablement déchiré, séparé, « antivache », « antinature ». Et il ne lui échapperait pas, non plus qu’à Marielle Macé, que la lutte poético-politique qu’elle mène par ses  jeux d’homonymes autour de « noues/nouer/nous » et ses verbes à l’infinitif pleins d’énergie ne pèse pas bien lourd face aux pratiques de la « technosphère ».

La semaine dernière j’ai entendu, à l’émission La Grande Table de France Culture, Alessandro Pignocchi, ancien chercheur en sciences cognitives, aujourd’hui zadiste militant à Notre Dame des Landes, qui vient de publier une bande dessinée, La Recomposition des mondes. N’ayant pas trouvé le rapport nature/culture qu’il cherchait auprès des Jivaros d’Amazonie, il a été émerveillé par la découverte de la ZAD.  « Ici, il n’y a plus de relation de sujet à objet avec les plantes et les animaux, explique-t-il, mais de sujet à sujet. » Plus d’exploitation, plus de protection au service de l’exploitation, l’arbre devient un « pote » et l’abeille une « collègue ». Peu à peu, les conséquences politiques de cette attitude sont exposées d’un ton affable : « Pas d’issue sans démolir la sphère économique », « il faut aller à l’affrontement avec l’Etat de toutes les façons possibles… Ce que vous, médias, nommez de façon un peu obscène violence, il faudrait l’appeler légitime défense. »

Casser l’État pour dialoguer avec une grenouille ? Gombrowicz n’y avait pas songé, mais il n’est pas un romantique. Marielle Macé n’y a pas songé non plus. Peu séduite par cette « légitime défense » zadiste (un jour je ferai une note sur le mot « obscène »), je me suis tournée un moment vers Bruno Latour qui juge l’imaginaire révolutionnaire aussi inadapté que le néolibéralisme à une « politique de la nature ». Mais ma prochaine cabane mentale sera surtout un colloque international intitulé « Le Regard écologique », organisé par Jean-Patrice Courtois et Martin Rueff (euh… des poètes) qui se tiendra les 23 et 24 mai prochains à Paris. J’espère en particulier je ne sais quoi de la communication de Charles Malamoud « Écologie et non-violence dans le rituel de l’Inde védique ». Peut-être y sera-t-il question de vaches ?

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Deux petites notes de mai

Quand on parle de vache…

… on en voit le veau. P., connaissant mon récent intérêt pour les vaches de Gombrowicz, m’a fait découvrir l’autre jour un beau texte de Karl-Philipp Moritz (1756-1793). Ce successeur de Rousseau et précurseur du romantisme allemand reste assez méconnu en France. Le personnage éponyme du roman Anton Reiser est un jeune homme sensible, poreux, plongé dans l’immédiateté indéchiffrable de ce qu’il vit, et qui voudrait, lorsqu’il croise un inconnu dans la rue, « traverser la paroi qui séparait des siens les souvenirs et les pensées de cet étranger ». Il en va de même avec les animaux qu’il voit abattre :

(…) Pendant toute une période il fut uniquement préoccupé de savoir quelle différence pouvait exister entre lui et ces animaux qu’on abattait. ‒ Souvent il se tenait des heures à regarder un veau, la tête, les yeux, les oreilles, le mufle, les naseaux ; et à l’instar de ce qu’il faisait avec un étranger, il se pressait le plus qu’il pouvait contre celui-ci, pris souvent de cette folle idée qu’il pourrait peu à peu pénétrer en pensée dans cet animal ‒ il lui était si essentiel de savoir la différence entre lui et la bête ‒ et parfois il s’oubliait tellement dans la contemplation soutenue de la bête qu’il croyait réellement avoir un instant ressenti « l’espèce d’existence » d’un tel être. (Traduction Henri-Alexis Baatsch)

« L’espèce d’existence ». On est un bon siècle et demi avant Gombrowicz et deux bons siècles avant Coetzee. (A suivre)

***

Réparer les vivants

L., connaissant mes divagations sur l’écriture et la peau, m’a envoyé une interview de Maylis de Kerangal dans la revue Marie-Claire. Voici ce qu’elle dit :

J’ai éprouvé depuis l’enfance le désir de mettre en mots, de nommer les choses pour les tenir à bonne distance. Oui, pour comprendre et appréhender les situations. Mon hypersensibilité, probablement à la limite du pathologique, a longtemps été inconfortable, paralysante. L’écriture vient de ce besoin de nommer les choses pour qu’elles ne pénètrent pas sous la peau. Elle donne du sens à ma manière d’être.

« Nommer les choses pour qu’elles ne pénètrent pas sous la peau ». Ceci me fait mieux saisir pourquoi je ne me sens pas en affinité avec Maylis de Kerangal tout en reconnaissant la précision de son travail. Je lis dans un commentaire sur Réparer les vivants : « Une parole qui se dépose, qui cristallise ». Un style qui nappe et cisèle… qu’en penserait Karl-Philipp Moritz ?

Sur le même sujet : http://www.lacauselitteraire.fr/peaux-d-ecriture-5-par-nathalie-de-courson

 

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Humanité et vachéité (suite du billet du 21 avril)  

En même temps que Marie-Claire (lecture d’après-midi), je relisais le Journal de Gombrowicz (lecture de chevet), ce qui a fait dévier mes pensées vers un autre type de face à face entre l’homme et la bête :

Je me promenais dans l’allée bordée d’eucalyptus, quand tout à coup surgit de derrière un arbre une vache.

Je m’arrêtai et nous nous regardâmes dans le blanc des yeux. Sa vachéité surprit à ce point mon humanité ‒ il y eut une telle tension dans l’instant où nos regards se croisèrent ‒ que je me sentis confus en tant qu’homme, en tant que membre de l’espèce humaine. Sentiment étrange, que j’éprouvais sans doute pour la première fois : la honte de l’homme face à l’animal. Je lui avais permis de me voir, de me regarder, ce qui nous rendait égaux, et du coup j’étais devenu moi-même un animal, mais un animal étrange, je dirais illicite. (Journal, I, 1958, p. 517)

Il est étonnant de s’apercevoir, au fil des remarquables pages qui suivent, que cette expérience existentielle du romancier polonais n’est peut-être pas très éloignée de celle de la jeune bergère qui, intimidée au début par le regard de la chèvre, adopte une « chevréité »  pour lui faire face.

Certes, Marie-Claire doit travailler à ramener la chèvre au troupeau, ce dont n’a cure un intellectuel dont les contorsions mentales concernent la question de la « maturité » face à « l’immaturité ». Mais je suis sûre que Gombrowicz aurait admiré la manière dont la bergère spontanément « renoue avec l’Inférieur » en se mettant au même plan que la chèvre. Je suis sûre aussi que s’il avait eu accès au texte de Marguerite Audoux, il se serait dit, avec un sourire las, que les philosophes sont « de merveilleux enfonceurs de portes ouvertes, merveilleux énonceurs à grands fracas de ce que sait depuis toujours un gardeur de moutons. » (Dubuffet, Correspondance avec Gombrowicz, p. 46).

Jean Dubuffet, « Vache au nez subtil », 1954. The Museum of Modern Art, New-York.

Deux jours après sa troublante confrontation avec la vache, Gombrowicz fait un retour sur lui-même :

Comprendre la nature, la contempler, l’analyser, c’est une chose. Mais lorsque je tâche de l’approcher comme quelque chose d’égal à moi par la vie commune qui nous englobe, que j’essaie d’être à tu et à toi avec les animaux et les plantes, je suis pris de lassitude et de dégoût, je perds courage, je rentre au plus vite dans mon humaine maison et je ferme la porte à double tour. (p. 521)

S’est éveillée toutefois en lui une sensibilité très moderne à la douleur de toutes les espèces vivantes :

(…) Le cheval ? Le ver ? On les a oubliés. Dans leur souffrance il n’y a pas de justice. C’est un fait nu, un désespoir absolu qui se déverse à flots. (…) Pour les gens de la vieille école c’est, après leur propre douleur, celle de leurs parents qui est la plus pénible (…) Pour nous, les gens de la nouvelle école, la douleur est la douleur, n’importe où qu’elle apparaisse, aussi terrifiante chez une mouche que chez un homme. Nous nous sommes peu à peu sensibilisés à la souffrance à l’état pur ; notre enfer est devenu universel.  (p. 520-523).

L’écrivain polonais mort en 1969 déclarait avec son humour froid et son français élégant : « Je suis à la page, bien que je ne sache pas laquelle ». Nous le savons en 2019 : cet oncle d’Elizabeth Costello  n’était pas « à la page » mais en avance d’une cinquantaine de pages, perplexe comme Coetzee  sur l’aspect « anti-cheval », « anti-arbre », « anti-nature » des humains.

(A suivre)

  • Voir le numéro de L’ARC sur Jean Dubuffet, « Culture et subversion », où figurent (dans une traduction revue) certains passages du Journal de Gombrowicz cités ici, accompagnés d’une autre vache du peintre, à l’encre de Chine.
  •  En lien, une émouvante et originale interview de Gombrowicz vers la fin de sa vie : https://www.ina.fr/video/I08219055

 

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Devenir chèvre

Le sillage du roman Marie-Claire de Marguerite Audoux, relu et chroniqué en mars dernier (voir lien en fin d’article) ne s’est pas encore effacé en moi. Comme pour Coetzee avec son « abattoir de verre », ma mémoire a surtout gardé dans ce livre la relation de l’humain à l’animal.

Marie-Claire, jeune bergère, se voit un jour ajouter une chèvre à son troupeau de moutons : « Cette chèvre était plus difficile à garder que le troupeau tout entier ». Et en effet, à lire les pages qui lui sont consacrées, le lecteur éprouve pleinement l’étymologie du mot « caprice ». Cette chèvre désorganise le troupeau en disparaissant tous les jours dans un bois de jeunes sapins et oblige Marie-Claire à aller la chercher en se piquant aux branches. Pendant ce temps les moutons sans surveillance en profitent pour brouter les futures récoltes d’un champ d’avoine, et la bergère se fait réprimander.

Mais heureusement :

Comme je sortais un jour de la sapinière avec mes cheveux tout défaits, je fis un mouvement de la tête qui les ramena en avant. Aussitôt, la chèvre fit un bond de côté en poussant un bêlement de peur. Elle revint sur moi, les cornes basses ; mais je baissai la tête en secouant mes cheveux qui traînaient jusqu’à terre ; alors elle se sauva en faisant des cabrioles impossibles à décrire. Chaque fois qu’elle entrait dans la sapinière, je me vengeais en lui faisant peur avec mes cheveux.

Tête baissée, barbichue, fantasque, la bergère est devenue plus chèvre que la chèvre.

Comme toute littérature vraie, ce livre redonne leur sens propre à des expressions que nous employons, sans y penser, au figuré.

(A suivre)

lien  vers l’article de La Cause littéraire : http://www.lacauselitteraire.fr/marie-claire-marguerite-audoux-par-nathalie-de-courson?fbclid=IwAR28j37QTKbgL8upv-qdrmAnrDAWnqZ0Nz_5MlNhjY9TL5-jY3yzzL0pq48

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Au printemps on ouvre les fenêtres de la cour

et ce matin en faisant le lit j’entends un enfant qui pousse un gémissement répété et continu : — Han, han, han, han… Une plainte animale et lancinante sans début ni fin qui s’inscrit dans un autre temps que celui des instants.

Une voix de femme crie : « J’en ai marre… marre… » (d’autres paroles que je ne comprends pas)  « … nettoyer ça ? … marre… »

L’enfant a cessé de gémir. Une porte claque, puis plus rien.

 

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Sincérité et justesse

Pour continuer sur la sincérité de Gide, un extrait de ce livre, commenté pour le site Fabula.org par Paola Codazzi :

https://www.fabula.org/acta/document12100.php?fbclid=IwAR3zsJApiFWoW3351FHNq2nLixy87cOlPfTEZeBZMIRYmhIq2mmYeQbmo00

La morale dépend de l’esthétique, affirme Gide. Mais quelle est cette morale ? En 1890, il essaie pour la première fois d’en donner une définition : « Ne pas se soucier de paraître. Être seul est important » (« Journal »). Dans les années suivantes, « la complaisance à son entourage, mais aussi la difficulté de soumettre exactement sa plume à sa pensée, et encore l’impossibilité de dire d’un coup les facettes contradictoires de son esprit — explique P. Masson — lui font voir comme cruciale la question de la sincérité ». Une question qui marque profondément le projet journalier, ainsi que l’ensemble de sa production fictionnelle, où l’idée de fausse monnaie joue un rôle clé. « Mentir aux autres, passe encore ; mais à soi-même ! », s’exclame le narrateur des « Faux-monnayeurs ». Chaque texte de Gide est une mise en garde contre l’hypocrisie et un appel à « savoir être soi ».

Finalement, ce que Gide nomme « sincérité » est peut-être l’équivalent de ce qu’Antoine Emaz nomme, de façon à peine moins morale, « justesse » dans Cuisine :

« L’adéquation profonde entre ce qui fait dire et la forme du dit ».
Et :
« Au fond, on ne demande à un poète, et peut-être à tout écrivain, que de parler sa langue.»

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Sincérité de Gide

Il y a des choses un peu difficiles à définir en littérature, comme la sincérité (qui ne se laisse pas confondre avec le ton ni avec la justesse). J’ai noté ces dernières années plusieurs phrases du Journal de Gide, parce qu’il s’y pose régulièrement cette question de la sincérité que certains jugeront démodée mais qui, dans son cas, présente l’intérêt de s’appliquer à un moi particulièrement mobile.

Selon ses propres dires, Gide est en effet double, multiple, protéiforme, parfois aux antipodes de lui-même :

Quel que soit le livre que j’écris, je ne m’y donne jamais tout entier, et le sujet qui me réclame le plus instamment, sitôt après, se développe cependant à l’autre extrémité de moi-même.

Il peut en somme écrire L’Immoraliste et La Porte étroite avec une égale sincérité, et puis se dire :

La chose la plus difficile quand on a commencé d’écrire, c’est d’être sincère. Il faudra remuer cette idée et définir ce qu’est la sincérité artistique. Je trouve ceci, provisoirement: que jamais le mot ne précède l’idée. Ou bien : que le mot soit toujours nécessité par elle. Il faut qu’il soit irrésistible, insupprimable, et de même pour la phrase, pour l’œuvre tout entière.

Il me semble que la sincérité de Gide est liée à de l’irrésistible reconnu comme tel.

Je trouve encore ceci, tiré de Si le grain ne meurt (Pléiade, p. 358):

Souvent je me suis persuadé que j’avais été contraint à l’œuvre d’art parce que je ne pouvais réaliser que par elle l’accord de ces éléments trop divers, qui sinon fussent restés à se combattre, ou tout au moins à dialoguer en moi.

En feuilletant à nouveau le Journal, on pourrait ajouter à cet  « irrésistible » et à cette « contrainte » qui se rapportent à la fois à la psychologie de Gide et à la relation du mot à l’idée, son souci de ne pas simplifier le propos mais d’en faire résonner, autour de la note fondamentale, les petites notes secondaires :

Un corps ne peut émettre un son que s’il pressent autour de lui une possibilité d’harmoniques.

(A suivre)

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