Trains de jour et de nuit

                                                                                                 Pour Francis

Photos de Daniel Levinson : Dans le train de Satna à Lucknow (Inde du Nord)

Dans un poème en prose de son dernier livre, Prendre l’air (p. 112), Etienne Faure parle des trajets en train où :

(…) l’on aperçoit les arbres qui fuient, les buissons, les lapins, tout un monde qui détale un jour de dégel ou de saint-glinglin quand la vitesse du train fabrique dans le paysage une écriture par hypallage, télescopage, accélère les mouvements qui libèrent du froid et du temps figé sur la plaine.

Les choses aperçues lors du voyage en train s’accordent à sa poétique du déplacement et des fugitives rencontres. Il a d’ailleurs consacré un autre recueil en prose à des scènes de rails et de gares, La vie bon train (Champ Vallon, 2013).

Ceci me rappelle un de mes poèmes préférés de Verlaine : « Charleroi », appartenant aux “Paysages belges” des Romances sans paroles, que je reproduis juste pour le plaisir d’entendre ces tétrasyllabes et cette syntaxe heurtée si accordés au mouvement d’un train traversant la Belgique.

Dans l’herbe noire
Les Kobolds vont.
Le vent profond
Pleure, on veut croire.

Quoi donc se sent ?  
L’avoine siffle.                   
Un buisson gifle
L’oeil au passant.

Plutôt des bouges                 
Que des maisons.
Quels horizons
De forges rouges !

On sent donc quoi ?
Des gares tonnent,
Les yeux s’étonnent,
Où Charleroi ?

Parfums sinistres !
Qu’est-ce que c’est?
Quoi bruissait
Comme des sistres?

Sites brutaux !
Oh ! votre haleine,
Sueur humaine,
Cris des métaux !

Dans l’herbe noire
Les Kobolds vont.
Le vent profond
Pleure, on veut croire.

Je me souviens aussi de ce qu’on éprouve dans les trains de nuit quand, stores baissés et lumières éteintes (sauf la veilleuse), aucun élément du paysage ne vient distraire notre entrée dans le monde des bruits, et que le compartiment résonne comme un ventre maternel. Au cours d’un rêve éveillé endormi dans un train entre Paris et Rome, je me suis vue  composant un morceau de musique dans un style minimaliste à la Steve Reich, où je mêlais quelques percussions métalliques à une voix scandant mélancoliquement dans le petit jour : « Civitavecchiaaa… Civitavecchiaaa… »

Mais je me souviens surtout des nombreux trajets en couchette de mon enfance entre Paris « Austerlín » et Madrid Chamartín. Nous somnolions dans les roulements du train, le son des freins, des noms de villes, des claquements de portières et des sifflements des chefs de gare. À la gare frontière d’Irún, notre wagon était soudain soulevé, puis comme précipité dans la forge de Vulcain, car les rails espagnols et français n’ayant pas le même écartement, les employés se livraient à une longue et tonitruante opération de changement des supports de roues appelés boggies.

Je n’ai pas le souvenir que cette opération (que me rappelait hier Daniel) ait inspiré à mon imagination musicale épisodique le moindre morceau de heavy metal ou de boogie woogie.

 

 

 

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Fond musical et arts des bruits

Dans son traité La Haine de la musique (p. 199), Pascal Quignard peste en 1996 contre la musique incessante « amplifiée d’une façon soudain infinie par l’invention de l’électricité et la multiplication de sa technologie », qui nous « agresse de nuit comme de jour » dans les hypermarchés, les rues marchandes, les cafés, restaurants, etc. Une musique pour “ambiancer” les lieux publics, dirait-on aujourd’hui.


Je me souviens aussi qu’Eric Rohmer trouvait vulgaire au cinéma la musique comme  “emballage” sonore ; il aurait même préféré que les films muets n’en contiennent pas. Dans ses propres films, il la réserve aux moments où elle s’impose pour des raisons de dramaturgie, en son réel.

Tenir une conversation ordinaire sur fond musical n’est pas plaisant non plus, et j’apprécie ces propos de Jankélévitch (La Musique et l’ineffable, p. 155) :

La musique impose silence au ronron des paroles, c’est-à-dire au bruit le plus facile et le plus volubile de tous, qui est le bruit des bavardages ; (…) dans la succession sonore les bruits simultanés se gênent réciproquement comme se gênent des voix discordantes (…)

Il n’en va pas de même pour des “bruits simultanés” non verbaux. J’écoutais hier matin Un vitrail et des oiseaux, œuvre pour pianoforte et orchestre d’Olivier Messiaen.  C’était l’heure où les ouvriers se mettaient au travail dans la cour de mon immeuble pour en refaire le sol, et les coups de marteau qui m’auraient peut-être ennuyée en temps ordinaire s’accordaient par hasard, sans donner aucune impression de cacophonie, aux timbres et aux tempos mêlés des xylophones, du piano, des flûtes et des autres instruments de Messiaen. Je me suis imaginé que le compositeur n’en aurait pas été affecté, car si des fauvettes ou des pinsons font sonner dans l’espace leur note solitaire ou leur petit fouillis, pourquoi ne pourrait-on pas y entendre la hache d’un bûcheron ?  L’énergie d’un travail humain ne contrarie pas toujours la vitalité d’un chant d’oiseau.

Depuis environ un siècle, beaucoup de recherches musicales vont dans le sens d’un « art des bruits » (expression de Luigi Russolo, futuriste italien). Si ces recherches sont parfois arides, elles ne me semblent pas délétères comme les rengaines sirupeuses ou heurtées qui visent à recouvrir les brouhahas de nos vies quotidiennes.

Lien sur plusieurs types d’œuvres sonores, dossier intéressant du Centre Pompidou :

http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-oeuvres-sonores/ENS-oeuvres-sonores.html

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Explosion, érosion

Marie Ndiaye était le 4 janvier l’invitée de Léa Salamé pour son dernier roman La Vengeance m’appartient, que je lirai bientôt.
J’aime bien sa manière précise et majestueuse de s’exprimer, comme j’aime sa matière romanesque inquiétante : puissance, gloire, cruauté, sombres hostilités, obscur désir de soumettre ou de se soumettre.

Léa Salamé lui a posé une question du type : « Que pensez-vous de cette époque où la culture n’est pas considérée comme un bien essentiel ? »
Marie Ndiaye a élégamment ignoré la perche tendue, disant que personnellement ces confinements répétés n’avaient pas beaucoup changé sa vie d’écrivaine vivant à la campagne, mais que l’air du temps pèse sur le geste d’écrire qui peut sembler dérisoire. Elle ne voit pas pour le moment matière à écrire sur cette pandémie : « Cette période m’épouvante et me semble sèche du point de vue romanesque ».

Je suis contente que Marie Ndiaye n’ait pas fait partie de ces écrivains déversant au printemps dernier dans les médias leur douillet Journal de confinement.

L’histoire littéraire prouve largement qu’une épidémie peut être un objet romanesque, alors pourquoi ai-je envie de donner raison à Marie Ndiaye quand elle se dit épouvantée, bien que ce mot paraisse un peu fort ?

Quand je songe à la plupart de nos grandes peurs des XXème et XXIème siècles, il me semble qu’elles sont liées à une forme d’explosion : bombe atomique ou centrale nucléaire, émeutes, terrorisme, kalachnikov, tremblements de terre, tempêtes et incendies… Même les désastres invisibles dont parle Svetlana Alexievitch dans La Supplication sont consécutifs à l’explosion de Tchernobyl.

Ce qui a lieu en ce moment déroute car ce n’est pas de l’ordre de l’explosion mais de l’élan freiné, de l’involution, de la lente érosion qui mine sourdement la vie. Cette atmosphère délétère me semble peu lyrique et peu favorable en général aux productions de l’esprit. N’excluons pas toutefois, comme le suggère Marie Ndiaye, que d’ici quelques années quelqu’un en tire – directement ou indirectement – une substance artistique originale.

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Plages et pages de janvier

à peine ose-t-on
croire à un début

les mains se refroidissent et les châteaux rétrécissent.
« Ô saisons, ô châteaux »…

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Mais « dans les livres souriants, dans les jeux des enfants, je vais ressusciter pour dire que le soleil brille », dit Ossip Mandelstam cité par Sylvie Dallet dans sa préface au livre de Marie-Paule Farina Flaubert, les luxures de plume. Et le Flaubert de ces pages nous ensoleille l’esprit, un Flaubert aussi éloigné de « l’idiot de la famille » décrit par Sartre que du prosateur impeccable et vernissé vanté par la critique du XXème siècle. Marie-Paule Farina, avec une indépendance d’esprit revigorante, dégagée de tout carcan universitaire et de toute bigoterie idéologique, plonge gaillardement dans cette œuvre, notamment la Correspondance éditée par la Pléiade, et en tire des trésors dont très probablement d’ailleurs la recherche flaubertienne bénéficiera.

Dans la plupart des livres que je lis, je suis avant tout sensible à cet élément difficile à définir qu’est le ton. Ce qui rend le livre de Marie-Paule Farina si vivifiant, c’est un ton enjoué, affectueux, qui sonne toujours juste car toujours en harmonie avec son sujet. Nous découvrons avec elle « un homme » au lieu d’un « auteur » (selon la distinction qu’opère Pascal dans les Pensées). Un homme grand de taille (je l’imaginais je ne sais pourquoi petit comme Balzac), truculent, généreux, enfantin, excessif, volontairement grossier, et très délicat avec ses proches.

Le critique dont rêve Flaubert, dit Marie-Paule Farina, « ne doit être ni grammairien ni historien, il doit être (…) pourvu d’imagination, d’enthousiasme et d’une grande bonté. »

Elle peut être rassurée : ces trois qualités sont indéniablement celles de son livre.

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Trois notulettes pour finir l’année

« Avoir la chance de »

Presque à chaque fois que j’écoute l’interview d’un musicien sur France Musique, il ou elle dit : « J’ai eu la chance de ». Et c’est vrai que beaucoup de musiciens ont eu et ont encore la chance d’être musiciens.

Moi, je me dis quelquefois : « J’ai la chance d’aimer rester assise à un bureau ».

***
Provision de métaphores

Comme le suggérait Manganelli dans ce texte dont je n’ai toujours pas retrouvé la référence, la nature nous fournit une grande provision de métaphores. Depuis que je sais que les scorpions ont huit poumons j’ai envie de dire d’un ténor, d’un trompettiste, d’un athlète, ou d’un écrivain prolixe et venimeux : « Quel souffle de scorpion ! »

Riftia pachyptila des Galapagos, (source Wikipedia)

J’ai découvert aussi, dans l’émission La Terre au carré sur France Inter, un ver géant des grands fonds du Pacifique, le riftia pachyptila, qui ne possède ni bouche ni intestin ni anus. Son corps contient un grand sac, avec des bactéries qui lui préparent ses repas. On pourrait déjà tirer de ce nom des expressions populaires : « Nan mais tu’ t’prinds pour ch’pachaptila ?” dirait entre Amiens et Valenciennes une mère à son fils qui refuse de mettre le couvert.

Mais quelles seraient les comparaisons littéraires les plus idoines ? « Fermé comme un riftia pachyptila » ? « Indépendant comme un riftia pachyptila » ? Non, car il paraît que ces grands vers vivent en symbiose avec leurs bactéries et servent de refuge à plusieurs petites espèces qui s’associent à eux. « Accueillant comme un riftia pachyptila » ?
Il y a dans ce ver géant galapagosien un Nouveau Monde qui mérite d’être exploré autant que celui du gosier de Pantagruel. Encore faut-il y entrer, et une fois qu’on s’y trouve, difficile d’en sortir. Peut-être l’organisation des riftia pachyptila pourrait-elle alors servir de modèle pour diverses sectes, confréries, congrégations et phalanstères. Ou pour un écrivain qui, loin de ceux qui butinent leur substance de fleur en fleur, produit lui-même le suc bactérien qui le nourrit ?

***
Sur un banc public

Peu nombreux sont les poètes et les poèmes qui me font rire. Et quand c’est le cas, comme il est difficile de trouver un ton pour les commenter ! On se contenterait bien de les citer, et ma foi c’est ce que je vais faire maintenant avec ce fragment d’”Éloge appuyé des bancs“, extrait de Et puis prendre l’air d’Étienne Faure.

« Ça reste entre nous », phrase ouatée qui appelle la discrète approbation de la tête voisine, un simple clignement d’yeux : ça va sans dire. Mais si la voix ne baisse pas, le secret s’évapore et s’en va gonfler la rumeur de la ville : tout ce qui se dit alors sur un banc passe au domaine public. Papotage et causerie, par effraction l’oreille y prend part, et te voici cherchant des mots sans rien dire dans la conversation d’à côté. D’un fil et d’une aiguille un homme recoud un bouton.

 

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Lapineaux et oisillons

Titien, La Vierge au lapin (détail), musée du Louvre, Paris

Raymond Farina me permet de recopier sur ce blog une terrible fable extraite de son recueil  Notes pour un fantôme :

LA MÈRE DÉVOREUSE

Qui aurait pu imaginer
que, sous la douce toison blanche
de cette lapine aux yeux rouges
que l’enfant souvent caressait,
se cachait un fauve vorace ?

Chaque fois qu’elle mettait bas,
elle dévorait ses petits.
Et l’enfant tissait en silence,
pour apprivoiser ce mystère,
mille rêves et mille hypothèses.

Impossible de concevoir
que son ventre fût une tombe.
Elle devait sans doute,
après les avoir enfantés,
discrètement rendre le calme,
la douceur du cocon fœtal
à ses petits précipités
dans la fureur, les hurlements
d’espèces qu’affolait le monde.
C’est du moins ce que lui croyait.

C’est ainsi qu’il a pu comprendre
que les vivants sont omnivores,
oui, vraiment, tous, sans exception.
L’humain qui dévore des livres,
des asperges et des framboises,
peut un jour manger son voisin.
Un trop d’affection ou la faim
-ou une psychose animale-
peut faire qu’un lapin
mange un autre lapin,
même s’il est de sa famille.

(Extrait de Notes pour un fantôme suivi de Hétéroclites, N & B éditions, 2020)

Raymond Farina ajoute dans le courrier qu’il m’a gentiment adressé : « « Que puis-je vous dire de plus, à propos des bêtes et des mères, que ce que dit ce poème d’une lapine dévoreuse qui fut pour ma vieille nourrice, lorsque j’avais six ans, l’incarnation de l’anti-nature ou peut-être du Diable ? » Puis : « Je laisse à la mésange du poème qui suit le soin de contredire cette méchante image ».

BESTIAIRE D’ENFANCE

Que reste-t-il
du bestiaire d’enfance ?
La libellule bleue
Narcisse de l’étang
fantaisie entomologique
de l’ordre inconnu
des hélicoptères
cette mésange
simulant une aile cassée
pour m’entraîner
loin de son nid
la kyrielle de chiens bâtards
à qui nous fîmes
des funérailles princières

(Anachronique, Rougerie, 1991)

Ces deux poèmes me font penser, par association d’idées, à un chef d’œuvre de cinq pages de Tchekhov intitulé Un Événement (Récits de 1886, p. 1399).

L’histoire des chatons nés chez Vania six ans et Nina quatre ans, illustrerait avec une magistrale cruauté l’expression française « Les chats ne font pas les chiens ».

 

 

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Dernières notes sur Jonas et ses pairs

Leur puissance et leur rapidité dans l’eau sont étonnantes comparées à leur souplesse un peu lourdaude sur la terre. Mais on les sent heureux dans les deux éléments.

Contrairement à ce qu’on s’imagine des animaux non domestiqués, ils ne sont pas du tout furtifs. Ils ne se cachent pas, ne fuient pas, tiennent tranquillement leur place dans le monde, vous regardent droit dans les yeux avec une innocence tranquille mêlée de mélancolie.

Aquarelle de Yoyo à partir d’une de mes photos

Voici quelques observations attendries de Michelet (La Mer) qui leur trouve une intelligence moins grimaçante que celle des singes :

Je me souviendrai toujours des phoques du Jardin d’Amsterdam, charmant musée, si riche, si bien organisé, et l’un des beaux lieux de la terre. C’était le 12 juillet, après une pluie d’orage ; l’air était lourd ; deux phoques cherchaient le frais au fond de l’eau, nageaient et bondissaient. Quand ils se reposèrent, ils regardèrent le voyageur, intelligents et sympathiques, posèrent sur moi leurs doux yeux de velours. Le regard était un peu triste. Il leur manquait, il me manquait aussi la langue intermédiaire. On ne peut pas en détacher les yeux. On regrette, entre l’âme et l’âme, d’avoir cette éternelle barrière.
La terre est leur patrie de cœur : ils y naissent, ils y aiment ; blessés, ils y viennent mourir. Ils y mènent leurs femelles enceintes, les couchent sur les algues et les nourrissent de poisson. Ils sont doux, bons voisins, se défendent l’un l’autre.

Mais les mâles sont tyranniques. Au bord des océans se jouent des tragédies qui auraient inspiré Shakespeare et Puccini :

Seulement, au temps d’amour, ils délirent et se battent. Chacun a trois ou quatre épouses, qu’il établit à terre sur un rocher mousseux d’étendue suffisante. C’est son quartier à lui, et il ne souffre pas qu’on empiète, fait respecter son droit d’occupation. Les femelles sont douces et sans défense. Si on leur fait du mal, elles pleurent, s’agitent douloureusement avec des regards de désespoir.

Les phoques sont également décrits – avec une attention moins romantique – dans le tome XIII de L’Histoire Naturelle de Buffon.

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Phoquades

Pour Anaguapa

Giorgio Manganelli conseille à un jeune homme qui veut devenir écrivain de ne pas étudier la littérature mais la géologie car il se fera une provision de métaphores, alors qu’en étudiant la littérature il deviendra au mieux un bon universitaire.

Ce que dit Manganelli de la géologie (malheureusement je ne retrouve plus la référence qui m’expliquerait peut-être pourquoi c’est la géologie qu’il a choisie) s’applique bien sûr à toutes les sciences de la nature. Il y a longtemps que les poètes s’occupent avec bonheur de leurs parents les arbres et de leurs frères les oiseaux, et aussi des chats, des rats, des belettes, des léopards, des crocodiles, et même – monstrueux phénomène – d’une lapine qui, comme la truie des sorcières de Macbeth, dévore ses petits (il en sera plus longuement question dans un futur billet).

Mais dans les bestiaires poétiques je ne crois pas qu’on se soit encore occupé très sérieusement du phoque. La Fontaine n’en dit mot. Seul Apollinaire l’a érigé en littérateur: « J’ai les yeux d’un vrai veau marin / Et de Madame Y grec l’allure / On me voit dans tous nos meetings / Je fais de la littérature ».

Et pourtant, nous suggère Jules Verne, le phoque condense dans le monde marin toutes les bêtes les plus inspirantes du monde terrestre, puisqu’il existe des lions de mer, des éléphants de mer, des loups, des léopards, des ours et des veaux de mer qui sont autant de variétés de phoques. Je prépare d’ailleurs pour dimanche le très beau texte que Michelet,  ce poète historien, consacre au phoque dans son livre La Mer.

Mon observation de Jonas ‒ c’est le nom que j’ai donné à l’ami qui vient parfois se reposer sur mon rivage ‒ pourrait déjà inspirer l’apprenti écrivain auquel s’adresse Manganelli : j’affirme d’abord que l’expression courante souffler comme un phoque est d’une parfaite exactitude sensorielle. Jonas était pris l’autre jour d’une sorte de toux qui a failli me faire composer le numéro spécial « Réseau National Echouages ». Mais les choses n’ayant pas eu l’air d’empirer, j’ai compris que Jonas était allongé sur la grève littéralement pour souffler.

Jonas au repos

Si l’expression se prélasser comme un phoque, ou paresseux comme un phoque n’existe pas, il faut l’inventer dès aujourd’hui.
Se rouler comme des phoques serait un bon comparant pour des ébats érotiques joyeux. (J’éliminerai en revanche toute expression vulgaire concernant leur orientation sexuelle qui ne nous regarde pas).
Vigilant comme un phoque pourrait qualifier un être d’apparence lymphatique qui ouvre l’œil à la moindre présence.
Sautillant comme un phoque décrirait, par exemple, un homme en culotte de cuir dansant à la fête de la bière de Munich.
Mais il est surtout urgent d’introduire dans la langue se gratter comme un phoque.

Quelles jolies expressions peuvent surgir de cette image ! Un proverbe algérien dit par exemple : « C’est la vue du mur qui donne au bouc l’envie de se gratter ». Eh bien disons maintenant : « C’est la vue du sable qui donne au phoque l’envie de se gratter ». « Qui se sent sableux, qu’il se gratte »… Et que dire de cette grattomanie qui nous fait tous les jours griffer le papier ? Apollinaire a raison : phoques sont les écrivants, écriveurs et faiseurs de littérature.

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Dernières pelures de novembre

Photo Tatiana Puccianti

Dialogue pour collectionneurs de pierres

L’enfant : — Pourquoi les pierres n’ont pas de peau ?
Le maître : — Les pierres sont une peau.
L’enfant : — … Ah ? … Elles sont la peau des maisons ? … La peau de la Terre ?
Le maître : — « Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres » (Nerval, « Vers dorés »).

***

A propos de peaux, ce blog pourrait désormais s’appeler Peau de phoque, en hommage au nouvel ami qui vient tous les jours faire sa sieste entre les mouettes. Au vu de ses griffes, je me garderai de l’appeler Patte de phoque.

 ***

Sans grand rapport avec les peaux : un mot fait retour en ce moment sur les ondes : gloubi-boulga. Il s’agit d’un plat imaginaire, nourriture préférée du dinosaure Casimir dans une émission de télé des années 70-80 L’Ile des enfants. C’est un gâteau composé de confiture de fraise, banane écrasée, chocolat râpé, moutarde forte, saucisse de Toulouse crue et tiède. Moi qui me méfie souvent des mots nouveaux, j’ai tout de suite eu envie d’adopter celui-ci  pour caractériser autant la confusion du monde que le langage globish-boulga qui l’exprime.

   ***

Sans aucun rapport avec les peaux : la lecture d’Un Balcon en forêt de Julien Gracq qui se déroule dans les Ardennes en 1940 est particulièrement captivante en notre « drôle de période », comme on dit « drôle de guerre ». Le confinement en forêt (en résonance avec notre besoin accru de voir, toucher et photographier des arbres), l’atmosphère discrètement oppressante, l’ennemi invisible…

C’était un monde où il n’y avait plus de bonnes nouvelles : on n’y respirait qu’entre chien et loup, pelotonné dans une espèce de ruse sagace qui donnait le change, minute après minute, à la pensée de ce qui pouvait venir. Le monde des maladies indolores, mais fâcheusement évolutives – du pronostic réservé.

Toutes proportions gardées (sans qu’on sache, d’ailleurs, quelles sont exactement ces proportions), quelque chose ici nous est familier, ce qui illustre une fois de plus la phrase de Calvino : « Un classique est une œuvre qui n’a jamais fini de dire ce qu’elle a à dire ».

                                                                               ***

Retour aux peaux : Le sculpteur Giuseppe Penone aurait répondu, lui, à l’enfant : « les pierres que nous voyons dans les montagnes sont comme des lambeaux de peaux qui partent du corps qui les a engendrées. » (Respirer l’ombre, p. 31).

Les pierres sont aussi les os de la Terre enveloppés dans la peau de leur robe de chambre rouge  à la manière du Balzac de Rodin.

Photo prise par Tatiana Puccianti aux Buttes Chaumont en novembre 2020.

 

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Trois mots encore sur Vincent La Soudière

Pour Jacques R.

Je ne dispose malheureusement pas dans mon lieu de confinement du livre d’aphorismes Brisants de Vincent La Soudière (remarquablement reconstitué par Sylvia Massias, qui a également publié plusieurs volumes de sa correspondance et lui a consacré une biographie). Mais je retrouve sur un cahier quelques notes ‒ malheureusement trop succinctes ‒ qui donneront peut-être envie de mieux le découvrir.

Cette poésie exigeante trouve sa ressource dans une frugalité :

Il n’est pas besoin de beaucoup d’idées pour écrire, peindre, aimer. Cette apparente pénurie protègera ton esprit de multiples occasions de t’égarer (…) Un petit nombre d’idées, au contraire, renforcera les intuitions, obsessions, idées fixes dont tu as besoin.

Ainsi que dans la volonté d’affronter une douleur jamais apaisée :

Tout ce qui est béance tenace et douloureuse est valeur dans le monde de l’écriture (…) A l’heure de mourir, on se casse encore la tête contre les murs.

« Homme de la vie intérieure, s’il en fut un », dit Michaux de lui.
On sait que les deux poètes ont été en relation très amicale et que Michaux a aidé La Soudière à publier divers poèmes.
Lecteur de Saint Augustin et de Plotin, La Soudière était également en relation avec Cioran et Antonio Porchia.
Plus mystique que Michaux, La Soudière cherche une intériorité sans moi, une source secrète, un hôte silencieux qui fait taire le moi “collecteur et centripète, peste de tous les peuples”. Il est également moins coléreux, moins résistant que Michaux : « Je n’ai pas assez de violence en moi pour lutter avec le monde. J’aurai toujours le dessous. » Aimanté vers la mort tout en déployant une grande énergie pour tenir, il développe l’image d’un nageur qui s’épuise à contre-courant : « Bientôt je serai vaincu. Mon rôle se borne à retarder ce moment, en employant mes dernières forces. »

Certains récits de métamorphoses sont d’une cruauté voisine de celle de Michaux : « Toute une nuit, je fus du foin fauché que retournait sans trêve la fourche d’un inconnu. (…) Il me besognait. » Ses phrases sont directes comme des flèches : « Nos parents de la préhistoire (…) s’affirmaient aussi impérieusement que le cri du coq ». Ou : « Nos nuits blanches sont balafrées d’éclairs de magnésium avec, de surcroît, des passages en gros plan immondes, inavouables, irregardables. »

J’ai noté également ici et là :
– Des moments d’éblouissement : « La mer, en se retirant, a découvert goémons, coquillages, méduses, et la face du soir partout étalée, scintillant d’espérances pleurantes. J’ai posé mon pied sur le reflet d’une étoile. »
– Une sagesse : « Ne trépigne pas devant une porte fermée. Tourne-lui le dos et feins l’indifférence. Fais confiance à ton silence. »
– Un art poétique subtil et profond : « La bonne métaphore fait se compénétrer plusieurs mondes en empruntant à chacun sa matière. »

On a en même temps envie de lui appliquer les termes de l’émouvante postface de Mes Propriétés de Michaux : « Rien de l’imagination volontaire des professionnels. Ni thèmes, ni développements, ni construction, ni méthode. Au contraire la seule imagination de l’impuissance à se conformer. »

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