Encore des notes

Connaître

Je crois avoir passé l’âge d’être pédante et je commence à passer l’âge d’être anti-pédante. Vais-je enfin connaître librement ?

Désarroi, alacrité

MN a déposé la semaine dernière dans notre conversation deux mots anciens et beaux : désarroi, qui signifie « désordre dans l’arroi », l’équipage accompagnant un personnage ; et alacrité, qui a donné ensuite allégresse : « enjouement, entrain ». Ce dépôt m’est d’autant plus agréable qu’alacrité était employé par MN pour me caractériser (mais, sans qu’elle l’ait dit ni pensé,  désarroi me caractérise un peu aussi.)

Ces petites notes – et en général les billets de ce blog – sont parfois des amorces, des sortes d’apéros d’aliments qui pourront ou non prendre place un jour dans un autre ensemble. Ce sont aussi, de plus en plus souvent, des prolongements personnels ou des à-côté d’articles de La Cause littéraire, comme un repas de restes ou un café gourmand.

 

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Autres petites notes

Divagation
Dans le dictionnaire Robert, le mot qui suit divagation est divaguer, bien sûr, puis c’est divan. Le mot qui suit divan est dive bouteille. Il y aurait un poème à faire avec ce matériau, moins mallarméen que psychanalytico-oulipien.

Manières d’aimer un auteur
Nathalie Sarraute est profondément incrustée en moi mais je ne voudrais en rien imiter son rythme, ses points de suspension, sa musique. Curieux comme on peut avoir quelqu’un dans la peau sans adorer son grain de peau.

La prose de Robert Walser me rend à mon enfance allègre et son éloge de l’immaturité m’enchante : « Dans la vie, la sagesse suprême c’est la joie de vivre, celle d’exister ici-bas, c’est-à-dire, autant que possible, rester immature. Le défaut de maturité renferme bien plus de virtualités de vie que son excès. » (Sur quelques-uns et sur lui-même, p. 74).

J’ai un type de familiarité particulier avec Michaux : je ne comprends pas toujours rationnellement ce qu’il dit et je n’ai pas toujours envie d’aller aux pays où il m’embarque, mais sa langue m’est familière, les mots qu’il emploie ont la saveur de mon français de toujours. Les mots de Michaux me donnent à l’âme un « picotis » (mot de Michaux). Il est possible que je retrouve dans les créations verbales de Michaux quelque chose de la parole spontanée de maman. Il me met dans l’intime d’une langue maternelle.

 

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Petites notes

Ni avec ni sans

En lisant le Journal de Kafka, je suis frappée de sa souffrance physique permanente, du nombre de ses douleurs qui l’empêchent d’écrire. Mais l’absence ou la cessation de douleur l’inquiètent et l’empêchent d’écrire aussi. Ni avec ni sans, c’est comme ça qu’il écrit.

Charles Juliet à la Maison de la poésie

Beckett avait dit à Charles Juliet : « Eloignez-vous et de vous et de moi ». Charles Juliet n’a obéi qu’à la deuxième injonction et s’est enkysté en lui-même.
Pincement d’agacement devant son succès.

Mallarmé

Ayant du mal à lire Mallarmé et sa lignée en poésie contemporaine, deux de ses phrases me touchent d’espoir : « Toute âme est un nœud rythmique », et : « Toute âme est une mélodie, qu’il s’agit de renouer ». L’âme et la musique, portes d’entrée pour moi vers Mallarmé ?

Mots désuets

Il y a des mots dont je ne regrette pas la mise en désuétude : adhérer. Dans les années 70-80 on se devait d’adhérer. C’était poisseuxJ’aime mieux  engagement qu’adhésion.

Il y a des mots dont je regrette la mise en désuétude : âme. J’en reparlerai bientôt.

 

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Balles et boules : Walser et Parant

Robert Walser, avant son internement à l’asile de Herisau, a écrit pendant des années au crayon, sur des supports de fortune, des petits textes qu’il appelait ses « rédactions » :

Ce que j’appelle une rédaction est toujours constitué, grosso modo, de ce que je recueille en vaguant au sein d’un grand cercle auquel, un peu comme on forme une balle, je soustrais tout ce qui me paraît convenir, l’assortissant en un petit cercle. (Le Territoire du crayon, p. 116.)

On pourrait croire, en lisant cela, qu’il est l’oncle (si toutefois Walser peut être un oncle) d’un poète et « fabricant de boules » que j’admire aussi : Jean-Luc Parant.Mais ce rapprochement est superficiel. La seule chose qui les réunit, c’est une insolence enfantine (quoique plus rusée qu’enfantine, ou enfantinement rusée), et surtout une grande liberté de création. Pour le reste, ils évoluent dans des sphères totalement différentes et leurs opérations sont opposées. Les textes de Walser sont décousus, jamais les mêmes : sa syntaxe est inventive, ses images inattendues et variées – cette balle n’étant chez lui qu’une comparaison fugitive – et les petites rédactions qu’il forme dans sa tête préludent à son silence définitif. Walser, avec sa verve juvénile, « soustrait » et se soustrait, alors que Parant additionne et roule avec ses mains de vraies boules de cire ou de terre avec une même constance, une même obsession. Sa pratique de sculpteur s’ajoute à une pratique tout aussi répétitive d’écrivain, sans la recouper car ses boules ne contiennent pas souvent des mots. C’est par cette addition d’éléments semblables que son œuvre prend sens, avec le désir qu’à l’instar du mouvement des planètes, ses milliers de boules et de phrases sur les yeux le portent vers l’infini.

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Pour qui écrire ?

A la question « pourquoi écrivez-vous ? », Blaise Cendrars a donné la réponse la plus définitive : « Parce que ».

Reste la question : « Pour qui écrivez-vous ? » Mireille Gansel dit qu’elle s’adresse toujours à un autre, qui peut être elle-même (d’où la forme épistolaire que prennent volontiers ses textes).
C’est accueillant mais je crois que je préfère la formule de Proust : « Écrire sans penser à personne, pour ce qu’on a en soi d’essentiel et de profond. »

A la question : « Pour qui traduire ? » je répondrais au contraire : « Traduire en pensant à tout le monde, pour ce qu’on veut faire passer d’essentiel et de profond ». C’est comme faire un cours sur un auteur qu’on aime, avec moins de corps à corps avec le public et plus de corps à corps avec l’auteur.

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Choses trop courtes

Je retrouve dans un vieux cahier un proverbe que j’ai relevé dans Le Rêve dans le pavillon rouge de Cao Xueqin :

« Il ne faut pas parler à un nain de choses trop courtes ».

C’est drôle et vrai, mais qu’est-ce que ça veut dire ?

A chacun d’en décider.

Ce que j’ai tiré des 1790 pages du roman qui passe pour être le plus long du monde est indéniablement une chose trop courte mais tu n’es pas un nain, lecteur. Alors réjouissons-nous ensemble qu’une fleur de sagesse orientale borde aujourd’hui un sentier de nos divagations occidentales.

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Jessica la manucure

Jessica me racontait en me faisant la beauté des mains :

— Je veux être gendarme depuis un jour, dans le RER. J’étais avec ma mère, et monte un couple de toxicos. La fille met ses pieds sur la banquette, presque sur ma mère. Ma mère dit : « Vous voudriez bien pousser vos pieds ? » Le toxico a hurlé sur ma mère : « Sale négresse, tu devrais même pas exister, t’existes pas, t’es qu’une négresse. » Moi j’étais terrifiée, cachée derrière mon livre. Et ma mère qui supportait tout ça. A la fin elle s’est levée : « Oui, je suis une négresse, j’existe pas, je suis rien. » Les toxicos se sont tus. Depuis je veux être gendarme. C’est ma mère qui a pas voulu.

― Ne deviens pas gendarme (j’imagine que dit la mère pendant que Jessica plonge mes doigts dans un gel émollient), sors de Sarcelles, travaille à Paris dans un salon qui coiffe Jane Birkin et Mathilde Seigner. ― Mais moi (j’imagine que se dit la fille pendant qu’elle enduit mes ongles de carmin), j’ai entendu ma mère se faire traiter de négresse, jusqu’à ce que maman dise : « Oui je suis une négresse, oui je suis une moins que rien… Et maintenant, filez », (j’imagine qu’ajoute la fille au discours de sa mère car elle voudrait tant qu’elle ait tenu tête aux toxicos et voudrait tant être gendarme qu’un jour elle sera gendarme).

Derrière nous la belle Vannara préparait sa teinture en trouvant ces conversations de mauvais ton dans un salon de cette classe. Il faut dire qu’elle avait connu pire, enfant, au Cambodge.

 

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L’abattoir de verre, encore

Abattoirs de Grenelle. Paris

On ne se débarrasse pas vite de Coetzee, et le titre français de son dernier livre est venu cette nuit me rendre visite pendant une insomnie. Cet « abattoir de verre » est un dispositif imaginé par le personnage d’Elizabeth Costello pour sensibiliser les gens à la souffrance animale : on place un abattoir transparent au milieu des villes afin de montrer à tout le monde, à l’aide de quelques tueries par jour, ce que l’on voit, entend et sent dans un abattoir.

L’idée d’exposer l’abattage des animaux dans une vitrine en plein centre-ville (peut-être au milieu d’une grand-place, ou sur un boulevard, entre Monop et Zara) au lieu de le pratiquer dans des bâtiments massifs, opaques, protégés par des grilles, parfois situés en périphérie comme les maisons des bourreaux, est le fait d’une militante antispéciste qui veut alerter l’opinion, et je n’ai pas de sympathie démesurée pour les antispécistes. Mais l’image de l’abattoir de verre demeure dans un coin de moi-même, comme si elle comportait plusieurs couches ou qu’elle travaillait mon imagination en sourdine à la manière d’un logiciel invisible. Cette horrible bâtisse que je me représente aspergée de sang se heurte dans ma tête à la maison utopique de verre dont parle Dostoïevski, à l’opéra de Hambourg, à la nouvelle biblithèque de Caen et à beaucoup d’autres immeubles cristallins et magiques.

Le Palais de cristal, jardin du Retiro, Madrid

D’ailleurs, un bâtiment en verre enfermant des animaux est généralement un aquarium où les poissons sont en captivité mais vivants, car mettre quelque chose sous verre – que ce soit un tableau ou un plateau de fromages – sert en général à le protéger.  Ce titre résonne également avec celui de La Ménagerie de verre, pièce de Tennessee Williams à laquelle Coetzee a sûrement pensé, où une jeune fille handicapée, soumise à une mère indigne, se réfugie auprès de sa petite ménagerie d’animaux de verre. Ironie du titre coetzéen : le contenu en verre est devenu un contenant qui, loin de symboliser une fragilité et une tendresse envers des animaux, exhibe leur massacre.

L’abattoir de verre présente à tous ces titres un aspect perturbant pour l’esprit et agaçant pour les nerfs quand il vient me visiter au milieu de la nuit comme un objet désagréable, aberrant, contre-nature, et qui n’a pas fini de me dire ce qu’il a à me dire. C’est un pur produit de ce que j’appelais ici « l’effet Coetzee » dans mon billet du 28 août dernier.

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La cigale et le corbeau

Ohara Koson : Corbeau et plaqueminier

A la fin de l’été, à Tokyo, le corbeau et la cigale se partagent l’espace sonore. Le croassement du corbeau est intermittent, autoritaire, rabat tout, veut planer sur tout. Le chant de la cigale, permanent comme le temps, s’impose avec la discrétion efficace des racines de bambous. On lui fait confiance, trop confiance. Les cigales se tairont bientôt et le corbeau jamais, Edgar Poe le savait.

Un haïku de Shiki dit :

Cigales d’automne, pauvres,
Transies, proies faciles
Pour les galopins

Mais dans une version japonaise de La Cigale et la Fourmi, la Fourmi devient prêteuse et la Cigale prend conscience de la valeur du travail. Les cigales japonaises se taisent l’hiver pour payer leur crédit aux fourmis, indifférentes aux croassements lugubres des corbeaux.

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L’effet Coetzee

Coetzee n’est jamais exactement là où il semble annoncer qu’il est : ses histoires ont beau être ancrées dans un monde que l’on peut reconnaître comme l’Afrique, l’Australie, ou plus récemment et plus vaguement l’Amérique latine d’Une Enfance du Christ avec des personnages qui ressemblent à peu près aux migrants de notre actualité, cet aspect figuratif a peu de réalisme et de continuité, dans la mesure où les lieux et les êtres sont plutôt chez lui des hypothèses que des éléments mimétiques du réel. Ses romans ne sont pas non plus des fables ou des allégories, car une fable n’est en général pas composée de ratiocinations, de questions sans réponses et de discussions qui trépignent. Un lecteur peut donc se sentir d’abord intrigué, puis insatisfait dans ses attentes, sans pour autant être découragé dans sa lecture, rien n’étant aride ou abstrait chez Coetzee. Mais ce lecteur arrivera probablement au bout du livre sans trop avoir envie de creuser ce qu’il a lu.

Et c’est justement à ce moment qu’à son insu commencera à opérer ce que j’appellerai, faute de mieux, « l’effet Coetzee », qui est de l’ordre du surgissement involontaire. Je peux en témoigner : ces derniers temps, L’Abattoir de verre, son dernier livre, résonne en moi au point qu’il ne se passe pas un jour où, à propos d’une chose ou d’une autre, je ne m’exclame pas intérieurement : « Tiens, ce comportement extravagant de tante Marie est du pur Coetzee » ; « Tiens, cet article de journal sur les émotions des perroquets est très coetzéen » (adjectif qui, s’il n’existe pas, existera bientôt). Les histoires de Coetzee ont l’art de toucher le centre des choses sans se soucier de les imiter.

Ce phénomène rétroactif touche même des mots : morne, objet d’un magnifique paragraphe de L’Abattoir de verre, a ressurgi un matin dans ma mémoire et m’a fait relire la page où il figure.

Elizabeth Costello, l’écrivaine vieillissante, y dit ceci :

 Le mot qui me revient de tout côté est « morne. Son message au monde est infiniment morne ». Que veut dire « morne »? C’est un mot qui appartient à un paysage hivernal, qui s’est attaché à moi comme un petit roquet, jappant à mes basques, et dont je n’arrive pas à me débarrasser. Il me poursuit. Il me suivra jusqu’à la tombe. Au bord de la fosse, il jettera un œil et continuera de japper : « morne, morne, morne » !

Quel mot anglais traduit ici ce morne ? Mournful ? Peu importe, car morne est parfaitement accordé à ce que dit le texte, et morne est venu l’autre matin japper en écho dans mon cœur pendant que je marchais sur la plage, un morne accordé à la substance de la plage brumeuse à marée basse. Dans cet espace interminable sans vent et sans large les gens que je croisais avaient l’air de buralistes, deux vieilles dames promenaient entre les mares brunâtres un petit chien à poil ras et cuisses torses qui m’a semblé la parfaite incarnation du morne d’Elizabeth Costello.

J’attache maintenant à ces impressions une remarque de La Poétique de l’espace de Gaston Bachelard : « Il semble que la joie de lire soit le reflet de la joie d’écrire comme si le lecteur était le fantôme de l’écrivain ». L’écrivain est peut-être en retour le fantôme du lecteur. Hanter le réel sans y adhérer, habiter le lecteur avec insistance et légèreté, n’est-ce pas là le secret de l’effet Coetzee ?

N.B. Ces remarques peuvent servir de prolongement personnel à la recension que j’ai consacrée à L’Abattoir de verre pour La Cause littéraire la semaine dernière. http://www.lacauselitteraire.fr/l-abattoir-de-verre-j-m-coetzee

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