Peu

On peut noter peu, mais assez pour vivre.

La Digue de Ludovic Degroote est pour moi un livre austère où la rigueur bride l’émotion. Ici et là, pourtant, des soupirs presque verlainiens m’arrivent à l’âme :

La petite pluie à l’intérieur

comme un verglas

en plus mou

 où le vers s’épuise en son « mou ».

 On peut lire peu et retenir peu, mais assez pour vivre.

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Recopier et citer

J’éprouve quatre plaisirs à copier dans un cahier spécial les phrases des auteurs que j’aime: écrire à la main sur des lignes ; absorber physiquement la phrase que je relève au moment où je l’écris ; relier des phrases aimées à d’autres phrases aimées ; feuilleter mon cahier et relire ce que j’y ai copié, matière première qui jamais ne me déçoit et toujours me remet au centre de moi-même.

Pierre Dhainaut, dont j’ai noté ces derniers temps des phrases tirées d’Un Art des passages, décrit la façon dont Gérard Farasse mène sa lecture critique, qui n’a d’ailleurs rien de critique tant c’est une lecture d’adhésion : « le plaisir de lire et le plaisir d’écrire s’équivalent, ils sont solidaires. » Gérard Farasse aime lui aussi recopier ce qu’il lit afin de mieux accueillir les auteurs qu’il affectionne : « Ce sont des textes maternels, qui donnent la parole au critique, toujours infans ».

Ajoutons en écho ces paroles de Jacques Lèbre dans un entretien avec François Bordes (revue Phoenix n°17)  à propos de ses chroniques littéraires :

Par expérience, je sais que c’est une citation, toujours, qui m’aura donné l’envie de lire un auteur, et c’est donc là-dessus que je compte, sur les citations, et pas du tout sur ce que je peux dire ou broder autour du livre. Seule la citation se rapproche du centre.

Mais Jacques Lèbre dit aussi que lorsqu’il commente un livre, il lit d’autres oeuvres de l’auteur que celle dont il parle. Une chronique vaut par ses variations de distance, sa manière d’approcher, de reculer, de contourner son objet pour mieux en toucher le centre.

 

 

 

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Un Basque singulier dans l’Espagne du XXème siècle

Ricardo Urgoiti vu par José Luis Pastora (voir billet du 08-12)

Le 20 septembre 1979

Le 14, à Fontarrabie, est décédé Ricardo Urgoiti, illustre basque né à Zalla, qui laissera un grand vide parmi les ingénieurs, les intellectuels et les artistes. Après ses années de formation initiale où il cultive les langues, les sports et la musique (avec des dons extraordinairement précoces de pianiste et à l’occasion de compositeur), il devient ingénieur des Ponts et Chaussées. On voit déjà poindre à l’horizon un homme hors du commun. Son professeur d’électrotechnique l’envoie compléter sa formation aux États-Unis, à la General Electric où il parcourt et étudie à fond tous les secteurs de son domaine, des laboratoires de recherche au dernier des ateliers. Il s’intéresse à tout mais son imagination créatrice le tourne vers la radiodiffusion. Nous sommes dans les années 20 : né avec le siècle, il est ingénieur depuis 1921. Il revient en Espagne, travaille, lutte, et avec de très modestes moyens, devient le pionnier de la radio : il crée la Unión Radio, puis Filmófono (n.d.t : avec son ami Luis Buñuel), qui regroupait les salles de cinéma les plus importantes d’Espagne. Il invente également le « filmófono », appareil destiné à synchroniser les films muets.

De g. à d. Luis Buñuel et Ricardo Urgoiti lors de retrouvailles des deux vieux amis (je n’ai pas établi de manière sûre la date de cette photo).

En même temps, il n’abandonne jamais le sport et triomphe dans tous ceux qu’il pratique, gagnant trophée sur trophée. Il pilote de petits avions (à plus de 70 ans il passe le mur du son), prend continuellement des risques sur terre, sur neige, sur air et sur mer, toujours accompagné par la fortune.

Pendant la guerre civile espagnole, parenthèse de la patrie, il s’exile à Buenos Aires et fait des films en tant que scénariste, musicien, technicien, réalisateur, etc., en fonction des besoins. De retour en Espagne il retrouve un pays grelottant, brisé, mais qui veut vivre. Ricardo hésite, mais son père (n.d.t. un éditeur de grand renom) et Don José Ortega (n.d.t. le philosophe Ortega y Gasset) le poussent à s’intéresser à la biologie. Il écoute, réfléchit. L’heure est à la pénicilline. Il repart en Amérique et revient avec un trésor sous le bras : les antibiotiques. Il monte une société de laboratoires qui démarre avec de la pénicilline d’importation, et rapidement prend la tête des fabricants mondiaux d’antibiotiques (…) Ami du prix Nobel le professeur Chain (qui s’est éteint dernièrement), il s’acquiert, grâce à son autorité et à son talent d’homme d’affaires, l’estime et l’admiration de tous ses collaborateurs. Sa vaste culture lui permet d’être également un homme de plume qui diffuse avec un grand talent les créations scientifiques. Il nous laisse quelques articles d’astronomie à partir des débuts de l’ère spatiale, des écrits biographiques, littéraires et philosophiques. (…)

Sa vie a été la vie de son époque et c’est dans cette époque qu’elle s’y est pleinement réalisée. (…)

Sur la plage de Fontarrabie, au bord de cet océan dont il a enduré tant d’assauts, il est brusquement tombé. Son cœur avait lâché, l’eau baisait ses pieds.

Qu’il repose en paix.

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José Luis Pastora et les refuges intellectuels

Je compte parmi les figures les plus marquantes de mon adolescence madrilène José Luis Pastora, notre voisin du dessus, qui était à mes yeux une sorte d’Unamuno, d’Ortega y Gasset, de concentré de toute la sagesse espagnole des générations qui le précédaient. C’était un petit sexagénaire méticuleux aux yeux vifs, que certains taxaient d’égoïsme, qui parlait lentement, à mots très choisis, et dont le fauteuil de lecture, fait sur mesure, était surmonté d’un pupitre ajustable à lampe intégrée. Ingénieur de formation, républicain de conviction, il avait à son heure combattu le franquisme sans action d’éclat que je connaisse, puis mené discrètement sa carrière à la Cristalería española, située rue Almagro à quinze minutes à pied de chez lui. Il partageait le reste de sa vie entre sa « tertulia » (réunions politico-philosophiques entre amis), la lecture de la « Rrrécherche » de Proust, l’écoute de Parsifal et de bien d’autres choses encore, en admirateur inconditionnel de toutes les grandes œuvres de l’esprit.

Il faut des « refugios intelectuales », disait-il, et c’est ainsi qu’il a vécu au quotidien entre 1938 et la mort de Franco en 1975, s’éteignant lui-même en 1986.

Sexagénaire à mon tour, refusant ce matin de me jeter sur France inter, France info ou France 2 pour savoir si la France brûle, je lis quelques Semaisons de Philippe Jaccottet et ne desserre les dents que pour me répéter en boucle : « refugios intelectuales », « refugios intelectuales ».

Et voici qu’en me promenant sur internet, je découvre une tribune nécrologique du journal El País datée du 20 septembre 1979 signée José Luis Pastora. Le défunt est un ingénieur basque, Ricardo Urgoiti, grand scientifique, grand sportif, aviateur occasionnel, excellent pianiste et homme de radio, ayant connu tous les avatars de l’Espagne de 1900 à 1979 sans oublier quelques années d’exil en Argentine. Dès les premières lignes de l’article, la précision de la biographie, la tenue du style, la chaleur de l’éloge, bref : quelques accents inimitables ne me laissent aucun doute et m’emplissent d’émotion : c’est la voix de mon voisin José Luis que j’entends ! Ricardo Urgoiti faisait peut-être partie de sa tertulia, il l’avait peut-être eu comme professeur occasionnel, il représentait peut-être l’homme complet, le grand vivant que lui-même aurait rêvé d’être. Comment savoir maintenant ?

https://elpais.com/diario/1979/09/20/opinion/306626401_850215.html

Je donnerai ici demain en français quelques passages marquants de cette biographie hors du commun.

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Inanes

Parfois un mot d’un texte arrête mon regard comme un chien que je voudrais adopter dans une fourrière. En me promenant sur le site Poezibao, je suis tombée sur cette phrase du carnet Apostumes de Jean-Luc Sarré : « J’ai écarté sans hésiter toutes les notes prises ce jour tant elles me semblaient inanes », et j’ai emporté inanes avec moi.

l’aspect misérable d’inanes, si proche de naines, plus proche encore d’insane, me touche beaucoup et me donne envie de lire Jean-Luc Sarré.

Ce ne serait pas la première fois  que j’approche un poète par ses notes. Ce ne serait pas la première fois non plus que je découvre un poète sur un mot.

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Achever

Nathalie Sarraute se souvient du mot de Picasso : « Terminer une œuvre, achever un tableau ? Quelle bêtise ! ». « Achever quelque chose c’est ‶l’achever″ », dit-elle en divers points de son œuvre. Lorsqu’elle confia de son vivant à Jean-Yves Tadié le rassemblement en Pléiade de ses Œuvres complètes, elle était en train d’écrire un autre livre intitulé précisément Ouvrez. N’ayant cure de se laisser enfermer et achever dans le prestigieux cercueil blanc, tranquille à juste titre sur sa postérité littéraire, elle disait : « Bah ! Ouvrez figurera dans une réédition ».

On peut fermer pour ouvrir et ne jamais achever de commencer.

Ceci m’est revenu en mémoire l’autre jour en lisant Un Art des passages de Pierre Dhainaut, qui répugne à imaginer pour lui une publication intitulée Œuvres complètes. Le seul titre qu’il accepterait pour un regroupement de tous ses poèmes serait celui d’un de ses recueils : Dans la lumière inachevée. L’état d’un poème est toujours provisoire, dit-il, et « les poèmes sont des avancées, ils n’ont de valeur que s’ils nous incitent, auteurs et lecteurs, à poursuivre ».

Alors poursuivons.

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Peur du lyrisme

Yoko Tawada possède l’art de dire l’essentiel sans avoir l’air d’y toucher.

La narratrice du petit livre Le Sommeil d’Europe, musicienne japonaise titulaire d’une bourse pour étudier en Allemagne, assiste dans une librairie de Berlin à une lecture de poésie, car peu douée pour la grammaire, elle veut apprendre la langue par ses rythmes et sa mélodie. Or, dit-elle en passant,  « l’intéressant était que toutes les poétesses s’efforçaient obstinément d’éviter que leur lecture soit trop mélodieuse, trop douce ou trop chargée d’émotion. »

Etrange, cette peur du lyrisme chez certains poètes d’aujourd’hui qui leur fait tourner le dos à la langue et à la vie.

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Nez en bas nez en l’air avec Jacques Lèbre

– Nez en bas : je lis dans la revue de poésie Phoenix (n° 17) cette phrase de María Zambrano relevée par Jacques Lèbre :

L’homme est une créature étrange à qui il ne suffit pas de naître une seule fois : il a besoin d’être ré-engendré. Ce que l’on appelle esprit pourrait bien être ce besoin et cette puissance de réengendrement qui caractérisent l’homme (…).

Je trace une croix d’approbation au crayon dans la marge.

– Nez en l’air : je rêve à ce « réengendrement », je me promets d’envoyer la citation à mon amie Gilda qui est à l’hôpital, je prends avant de fermer le livre un marque-page au hasard sur l’étagère : il provient de la librairie chinoise Le Phénix. La double coïncidence m’illumine un instant. Je compare diverses représentations de l’oiseau mythique.

« Phoenix rising from its ashes », Enluminure du Bestiaire d’Aberdeen

– Nez en bas : Je me rappelle en lisant à quel point Jacques Lèbre est attentif aux oiseaux. J’entoure au crayon cette remarque toute simple :

Les poules ne regardent pas le ciel, elles picorent.

– Nez en l’air : je rêve au Cygne de Baudelaire, je retrouve le poème : Vers le ciel quelquefois, comme l’homme d’Ovide / Vers le ciel ironique et cruellement bleu / Sur son cou convulsif tendant sa tête avide…

Illustration de Georges-Antoine Rochegrosse

Et je me souviens que les ânes braient parfois en tendant le cou vers le ciel ce qui les rend triplement et infiniment pathétiques.

– Nez en bas : j’accompagne d’une croix et d’un point d’exclamation au crayon cette remarque de Jacques Lèbre :

(…) Une chose à laquelle j’ai déjà pensé : au lieu d’envoyer une lettre à un auteur lui retourner des photocopies de ses pages remplies de soulignages et de traits au crayon dans la marge, seul véritable témoignage d’une lecture.

– Nez en l’air : oserais-je faire pareille chose avec Jacques Lèbre ?

Nez en bas en l’air, le lecteur est poule et cygne. Et phénix, j’espère.

P.S. Quelques jours après avoir écrit ce billet, j’ai rencontré le très reconnaissable Jacques Lèbre au Salon de l’Autre Livre, et j’ai osé lui dire de vive voix ce que je n’aurais pas osé lui envoyer.

 

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Clinophilie

Annie Ernaux parle d’un mendiant au pied de son immeuble, qu’elle a connu il y a un certain nombre d’années debout, et plus tard assis.

Elle ne dit pas ce qu’il est devenu ensuite mais on le devine : aujourd’hui de plus en plus de mendiants sont couchés, faisant revenir en moi le vers de Baudelaire :

Résigne-toi, mon cœur, dors ton sommeil de brute.

J’ai appris il y a une semaine le mot clinophilie  qui ne figure ni dans mon petit Robert des années 80 ni dans le CNRTL en ligne. Mais ce terme de psychiatrie commence à passer dans le langage courant car on le trouve dans le Wiktionnaire :

La clinophilie est le fait de rester au lit, la journée, allongé, pendant des heures, tout en étant éveillé. C’est un des premiers symptômes de la dépression, ou de la schizophrénie. Les clinophiles ressentent généralement un sentiment d’isolement et de tristesse refoulée.

L’air du temps est à la clinophilie, psychique ou sociale, c’est selon. C’est la forme que prend le goût du néant quand la colère nous quitte.

Il existe aussi une clinophilie littéraire, oblomovienne, dont je ferai peut-être état un jour. Claudio Ferrandiz m’en donne ci-dessous un avant-goût en commentaire, avec l’exemple extraordinaire du romancier uruguayen Juan Carlos Onetti qui passa les 12 dernières années de sa vie au lit (il y reçut le prix Cervantes), affirmant que c’était là qu’avait lieu « tout ce qui est important ».  De son côté, sa femme parlait plutôt de « paresse ».

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Colère

Le mot est à la mode.

Mes colères m’ayant toujours nui, on ne me fera jamais adhérer à une de ces communautés de colère qui poussent aujourd’hui comme des herpès. Si je devais adhérer à une communauté, elle serait d’inquiétude.

Il existe sur Facebook un « like » de colère rouge et sourcils froncés, mais il n’en existe aucun pour l’inquiétude, et ce signe des temps m’effraie.

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