Fêtes nationales

Les fêtes nationales commémorent habituellement ce qu’il est convenu d’appeler une victoire, plus ou moins belliqueuse ou conquérante, mais contenant un élément fondateur: prise de Bastille, découverte de Nouveau Monde, indépendance, réunification… Internet m’apprend même que la fête nationale bretonne, Gouel Broadel Breizh, a lieu le 1er août, en souvenir de la bataille de Trans où Alan Barbetorte, dit « le Renard », mit fin en 939 à l’occupation des Vikings.

Il me paraît donc singulier que la fête nationale catalane ait lieu le jour de la capitulation de Barcelone le 11 septembre 1714 devant les troupes espagnoles. Célèbre-t-on Waterloo ? Pourquoi commémorer une défaite, si ce n’est pour entretenir une éternelle rancoeur ? Est-ce le sentiment d’humiliation et de haine envers l’Espagne qui fonde la Catalogne ? N’y a-t-il rien de plus réjouissant dans l’histoire de ce peuple qui incarnait, dans mon enfance franquiste, l’intelligence et l’ouverture ?

« C’est plus compliqué qu’ça », me dira-t-on. ― Alors expliquez-moi.

Mais laissons en attendant la parole à l’écrivain Juan Marsé et à son ami Jaime Gil de Biedma qui appartiennent à cette Catalogne que l’on aimerait retrouver.

http://www.huffingtonpost.es/2017/10/12/la-tribuna-de-juan-marse-ante-la-crisis-catalana-que-triunfa-en-las-redes_a_23241636/

 

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Charivari

Deux voitures voulant passer ensemble dans le détroit s’accrochent. Le premier conducteur refuse de bouger et bloque la rue : « J’m’en bats les couilles, j’m’en bats les couilles ». Des voitures klaxonnent, des motos coincées zigzaguent, des hommes s’interposent, leurs bras proposent, le conducteur gesticule : « J’m’en bats les couilles, j’m’en bats les couilles ». Combien cet homme a-t-il de couilles pour battre tambour aussi longtemps ? « C’est-yyyy pas fiiiiniiii » trompettent les klaxons. « Et brrrron, et brrron, et ratabrrron » vrombissent les motos en bourdon. « J’m’en/ bats/ les/ couilles/ j’m’en/ bats/ les/couilles » slamme et rappe et ratarappe le conducteur.

En moi s’élève une aria :

« Qu’il est doux d’écouter
le grand concert du monde
du haut de mon balcon. »

« Et qu’il est bon de ne plus enseigner en collège », me dis-je en fermant les volets.

 

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La comédie des respects

Le mot respect est à la mode, tout le monde partout revendique le respect.

Les indépendantistes catalans : ― Nous voulons l’indépendance parce que les Espagnols ne nous respectent pas.
Le gouvernement : ― Nous refusons une indépendance qui ne respecte pas la Constitution.
Les indépendantistes catalans : ― Le Tribunal constitutionnel ne nous a pas respectés et nous ne respecterons pas qui ne nous a pas respectés.
Etc.

Il paraît que les habitants du Val d’Aran trouvent que la Catalogne, à laquelle ils sont administrativement rattachés, ne les respecte pas. Peut-être que les habitants de hameaux de Val d’Aran trouvent que ceux de la ville de Vielha ne les respectent pas. Peut-être que tel habitant de tel hameau de Val d’Aran trouve que son voisin ne le respecte pas.
Etc.

On peut appliquer cela à cent pays et à mille situations.

Goya, « Duelo a garrotazos », duel au gourdin, Madrid, musée du Prado

Dans le dictionnaire en ligne CNRTL, l’article « Respect » fait 110 lignes, avec 6 acceptions principales comprenant chacune un nombre variable de sous-acceptions et de sous-sous-acceptions. En voici une qui retient spontanément mon attention :

PHILOS. Chez Kant, sentiment moral spécifique, distinct de la crainte, de l’inclination et des autres sentiments, qui ne provient pas comme eux de la sensibilité mais qui est un produit de la raison pratique et de la conscience de la nécessité qu’impose la loi morale.

À vue de nez notre actualité n’est pas très kantienne, chacun développant une sensibilité virulente au respect qu’on lui doit et une indifférence non moins grande au respect qu’il doit. « C’est plus compliqué que ça », me dira-t-on. Non. La Constitution qui assura en 1978 la transition démocratique longuement attendue d’un pays, et dont l’un des pères fut le communiste catalan Jordi Solé Tura, est   ̶  quelles que soient ses imperfections   ̶  plus respectable et conforme à la « raison pratique » que ces drapeaux étoilés passionnément, confusément et dangereusement agités par des gens qui au nom du respect aspirent au coup de force.

Telles sont les réflexions qui me viennent et me secouent en ce dimanche d’octobre, pendant que je fais craquer mes noisettes sous le casse-noisette et que je les engloutis avec une nervosité d’heure en heure croissante.

 

 

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Grain de goût

Les noisettes ont pour moi la couleur brun-doré, la consistance ligneuse et la rondeur de la table familiale de mon enfance.

J’aime beaucoup les ramasser en septembre sous mon arbre. J’ai l’impression qu’elles me ressemblent comme si dans une autre vie j’avais été noisetier, et leur goût m’est sympathique comme si dans une autre vie encore j’avais été écureuil. « Leurs goûts », devrais-je dire, car chacune a le sien selon l’orientation de la branche où elle se trouvait, sa place dans la grappe, la force du vent qui la balançait avant qu’elle tombe sur l’herbe, et d’autres hasards de la nature qui constituent les êtres vivants.

On a tendance à manger les noisettes goulûment car leur contact appelle le revenez-y. Quand il faut les décortiquer, elles croustillent sous le casse-noisette et on a envie de répéter sans fin l’opération avec cette coque plus tendre et plus aimable que celle de la noix. Si on les picore dans une assiette toute préparée, elles se laissent croquer si agréablement qu’on se précipite pour en avaler distraitement quatre ou cinq à la fois. On devrait pourtant prendre le temps de les déguster une à une car la noisette ne se donne pas tout de suite. Discrète mais surprenante par sa longueur en bouche, elle emplit peu à peu le palais comme une bonne huître ou un bon vin : ici, ferme, charnue, craquante, boisée, avec un soupçon d’amertume qui se dissipe. Là, fade, molle et fermée au premier abord, tendrement parfumée ensuite. Ici, c’est jeune, franc, vif, mais court. Là c’est d’abord bourru mais ça ondule, se déploie et décroît doucement.

Comme chaque individu a son grain de voix et chaque écrivain son grain de peau, chaque noisette a son grain de goût.

 

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Vocations de filles

Quisiera saber mi vocación                               Je voudrais savoir ma vocation
Soltera, casada, viuda, monja                          Vieille fille, mariée, veuve, bonne sœur
Soltera—casada—viuda—monja                      Vieille fille—mariée—veuve—bonne sœur

C’est ce que je chantais en sautant à la corde dans la cour de récré. Les tirets longs du dernier vers figurent les doubles tours de corde que nous donnions en scandant ces quatre destins de filles et en les martelant sur le sol. La vibration du pavé sous nos plantes de pieds se répercutait dans tout notre corps et atteignait nos fibres nerveuses. C’était plus efficace qu’une marche militaire, car outre le fait que le chant commandait nos muscles, réglait notre respiration, s’intégrait à notre rythme vital et s’inscrivait à jamais dans nos mémoires, la crainte de rater notre double saut sur « vieille fille » ou sur « bonne sœur » stimulait notre aspiration à la vie de femme mariée comme maman, dans ce « pour de faux/pour de vrai » que sont les jeux des enfants.

Je remuais un jour ces souvenirs en lisant Rosa Montero, quand, par une des étranges coïncidences qui révèlent notre affinité avec un écrivain en faisant jaillir un éclair fraternel, je tombe sur ceci :

Je me souviens que, petites filles, nous jouions à sauter à la corde avec cette chansonnette : « Je voudrais savoir ma vocation, célibataire, mariée, veuve ou bonne sœur », et selon l’endroit où tu ratais ton saut et marchais sur la corde, c’est tout ton avenir qui se traçait.

Rosa Montero, comme d’autres femmes de ma génération, suppose que cette chanson a contribué à la rendre allergique au mariage. Ce qui, ajoute-t-elle avec bonne foi, ne l’a pas empêchée de se marier sur le tard (comme moi et pas comme maman), pendant que les mères et les enseignantes s’employaient au fil des ans à modifier le texte de la comptine :  « pompière, karateka, plombière, présidente… »

Saine allergie, saine pédagogie, sain hasard, ou les trois ensemble : il se trouve que les gouvernements, municipalités et parlements espagnols de ces dernières décennies ont compté plus de femmes que ceux de la plupart des autres pays européens, notamment grâce à la Constitution de 1978, comme en témoigne cet article : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/pages-europe/d000516-espagne.-l-acces-des-femmes-aux-responsabilites-politiques-par-brigitte-frotiee/article

Parmi ces personnalités politiques figurent mes camarades de cour de récré Ana et Loyola de Palacio. Il est vrai qu’avec elles c’est au basket que je jouais.

 

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Il y a des jours

Carnet de Leïto : « Gens de voyage »

 

Il y a des jours où on croit reconnaître les gens comme si la rue devenait une réserve d’anciens amis.

 

Il y a des jours où les gens sont beaux, d’autres jours où ils sont laids, d’autres où ils sont boiteux, d’autres où ils ont la peau grêlée.

 

Il y a des jours où les voyageurs ont des têtes de collègues. Collègues de qui dans quel métier ? Juste des têtes de collègues.

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La bergère Marcela

J’ai une affection spéciale pour certaines femmes de Cervantes, spirituelles et intrépides dans un monde qui ne leur fait pas de cadeau.

Parmi elles resplendit la belle Marcela.

Aux chapitres 12 à 14 de Don Quichotte, Cervantes emmène son chevalier errant dans un univers de pastorale où vient de mourir d’amour le berger Grisóstomo, victime de la « cruelle », de la « diablesse » Marcela. Au cours de l’enterrement auquel assistent, éplorés, tous les bergers des environs, un ami lit les dernières plaintes écrites en vers par le défunt berger. À ce moment apparaît, sur le haut d’un rocher, une femme d’une éblouissante beauté : Marcela. S’adressant à l’assemblée, elle démonte avec une logique irréfutable la rhétorique amoureuse de Grisóstomo et finit son discours ainsi :

Ma nature est d’être libre, et je ne veux pas m’assujettir. Je n’aime ni ne hais personne. Je ne trompe pas celui-ci ni ne recherche celui-là. Je ne me moque pas de l’un ni ne me divertis avec l’autre. L’honnête compagnie des bergères de ce village et le soin de mes chèvres m’occupent. Mes désirs sont bornés par ces montagnes et, s’ils vont au-delà, c’est pour contempler la beauté du ciel, parcours que     suit     l’âme en cheminant vers sa demeure première.

Et sur ces mots, elle disparaît dans la forêt.

La belle Marcela est à peine un personnage, c’est un météore. Mais loin de figurer la liberté comme une allégorie figée, elle parle, et parle bien. Sa langue est précise et sa démonstration rigoureuse, établissant que nulle femme n’est responsable de sa beauté ni obligée d’aimer qui l’aime, que « désabuser » n’est pas « dédaigner », et que n’est pas  « ingrate » celle qui, n’ayant rien demandé, n’a rien à rendre.

Don Quichotte après son départ se croit tenu de menacer tous ceux qui s’aviseraient de la suivre, mais Marcela n’a pas besoin de chevalier pour la défendre. Son éloquence de femme libre rejoint celle de Cervantes qui se moque autant des canons des récits de chevalerie que des épanchements larmoyants des fictions pastorales.

Et moi je me dis que si Madame Diego m’avait fait lire et commenter ce chapitre au lycée, si j’avais pu dans mon adolescence découvrir cette bergère à la parole si ferme, j’aurais peut-être moins longtemps, moins naïvement, et moins douloureusement attendu mon berger charmant. J’aurais peut-être commencé à entrevoir que l’amour est une des choses les plus belles mais aussi les plus difficiles de ce monde.

 

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Retombée

Je me suis réveillée avec cette petite gaieté qui m’est souvent donnée, désireuse de sortir pour trouver le livre qui me donne tout, comble tout, éveille tout, donne le grand essor à tout.

Dans la rue je guette le détail, j’ai envie d’acheter des produits Naturalia, d’habiter cette maison d’où surgit un buisson… un portail s’ouvre, un homme sort avec un vélo, je me précipite pour empêcher la porte de se fermer…
et rien.

Je n’ai pas trouvé le livre que je voulais. Boulevard de Sébastopol il m’a fallu résister à la vulgarité. J’ai fini par acheter un t-shirt avec un décolleté en ogive.

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Et sur le même sujet (celui du 14 septembre) …

… Proust est l’ange qui tombe maintenant du ciel pour m’aider à définir mon lecteur bouvardiste :

Son esprit sans activité originale ne sait pas isoler dans les livres la substance qui pourrait le rendre plus fort ; il s’encombre de leur forme intacte, qui, au lieu d’être pour lui un élément assimilable, un principe de vie, n’est qu’un corps étranger, un principe de mort.

(p. 183)

Je trouve en Proust sans le chercher ce que cherchais en moi sans le trouver. C’est peut-être ça, lire.

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PS sur le bouvardisme

Pour préciser le sens de ce mot (voir article du 14 septembre), j’emprunte à quelqu’un (Bachelard ?) la distinction entre les abeilles (comme Colette) qui butinent et font leur miel de toutes les sensations que leur donne le monde, et les araignées (comme Sarraute) qui tirent de leur ventre les fils qu’elles étendent sur le monde.

Eh bien, les bouvardistes et les pécuchiens ne sont ni abeilles ni araignées. Peut-être juste des canards qui trébuchent de mare en mare.

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