Bambou amical

Quand je suis prise d’un accès d’auto-dénigrement, une branche amicale hoche ses feuilles en ciseaux, l’air de dire : « Coupons-là ».

 

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Mon cahier douanier

J’ai cinq sortes de cahiers qui sont pour moi cinq continents : les cahiers de préparation d’articles critiques ; les cahiers de préparation de traductions ; les cahiers de doubles dont je parlerai un autre jour ; les cahiers fourre-tout contenant des choses hirsutes dont certaines deviendront affables ; et les cahiers de citations.

Contrairement aux autres cahiers (Oxford, Clairefontaine ou Monoprix à spirales, petit format et grands carreaux), ces cahiers de citations, qui m’ont généralement été offerts, proviennent de boutiques de musées, sont en somme eux-mêmes des citations. Voici la couverture du dernier :


Ces plantes et ces lianes qui s’entrecroisent, ces animaux qui en émergent ou s’y dissimulent, cette femme allongée qui semble attirer le rêve à elle, tout cela m’engage à entrer dans un monde de citations plus mien que celui d’un journal intime. Dans cette jungle de citations chaque phrase est une flèche qui atteint son but, non seulement parce qu’elle a été écrite par la main de Proust, Emaz, Gaspar, Lichtenberg, mais parce que le fait même que je sélectionne, rassemble et relise des phrases qui vont, sans que je m’en aperçoive, dans la même direction, me donne un espoir de coïncider plus étroitement avec moi-même. Ce cahier ne trompe pas. Aurais-je sans m’en douter en moi une boussole, comme Proust vient personnellement me le dire dans ce cahier avec un « nous » dont je veux qu’il m’englobe ?

Les écrivains que nous admirons ne peuvent pas nous servir de guides, puisque nous possédons en nous, comme l’aiguille aimantée ou le pigeon voyageur, le sens de notre orientation.

La suite parle des « réminiscences anticipées » que nous procurent ces écrivains : (ils) nous font plaisir comme d’aimables poteaux indicateurs qui nous montrent que nous ne nous sommes pas trompés, ou, tandis que nous reposons un instant dans un bois, nous nous sentons confirmés dans notre route par le passage tout près de nous à tire d’aile de ramiers fraternels qui ne nous ont pas vus.

Les citations de mon cahier douanier sont peut-être des ramiers, ou plutôt des coccinelles : peau et ailes à la fois, une peau qui se soulève en ailes.

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Décasyllabe

Le monde est beau et je ne sais rien dire

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Couette de mots

La prose de Michel Leiris m’endort parfois, et soudain vrombit et me pique comme un moustique.
S’il est amateur de calembours et de mots déformés, Leiris juge avec sévérité les « plates atteintes au langage » que sont les argots familiaux, ces mots qui, loin de suggérer des associations inédites, servent à reconnaître les moutons du même troupeau.


Entre gens qui se voient journellement, il se crée fatalement des habitudes ; chacun se fige dans une attitude définie, née de la conception que les autres ont de lui ; chacun aussi a ses spécialités, ses « numéros ». C’est cela que je ne peux pas supporter, cela que je regarde comme un indice de momification et de gâtisme. (p. 189)

Issue d’une famille nombreuse j’ai moi-même, je l’avoue, abondamment pratiqué (et ce n’est pas fini) ces argots convenus des couvées familiales qui donnent à ses membres la sensation douillette d’être serrés les uns contre les autres sous une couette qui sent la poule. Enfant, je m’estimais heureuse que mon grand-père me distingue en m’appelant « Nathaloche ». Adolescente, j’ai adopté le jargon du clan contigu de mes cousines, « fillasses chéries » d’une tante collectionneuse de néologismes fantaisistes et de suffixes tendrement dépréciatifs. Un peu plus tard, j’ai partagé avec mes frères et sœurs un dialecte dissident et blasphématoire qui consistait à parsemer de grossièretés certaines expressions  parentales et grand-parentales.

Les paroles si justes de Leiris me sont des injonctions à secouer toutes ces plumes et à suspendre ma couette de mots familiaux à la fenêtre. Que perdrai-je si un coup de vent l’emporte ?

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Jeux de mots

Quand j’ai lu qu’André Du Bouchet n’aimait pas les jeux de mots, j’ai pensé à Rabelais, à Michel Leiris, aux surréalistes, et j’ai éprouvé cette petite tristesse que l’on a quand des gens qu’on aime ne s’aiment pas entre eux.

« Ce qui est un jeu dans le langage, jeu conscient, m’agace (…), dit André Du Bouchet à Alain Veinstein. Ça tourne en rond. Ça se boucle sur soi, ça ne va pas très loin, ça ne se déplace pas. (…) Un mot qui mène à un mot, qui boucle sur un mot, c’est du rebut. »

Du Bouchet va jusqu’à dire qu’il trouve les jeux de mots « répugnants » et ce dernier adjectif me désole : le plaisir qu’on éprouve à triturer et à déformer les mots est-il non seulement futile, mais aussi dégoûtant que de se fouiller l’intérieur du nez ?

Mais si j’y pense bien… Je ne suis jamais parvenue à lire jusqu’au bout les calembours poétiques de « l’espèce de lexique » qui constitue Glossaire j’y serre mes gloses de Michel Leiris. Certaines de ses définitions comme : « désir ̶ désert irisé » m’enchantent à moitié : l’étincelle donnée par « désir » et « irisé » s’éteint dans le « désert » qui les sépare. Cela sent le mot d’esprit, et l’anagramme qui le suit me rappelle les  « mots tordus » des magazines pour enfants : « désir – rides inversé ». Un livre entier constitué de ce type de jeux de mots est sans respiration interne. Loin de soulever des ailes d’images, il met le langage sous cloche.

J’accueille donc comme un bol d’air la suite des propos d’André Du Bouchet : « La fraîcheur, c’est le langage qui ne se referme pas sur soi ».

Mais en repensant à Rabelais, à Balzac, à tous les drolatiques, je me dis que la fraîcheur c’est aussi la gaieté, le langage qui s’amuse de lui-même comme dans Un début dans la vie, sixième récit de La Comédie humaine que je décide de relire dès que possible.

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« Habite ce qui t’empêche »

Aujourd’hui je ne trouve pas dans ma bibliothèque préférée ma place préférée devant la fenêtre du jardin. Je m’assieds et dépose ma pile de livres sur une table basse en lattes vertes assez avenante. Moins de trois minutes plus tard s’installe presque contre moi une jeune fille farineuse à chaussures pailletées qui pose un gobelet plein  de café à deux centimètres de mes livres. Je souffre toujours un peu quand des aliments voisinent avec les livres, on dirait que certaines natures mortes ont été peintes par des personnes qui n’aiment pas les livres.

Raphaelle Peale : Still life with orange & book

Pendant que le café tiédit dans le gobelet bordé d’un rouge à lèvres écarlate qui me semble baver sur mes livres, un cliquetis d’ongles nacrés bleu-pâle déferle sur mes oreilles. Je n’aime pas beaucoup entendre les ongles longs cliqueter sur les claviers.

J’ouvre mon premier livre : Armand Dupuy, Mieux taire, un poète énigmatique et direct. Je copie sur mon cahier :

« Un seul arbre obsède et bouche la vue qui me
rappelle habite ce qui t’empêche. »

Je tourne des pages : « Tout me laisse plus seul ici »… « Les images s’apaisent dans le blanc des murs »…

Apaisée moi aussi par la profonde patience qui émane de ces paroles je relève la tête : La jeune fille a disparu. J’irai vider le gobelet dans les toilettes.

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A eux seuls un monde

Il y a des gens qui sont à eux seuls un monde. Quand je les vois j’ai l’impression d’entrer dans un pays familier, peut-être parce qu’ils me rappellent des personnes disparues dont ils sont les météorites.

Quand je lis Rosa Montero en espagnol j’oscille entre la joie et la nostalgie car j’ai l’impression d’entendre plein d’amies que j’ai perdues. C’est comme si les mots me sautaient joyeusement sur les genoux puis m’entraient dans le cœur en me faisant un peu mal.

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Là où on est


Je disais un jour qu’il est difficile d’être pleinement là où on est. Les enfants peuvent donner l’impression d’être pleinement là où ils sont, mais tel enfant qui joue au ballon, où est-il ? Dans son jeu ? Dans sa rivalité avec un camarade ? Dans sa honte de ne pas avoir su lancer le ballon ? Dans la sensation qu’il a trop chaud ? Dans le sentiment de culpabilité qui commence à le saisir car il va arriver en retard chez lui et que sa mère s’inquiète ? Dans tout cela alternativement et simultanément ? Même une vache est autant dans son tube digestif que dans son pré ou dans l’assaut des mouches qu’elle frappe de sa queue. Et un arbre ? Oui, un arbre est là où il est. Mais est-il plus dans ses feuilles, ses branches, son tronc, ou ses racines ? Dans le vent, sous les pattes de l’oiseau ou sous la terre ? Et une montagne ? Où est une montagne ?

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Le mot lunette

J’ai remarqué que lunette n’est plus souvent utilisé pour désigner l’accessoire ovale et percé du siège des cabinets d’aisance. De Leroy-Merlin à Allibert on semble éviter ce mot joliment cosmique comme s’il était chargé d’un voyeurisme embarrassant. On lui préfére les revêches  « abattants » avec « frein de chute silencieux et déclipsable ». Frein de chute de qui, de quoi ? De la lunette, qu’une fille qui passe aux WC après un garçon peut désormais rabattre sans faire « bang ».

Dans tous les dictionnaires cette acception hygiénique de lunette est placée parmi les premières, bien avant tout instrument d’optique. Le CNRTL fournit même deux exemples littéraires dont l’un est emprunté au Journal de Jules Renard : « Quand on a bien envie et qu’on peut – enfin ! – mettre son derrière sur la lunette, c’est une joie d’attendre encore un peu ».

 

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Le bondissement des choses

Bibliothèque Publique d’Information. Centre Georges Pompidou, Paris

Au lieu de lire le livre qui doit une fois de plus tout m’apporter, mes yeux fixent paresseusement deux hommes marchant dans l’allée centrale les pieds tournés vers le dehors et un port de tête allègre qui me les classe immédiatement dans la catégorie des directeurs. Ils saluent les bibliothécaires et j’ai beau guetter dans leur attitude une nuance de condescendance, je ne remarque rien qui puisse la suggérer tant ils m’ont l’air paisibles et posés en eux-mêmes comme seuls peuvent l’être des directeurs. Qu’est-ce que ça peut bien me faire ? Pourquoi ces observations inutiles me pénètrent-elles d’une sensation douillette, comme si j’étais un chat enroulé dans son panier, les yeux mi-clos et les oreilles dressées ? J’entends des semelles caoutchoutées de baskets d’étudiants et un double claquement talon-plante de chaussures de dames. Je me rappelle les pas des fidèles de mon enfance s’avançant vers la communion dans cette odeur détestée du dimanche, équivalent bondieusard de « l’odeur de pension » du Père Goriot qui me rend sûre que je n’aurai jamais de révélation mystique dans une église.

Et dans une bibliothèque ? Que me dit Jean-Paul Michel ?

Un poète, c’est une oreille, des poumons, un pas. A le lire, on entend comme il respire, comme il marche.

On juge de l’intégrité d’un auteur à son respect du bondissement de chose de la chose – à ses efforts pour lui garder, comme son trésor, mystère, rythme, éclat.

Ma paresse n’aura pas été infructueuse, un des meilleurs moyens de la combattre ayant été de m’y livrer. À défaut de révélation, Jean-Paul Michel me suggère aujourd’hui un début de réponse aux questions que je me posais récemment sur la sincérité  littéraire.

 

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