Litote

J’aime bien ce mot, léger comme les petits coups de bec d’un oiseau qui picore.

J’aime bien aussi ce que fait la litote : dire le moins pour signifier le plus, avec le risque de ne rien signifier si le dire est faible ou flou.

(Et en prenant garde à l’écueil signalé par Boileau : « J’évite d’être long et je deviens obscur ».)

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La bonne question

La bonne question n’est pas, dit Paul Valéry : « Qu’avez-vous à dire ? » Mais plutôt : « Qu’avez-vous à faire ? »

Dans chaque billet de ce blog j’essaie à ma manière de faire quelque chose.

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L’homme et la tortue

Un des actes les plus injustes que je connaisse de l’homme envers un animal m’a été donné dans un film d’Abbas Kiarostami, dont un extrait était donné au Centre Pompidou en 2008, lors de la passionnante exposition croisée Kiarostami-Erice. Une tortue progresse lentement sur une pierre, sur l’herbe, sur la terre. La caméra la filme de très près en train de cheminer et prend le temps, en sympathie avec elle, de suivre ses montées et ses descentes sur les petits accidents du terrain. Un homme, près d’une voiture, regarde la tortue. Est-il un double du spectateur ? du réalisateur ? À un moment il la prend dans une main, la met sur le dos et s’en va. La cruauté de cette séquence m’a d’autant plus saisie qu’elle était isolée dans un téléviseur de l’exposition et qu’il n’y avait ni paroles, ni contexte, ni rien qui explique, entoure, émousse, édulcore le geste. L’homme ne semblait même pas éprouver cette curiosité excitée qu’ont les enfants à torturer des bestioles et à les voir se débattre. Impassible, il perturbe l’ordre du monde et se retire.

J’ai appris récemment que cette scène appartenait au film Le Vent nous emportera, que le personnage retournait la tortue par mauvaise humeur contre ses employeurs, et que Kiarostami était lui-même d’humeur exécrable car les conditions du tournage étaient difficiles. J’ai été soulagée d’apprendre aussi que la tortue se remettait sur ses pattes dans le film et que la vie continuait. Il n’empêche que ce geste tel qu’il m’a été projeté est resté gravé en moi comme l’acte arbitraire par excellence. Kiarostami ne se serait sûrement pas formalisé que j’isole dans son film, grâce à l’exposition du Centre Pompidou, cette terrible fable.

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Au Carrefour contact de Merville…

Diego Velázquez : Le Bouffon Calabacillas, appelé aussi : « Bobo de Coria » (Musée du Prado, Madrid)

… le pauvre hère qui ressemble au Bobo de Coria paie lentement, range lentement ses marchandises, reprend lentement son sac, et dit à la caissière : « Je suis vraiment gnangnan ».

Ce qui m’a serré le cœur, c’est le triste mot « gnangnan » (qu’on doit lui répéter depuis l’enfance) ; le sourire humble qui l’accompagnait ; l’inexpressivité de la caissière (qui dément le nom « Carrefour contact ») ; le contraste entre son visage lisse de jeune fille et la face bosselée de l’éternel Calabacillas.

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L’ombre et la mouette


― Comme il est dur d’attendre. Mouette, apprends-moi la patience.

Mais la mouette s’écarte, avec sa discrétion de mouette, sur sa ride de sable.

 

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Chagrins

Parmi les mots qui disent l’affliction et la pitié, j’aime beaucoup le français chagrin, l’anglais sorrow, mais peut-être encore plus l’espagnol lástima, dont la force de suggestion dépasse même le sens par sa similitude avec lágrima (larme), ces deux mots entrant pour moi en correspondance avec la bouleversante Descente de Croix de Rogier van der Weyden que je contemple au Prado chaque fois que je vais à Madrid.

Mais voici que se pose incongrûment dans ma tête le souvenir d’un immense chagrin d’élève de seconde dont j’ai été témoin il y a quelques années : celui de Jiaming, à propos d’un conte qu’elle s’était décarcassée à écrire et auquel son professeur avait mis 6/20 : « Monsieur Canard et Monsieur Renard ». Récit puéril, sans queue ni tête, incompréhensible, mais avec des tirets de dialogue parfaitement placés. Pendant vingt minutes elle a pleuré sur sa feuille. Immobile, sans chercher à essuyer ses yeux, elle n’avait aucun de ces petits gestes qu’on fait quand on pleure et qu’on se souvient que l’on est soi-même pour soi et pour l’autre. Elle ne me regardait pas, ne prenait pas le mouchoir que je lui tendais, ne remettait pas ses cheveux derrière ses oreilles, ne semblait pas entendre mes paroles consolatrices. Elle n’était que larmes et douleur, pleurant en silence dans une solitude absolue.

« Au fond de tout poème vrai, un enfant qui pleure », dit Reverdy. Alors Jiaming est un des poèmes les plus vrais que j’aie lus.

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Il y a des jours où…

Bibliothèque Marguerite Audoux, Paris 3ème

Il y a des jours où la pêche est bonne.

Je trouve les poètes que je cherchais à la bibliothèque, et ma table préférée, contre la vitre du jardin, est libre.

Je vais ouvrir chacun de mes quatre livres à une page au hasard, et j’emporterai avec moi celui qui aura le mieux su atteindre mon cœur.

Je commence par L’Autre nom du vent de Pierre Dhainaut :

Chaque matin, même si je ne vais pas revoir la plage, je pense à ces traces que laissent les oiseaux sur le sable, je n’ai pas d’autre modèle.

J’ouvrirai mes trois autres livres par acquit de conscience mais la mouette a déjà choisi, je n’ai pas d’autre guide.

Ce que nous avons engendré nous réengendre.

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Derrière mes bambous


Mes bambous sont une protection formidable et trompeuse contre les voisins. On se croit séparés par une forêt mais on entend tout. Des intonations de voix indiquent le milieu social, l’âge, le niveau culturel et la personne dominante dans les échanges vocaux, celle (ou plutôt celui) qui parvient à faire taire les autres par l’assurance du ton, l’art de ménager les silences, la facilité à reprendre la parole quand il est interrompu. On entend aussi des rires de jeunes femmes timides, des femmes plus mûres qui disent « c’est sûr que », l’appel de la maîtresse de maison entre les bruits de fourchettes pour demander qui veut du café.

Mais il y a d’autres soirs d’été où toute société disparaît et où l’on entrevoit, entre-entend la vie furtive qui grouille dans les bambous. Froissements de feuilles, battements d’ailes, coups de becs, bourdonnements, souffles, craquements. Un hérisson chemine entre les feuilles mortes, on aperçoit de temps en temps son petit museau. Au moindre bruit il s’arrête, se met en boule, essaie de s’enfouir sous des feuilles, repart dans une autre direction.

Entre les bambous
le museau d’un hérisson
m’ouvre un petit drame

Sur le muret derrière les bambous un chat l’observe de ses yeux en amande, de ses yeux fixes et prédateurs de chat. Le hérisson s’est immobilisé. Les bambous hochent leurs feuilles. Deux mouettes traversent le ciel. Je guette le chat qui guette le hérisson qui guette une araignée qui guette un moustique.

J’applaudis, le chat s’enfuit, le hérisson se terre, l’araignée se recroqueville, le moustique est celui qui va me piquer cette nuit.

 

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Brindille d’Henri Michaux

Si tu es un homme appelé à échouer, n’échoue pas toutefois n’importe comment. (p. 28)

 

Avec cette phrase, depuis plus de dix ans, j’essaie d’oser  ̶  oserai-je le dire ? – écrire.

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Etre là où on est

Il est difficile d’être là où on est. Un enfant est là où il est. Mais enfant, on ne le sait pas. On est juste là, et en même temps ailleurs.

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