L’impératoriteur

Flore et Léa jouent sous les grands marronniers. Elles appellent les plus gros marrons qu’elles ramassent des impératoriteurs. « Tiens, regarde, j’ai un impératoriteur ! » Le mot qu’elles viennent d’inventer est là, tout près, fait pour leur jeu qui consiste autant à ramasser des marrons qu’au plaisir de répéter : “Regarde mon impératoriteur !”, “Non, ça c’est pas un impératoriteur !”

Joie de l’automne et joie des mots, du glanage et du langage.

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Anniversaire

Aujourd’hui ces pattes de mouette ont cinq ans.

J’ai commencé le blog par ce que j’appelais grattilités : je m’amusais à palper des mots  agaçants qui se traînaient dans ma tête, comme mousmé, fragrance. Je jouais aussi à comparer des mots de plusieurs langues, comme chauve-souris et murciélago, ou à créer des mots réjouissants, comme l’adjectif grat qui, pour une raison inconnue, n’a jamais obtenu en français le statut d’antonyme d’ ingrat.

Peu à peu le blog s’est davantage tourné vers la littérature sans doubler les notes de lecture que je fais de temps en temps pour des magazines. Je me livre plutôt ici à des promenades littéraires « à sauts et à gambades », notant un détail qui me touche chez un écrivain pour le comparer à un autre écrivain, le relier à un paysage, à une expérience, ou à des préoccupations secrètes.

Je crois que ce qui relie ces billets entre eux, c’est moins leurs thèmes que leur ton, une petite gaieté qui me tient lieu d’inspiration.

Je profite de cet anniversaire pour vous dire, à vous qui me lisez et parfois me commentez, que je vous en suis sincèrement grate.

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Montesquieu au lycée

Voici ce que j’écrivais en 2014∗ :

Lison tente d’expliquer à ses lycéens le fameux chapitre 5 du livre XV de L’Esprit des lois : « De l’esclavage des nègres ».

« — Regardez bien la première phrase, car tout est là :

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais.

Remarquez bien qu’il s’agit d’une phrase… Oui, Kevin, il y a le mot nègre, mais regardez le si ! Qu’exprime le conjonction si ?… Oui, c’est ça, une condition ou une hypothèse : si j’avais ; suivie du conditionnel : je dirais…  Si j’avais à, que nous dit ce verbe ?… Que dites-vous, Habsatou ? « Les nègres » ?… Oui, Samuel, à l’époque ce n’était pas une insulte comme aujourd’hui, regardez la note 1 du texte. Si j’avais à… Verbe exprimant une obligation :  “si je devais, si on m’imposait de justifier l’esclavage, voici ce que je dirais…” Est-ce que Montesquieu veut réellement justifier l’esclavage ?… A votre avis ?… Non, évidemment ! »

Les élèves, inégalement convaincus, hochent plus ou moins la tête. Lison ne veut pas baisser  les bras.

« — Regardez la suite : est-ce que ces arguments sont logiques ? Peut-on, quand on est philosophe des Lumières, trouver naturel le massacre des Indiens d’Amérique qui entraînerait obligatoirement l’esclavage des Africains pour défricher les terres américaines? »

Lison redoute l’arrivée de l’argument 3, il faut que d’ici là tout le monde ait saisi l’ironie du texte.

« — Alors, est-ce que ça a du sens de rendre les gens d’un continent esclaves parce qu’on a massacré ceux d’un autre continent ?… Et l’argument économique qui suit : Le sucre serait trop cher s’il n’était cultivé par des esclaves, à quoi fait-il allusion ?… Oui, Samuel, au commerce triangulaire… C’est le fond de l’affaire, non ? »

Lison sent que son débit de parole se précipite : “Imaginez à Bordeaux un gros armateur de bateaux en perruque…” Respire, Lison, moins de gestes avec tes mains, n’avance pas le cou vers eux, laisse-les réfléchir au lieu de répondre à leur place.
— Il faut qu’ils franchissent deux caps, se dit-elle, l’un qui concerne le recul historique, et l’autre l’ironie.

« — Qu’est-ce que l’ironie ? Oui, Diarra… Nous y sommes. Stessie, vous bavardez depuis cinq minutes avec Meggie, qu’est-ce qu’il y a ? Quoi, les nègres ? Mais on vient de dire que… »

L’heure tourne. Lison évalue que Samuel, Kevin et Diarra ont saisi l’ironie du texte, que d’autres sont intrigués, inquiets, bougons ou malheureux. Il faut en arriver à l’argument 3, le voici, mais pourquoi Meggie et Stessie ont-elles cessé de parler ?

Ceux dont il s’agit sont noirs des pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre. « Qui pouvait soutenir pareille idiotie ? » dit Lison sans respirer.

Silence inhabituel. Habsatou rejette ses nattes en arrière et finit par dire timidement : “Mais… c’est vrai qu’on a le nez écrasé “. Rires, protestations, brouhaha.

A la fin de l’année, Habsatou, accompagnée de Meggie et Stessie, demande en privé à Lison: « C’est vrai, Madame, qu’au bac les noirs de la classe ne seront pas interrogés sur Montesquieu ? — Qui vous a dit ça ? — Madame Habilys, quand elle a interrogé Franz à l’oral blanc, lui a dit : “Si j’avais su que vous étiez black (le terme racisé n’existait pas encore), jamais je ne vous aurais donné ce texte à expliquer.”»

2020 : Je salue le courage des enseignants de Lettres qui osent encore faire découvrir à leurs élèves – parfois contre leurs collègues – le texte le plus implacablement antiesclavagiste de la littérature française.

Nadar, 1856 : “Maria l’Antillaise”

Eclats d’école, éditions du Lavoir Saint-Martin, 2014. Tous les faits rapportés ont eu lieu  au début des années 2010 dans une classe de première économique et sociale d’un lycée parisien.

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Jessica la jeune manucure

Pour Francis

En 2010, Jessica la jeune manucure me raconte en me faisant la beauté des mains :

« Je veux être gendarme depuis un jour, dans le RER. J’étais avec ma mère, et monte un couple de toxicos. La fille met ses pieds sur la banquette, presque sur ma mère. Ma mère dit : “Vous voudriez bien pousser vos pieds ?” Le toxico a hurlé sur ma mère : “Sale négresse, tu devrais même pas exister, t’existes pas, t’es qu’une négresse”. Moi j’avais 8 ans et j’étais terrifiée, cachée derrière mon livre. Et ma mère qui supportait tout ça. A la fin elle s’est levée : “Oui, je suis une négresse, j’existe pas, je suis rien”. Les toxicos se sont tus. Depuis je veux être gendarme. C’est ma mère qui veut pas. »

Je ne sais pas si cette mère s’est levée dans la réalité ou dans le désir de sa fille. Je ne sais pas non plus si Jessica a par la suite écouté sa vocation. Je pense maintenant à Clarissa Jean-Philippe, tuée en janvier 2015, à laquelle Guy Konopnicki a rendu récemment sur radio J un très émouvant hommage.

En voici le début :

Je veux vous parler d’une jeune femme noire.
D’aucuns diraient « racisée », mais je n’aime pas ce terme.
Elle était assurément descendante d’esclaves amenés à fond de cale à La Martinique.
Elle était féministe, révoltée contre les violences subies par les femmes, à commencer par sa mère.
Elle disait à son père : « Un jour je serai policière et c’est moi qui viendrai t’arrêter, pour que tu cesses de frapper ta femme. »
Elle a tenu parole, elle est devenue policière, pour protéger, en priorité, les femmes et les enfants.
Curieusement, on ne brandit pas son portrait dans les manifestations féministes, et son nom ne figure pas parmi ceux que l’on placarde dans les rues. On ne la compte pas parmi les femmes victimes de violences.
Et cette descendante d’esclave, cette femme noire, n’est pas considérée comme une héroïne par les « indigénistes », par ceux qui prétendent représenter les gens de couleur.
Elle a pourtant été abattue, lâchement, d’une rafale de kalachnikov tirée dans le dos. Abattue par un homme.
Elle avait 26 ans. Elle est tombée à Montrouge, le 8 janvier 2015.
Elle s’appelait Clarissa Jean-Philippe.

 

 

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Deux chambres à soi

Pour une femme qui veut écrire, « il est nécessaire d’avoir 500 livres de rente et une chambre dont la porte est pourvue d’une serrure », disait Virginia Woolf en 1928 dans son fameux essai Une Chambre à soi.

A mesure que se déroulent les siècles on devient plus exigeante. Aujourd’hui, je trouve qu’il faudrait avoir au minimum 1500 euros de rente et deux chambres à soi. La première est la chambre officielle : le bureau contenant la bibliothèque personnelle, les dossiers personnels, l’ordinateur personnel, et l’imprimante où la maisonnée vient faire ses tirages. La fenêtre peut ouvrir, comme celle du poète Jean-Pascal Dubost, sur la forêt de Brocéliande avec ses lièvres, ses renards, ses grommellements de sangliers et ses brames de cerfs. Mais elle peut aussi donner sans dommage sur l’immeuble d’en face. La deuxième chambre serait un appentis, un « carin » comme ont les gens du Nord au bout de leur petit jardin potager. Ou alors, une mansarde avec une table à tréteaux sous un velux à travers lequel on ne voit que des nuages pendant que des insectes circulent sur la vitre un peu sale. En voici un qui marche, s’arrête, repart. On dirait un bébé sauterelle. La femme qui écrit a sur sa planche de travail des cahiers à spirales et des stylos de toutes les couleurs pour tenter certaines conjointures secrètes, mais elle se demande surtout si elle ne doit pas aider maternellement ce bébé sauterelle à sortir. (On croit toujours que les insectes qui sont sur les vitres veulent sortir alors qu’il s’agit peut-être de xylophages aspirant à se repaître de nos poutres et fenêtres).

Marguerite Duras dit qu’on « écrit sans le savoir, à regarder une mouche mourir », et que « la mort d’une mouche c’est la mort en marche vers une certaine fin du monde, qui étend le champ du sommeil dernier » (Ecrire, 1993). Ceci ne me concerne pas de très près car mon insecte, mort ou vif, ne soulève en moi aucune aile tragique d’écriture. Je ne me soucie pas beaucoup non plus, dans le sillage de Virginia Woolf, d’élargir avec mes deux chambres la place des écrivaines dans la littérature.

Mais alors, quel est mon propos ? C’est de parler d’une tendance à doubler les nids d’écriture, notamment ceux qui échappent à la connectique et la bureautique. Le deuxième nid peut être le café du coin, un banc de jardin, ou simplement la page de gauche d’un cahier. Mon propos est aussi de parler d’une autre tendance qui consiste à sortir, nez en l’air, du travail qu’on s’est fixé en contemplant un insecte ou le passage des nuages. Ma jeune sœur disait dans son adolescence : « Ma personnalité c’est de ne pas en avoir. » Je peux presque dire que mon sujet, aujourd’hui, c’est de ne pas en avoir. Ou qu’écrire est amusant et un peu angoissant.

 

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Conjointure, disjointure, écriture

Il y a des mots que je lis et que je n’emploie guère, mais qui confusément me concernent et que je n’oublie pas, comme s’ils se déposaient dans un appentis du coin de ma tête. C’est le cas du mot conjointure, lu chez Chrétien de Troyes qui le fait rimer avec « avanture » dans le Prologue d’Erec et Enide (vers 13-14).

Dans la préface de son édition du Chevalier de la charrette, la médiéviste Catherine Croizy-Naquet explique que la conjointure est le troisième terme de l’esthétique de Chrétien de Troyes.

Les deux premiers, donnés par « ma dame de Champaigne » (la Comtesse Marie sous la protection de laquelle il écrit), sont matiere et san : la matière et le sens.
La matiere, c’est celle de Bretagne, les récits arthuriens.
Le san, c’est l’orientation, l’esprit de ces aventures de chevalerie et leur valeur didactique.

Chrétien de Troyes n’a aucune aspiration à l’originalité dans la matière ou le sens. Ce qui lui appartient en propre et lui donne sa vraie dignité de narrateur et de poète ; ce qui le met à mille lieues des vulgaires jongleurs de cour et lui permet de parler de lui-même en se nommant fièrement « Crestiens de Troies » dès les premiers vers de son premier roman Erec et Enide, c’est « une moute bele conjointure » : l’art d’assembler avec beauté les sons, les mots, les phrases, les épisodes du récit.

Mais Catherine Croizy-Naquet ajoute que Chrétien de Troyes pratique aussi l’art de la disjointure : ce n’est pas l’inverse de la conjointure, mais une mise en question de la logique narrative des précédents récits arthuriens qui lui permet de mettre l’accent sur ce qui est à ses yeux l’essentiel : l’amour absolu de Lancelot pour la reine Guenièvre. Sans être spécialiste, il me semble que ceci a des effets évidents sur le « san », et que l’amour courtois a besoin des vers harmonieusement assemblés par Chrétien de Troyes pour mieux se connaître.

Conjointure, disjointure. Ces mots riment avec « aventure », et aussi avec « écriture ».
L’aventure d’écriture n’est-elle pas celle d’une conjointure-disjointure ?

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Propos d’insomnie

Pour Lulu

Ceci n’a manifestement pas tout à fait disparu (source Google images)

Hélène Hoppenot raconte dans son Journal (éditions Claire Paulhan) que la femme d’un diplomate collègue de son mari nommait fièrement, en bonne pondeuse, ses enfants : “Mon numéro un, mon numéro deux, cinq, six, etc.”, et je me souviens que maman critiquait cette pratique assez courante. Il faut dire qu’avant que la contraception ne se développe librement dans nos pays, les couples qui ne pratiquaient ni l’abstinence ni le coïtus interruptus (et encore moins l’avortement) avaient parfois, dans les premiers temps de leur mariage, un enfant par an pendant trois ou quatre ans. Puis ils se calmaient et entamaient de manière mieux planifiée leur deuxième série d’enfants. Les grands constituaient donc un groupe bien distinct des petits.

Dans une famille nombreuse chaque enfant porte, profondément ancré en lui, le numéro qu’il occupe dans la fratrie. S’il m’est arrivé dans un récit d’appeler mes personnages Triolette, Quartette et Quintette, c’est donc autant par réalisme social que par motif musical.

Être le dernier des grands, affirmais-je péremptoirement à trois heures du matin (on est souvent péremptoire dans les insomnies), n’est pas très avantageux, car les yeux tournés vers les plus grands, on est dédaigné d’eux tout en partageant leur dédain pour les petits. En revanche, quand on est l’aîné des petits on sait qu’on n’est qu’un chétif insecte aux yeux des grands. On peut alors se tailler la première place dans les sphères inférieures avec une liberté d’autant plus grande que les regards des dieux parentaux sont eux aussi lourdement fixés sur les aînés. Est-il aussi avantageux d’être le dernier des derniers, né inopinément 10 ans après le faux dernier et chouchouté par toute la famille ? Pas sûr, car tout en étant adulé par maman et papa, ce tardillon est chargé de réaliser  toutes les espérances que les aînés ont déçues.

Ces propos feront bâiller d’ennui quiconque n’appartient pas à une famille nombreuse ou a décrété depuis longtemps : “familles je vous hais”. Mais ce que j’avance ne peut-il pas s’appliquer à d’autres domaines ? me dis-je maintenant, à 11 h du matin. Vaut-il mieux faire partie du bas de la haute ou du haut de la basse ? Le dernier violon du Boston Symphony Orchestra est-il plus heureux que le chef de l’Harmonie municipale de Mézidon-Canon ?

Inépuisable sujet de comédie. “Une bourgeoise, contente dans un petit village, vaut mieux qu’une princesse qui pleure dans un bel appartement”, dit à l’acte I scène 1 de La Double inconstance Silvia, qui deviendra à l’acte III scène 10 une princesse contente dans un bel appartement.

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Par vagues et par rythmes (avec Woolf et Michaux)

Peut-être que tous les livres de Virginia Woolf auraient pu s’intituler Les Vagues. C’est une métaphore qu’on trouve souvent sous sa plume et qui me semble se rapporter à ce qui pour elle est essentiel dans le travail de l’écrivain : le rythme. Florence Trocmé dans son Flotoir (https://poezibao.typepad.com/flotoir/bribes-de-flotoir/) cite (via Christine Jeanney) une réflexion de la romancière anglaise qui remplace la sacro-sainte notion de “mot juste” par celle de rythme : “Le style n’est qu’une question de rythme”. Woolf compare les spectacles intérieurs, les rêves et les émotions d’où procède l’écriture à des vagues, et les mots n’ont plus qu’à suivre le rythme de ce flux : « On doit, en écrivant, recréer cette vague et la rendre agissante (…) afin que, lorsqu’elle se précipite et déferle dans l’esprit, les mots naissent pour s’y accorder. » (Lettre à Vita Sackville West du 16 mars 1926). Un mot n’est pas pour elle une entité désincarnée, il est pris dans le mouvement d’une phrase ou d’un vers, et l’important n’est pas qu’il soit juste mais qu’il sonne juste au sein de l’orchestre. Elle dit avec désinvolture à sa correspondante qu’elle pensera peut-être le contraire demain, mais  sa “Lettre à un jeune poète” de 1931, publiée en 1932, montre au contraire que cette idée persiste en elle :

Tout ce qu’il vous faut maintenant, c’est vous mettre à la fenêtre et laisser votre sens du rythme battre, battre, hardiment et librement jusqu’à ce qu’une chose se fonde dans une autre, jusqu’à ce que les taxis dansent avec les jonquilles, jusqu’à ce qu’un tout soit fait de ces fragments épars. (…) Laissez votre sens du rythme s’insinuer, circuler parmi les hommes et les femmes, les omnibus, les moineaux – tout ce qui passe dans la rue – jusqu’à ce qu’il les ait liés en un tout harmonieux.

Ce point où le langage se soumet à un rythme vital pour se confondre avec la vague des sensations qu’il porte estompe les lisières entre prose et poésie, et j’ai une prédilection pour ces œuvres où le prosateur se rapproche du poète et le peintre du musicien.

Henri Michaux, mieux que personne, sait recevoir “dans le plus profond de l’oreille” les vagues qui arrivent en lignes circulaires (Passages, 1950), et  possède l’art d’unir poésie sans mots et partition muette dans les dessins de Par la voie des rythmes (1974).

Henri Michaux, Par la voie des rythmes, rééd. Fata Morgana, 2009.

Et voici qu’une autre marée me ramène à Virginia Woolf, car les mouvements du pinceau de la peintre Lily Briscoe dans La Promenade au phare (III, 3) que je relis en ce moment (et qu’elle était en train d’écrire en 1926 au moment de sa lettre à son amie Vita) pourraient servir de légende aux dessins que Henri Michaux exécutera cinquante ans plus tard :

Le pinceau descendit (…) Elle répéta son geste, une fois, deux fois. Et la succession de ces pauses et de ces frémissements finit par devenir un mouvement dansant et rythmé ; les pauses semblaient être une partie de ce rythme et les touches une autre ; une relation existait entre les unes et les autres.

 

 

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Bonheur de lecture avec Pierre Peuchmaurd (malgré un petit malheur)

J’aime beaucoup lire les bons auteurs d’aphorismes mais je ne suis pas prête à en écrire : on tombe facilement à plat sous prétexte de faire bref, paradoxal, fulgurant, et on finit le saut de l’ange sur le ventre. Je me méfie aussi des épigraphes aux livres qu’on écrit parce qu’elles sont faussement tutélaires et qu’un navet ne sera jamais sauvé par son épigraphe.

Ceci me pousse vers Pierre Peuchmaurd, poète mort trop tôt, qui pratique épigraphes et aphorismes avec une liberté particulièrement réjouissante. Son livre L’Immaculée déception (2002), s’ouvre sur quelques lignes de Robert Walser :

Je m’interdis
De comprendre quoi que ce soit.
Comprendre
Ne pourrait que m’énerver.

Dans le corps du livre, les aphorismes grinçants, les petites phrases et les détournements surréalistes d’expressions ne jurent en rien avec l’œuvre sautillante de l’écrivain suisse. En voici quelques uns :

‒ Dites-moi la vérité, toute la vérité, mais pas rien que la vérité.
‒ L’enfer, c’est le paradis promis.
‒ La terre est grise comme une éponge.
– L’homme est un animal qui roule sur les autres.

Sur la fiche Wikipedia qui lui est consacrée (très bien faite), je trouve encore ceci :

Ce n’est pas tout que de pouvoir ouvrir un livre : il faut qu’un livre vous ouvre.
(Plus vivants que jamais, 1968).

L’air de rien, Pierre Peuchmaurd m’ouvre des portes intérieures. Je lisais un jour en bibliothèque Émail du monde (2000) qui dès l’introduction m’a captivée :

Peu de lieux suffisent à une vie et aux plus longs voyages. Peu d’espace, même, pourvu qu’il soit tout l’espace. (…) On ne se donne, on ne s’adonne qu’à ce qu’on a toujours aimé – le verrait-on pour la première fois. L’inconnu, c’est la surprise du connu, c’est ce que l’on savait.

Il cite ensuite cette phrase de Stendhal (que devraient méditer tous les touristes en mal de voyage) :

On se lasse d’autant plus vite d’une sensation qu’elle est plus inaccoutumée.

Puis sa prose creuse le sillon stendhalien :

On se lasse d’autant moins vite d’un paysage (…) qu’on peut revenir, jour après jour, le vérifier, s’y vérifier. C’est à vérifier le même que l’autre vous saisit.

En lisant ces lignes à ma table de bibliothèque, je rêvais : — Ce qui est dit ici sur le paysage ne pourrait-il pas s’appliquer à la manière dont nous lisons ? Peuchmaurd est-il en train de se vérifier à travers Stendhal ?

Malheureusement, au moment où ces réflexions montaient en moi, une dame en face de moi s’est effondrée : un pied de sa chaise venait de casser. Comme le bibliothécaire ne faisait preuve d’aucune sollicitude, elle s’est emparée avec décision d’une autre chaise que le mufle lui a refusée sous prétexte que c’était celle des visiteurs du bureau.

Après avoir assisté la dame dans son entre-deux chaises, j’ai repris Pierre Peuchmaurd dont les propos avisés m’ont remise sur mes pieds :

Que, mort, l’homme monte au ciel n’est pas très certain.
Que l’oiseau tombe à terre, oui.

 

 

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Bonheur de lecture 1 : les prunelles de Pavese

Il y a des surprises de lecture comme des surprises de l’amour.

Je l’ai éprouvée récemment en lisant Histoire secrète où Pavese donne des aperçus de son enfance piémontaise, avec les deux figures tutélaires du père et de son épouse Sandiana. Le garçon pénètre à travers eux le mystère des êtres, des collines, de tout ce qui naît de la bonté de la terre comme les prunelles qui forment des haies épineuses au bord des ravins.

Les fruits, selon le terrain, ont bien des odeurs. On les connaît comme si c’étaient des personnes. Il y en a de maigres, de sains, de mauvais, d’aigres.

Si ce récit m’est allé droit au cœur, c’est en partie parce que cette expérience des prunelles ressemble à la mienne des noisettes qui tombent de la branche que l’on secoue avec un bruit sec ou que l’on sent rouler sous les pieds, que l’on garde dans sa poche, que l’on casse avec une pierre, et qui ont chacune leur personnalité : douce, généreuse, laiteuse, ou au contraire amère, sèche, ou tombant en poussière après le passage d’un asticot. “Comme chaque individu a son grain de voix et chaque écrivain son grain de peau, chaque noisette a son grain de goût”, disais-je sur ce blog en octobre 2017.

Mais bien au-delà des noisettes, Pavese soulève doucement et incomplètement en moi un voile, comme lorsqu’il passe le long de ces maisons de ville dans les ruelles fermées :

(…) où s’ouvraient des portails sur des jardins inattendus. Je les entrevoyais en allant à l’école et je pensais que c’était une nouvelle campagne plus secrète et plus belle. (…) Mais je ne mettais pas les pieds dans les cours, je me contentais de passer ; quand il y avait une vigne je me demandais pourquoi Sandiana n’était pas restée et j’imaginais que j’y venais maintenant, que je montais les grands escaliers solennels, que j’étais avec elle dans l’immeuble.

À la ville comme à la campagne il n’est pas nécessaire de tout voir. Il y a des choses « dont il suffit qu’elles existent et qu’on est heureux de le savoir ». Je ne vois pas tout non plus dans ce récit de Pavese semblable à une mine dont je devine la profondeur sans en épuiser les richesses.

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