Au sujet des sujets

J’aime la littérature qui ne développe pas forcément un grand sujet, mais qui fourmille de petits sujets, rattachés souvent à une seule « idée fixe », dirait Nathalie Sarraute, ou à une « pelsonnalité », dirait Gombrowicz (qui ne sait pas grasseyer).

Les petits sujets qui fourmillent dans les livres peuvent s’assembler ou se combiner par éclosion, glissement, déviation, ramification, sédimentation, sautillement, abruption…

Ce mot « abruption » vient bloquer mon énumération car je l’ai en tête depuis quelques mois sans savoir très bien ce qu’il veut dire et sans que je songe à le chercher, parce que j’ai la secrète envie qu’il signifie « coq-à-l’âne escarpé ».

Mais je consulte le dictionnaire : l’abruption est à l’origine une faille, un gouffre terrestre. (Ceci ne me déçoit pas). En médecine, il désigne une fracture transversale de l’os avec déplacement des fragments. (Cette fente et ces éclats d’os me vont aussi). Pierre Fontanier donne au mot une acception rhétorique barbante qui m’incite à dévier vers les entretiens de Michel Chaillou avec Jean Védrines :

Pour moi maintenant, la littérature, la vraie, c’est le hors-sujet. Le sujet apparent, si on en a besoin, on s’en sert. Mais ce n’est pas le vrai sujet. Le vrai sujet, c’est l’énigme du monde.

Et si pour moi le vrai sujet, c’était l’abruption du monde ? Ou bien le fourmillement du monde ? Une abruption fourmillante, sautillante et souriante, un coq-à-l’âne escarpé ?

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Don Quichotte et le vice

Illustration de Gustave Doré

Il est dommage que les mots « vice », « vicieux », « vicious », « vicioso » soient tombés en désuétude. Finies, les délices visqueuses du vice. Notre siècle est puritain.

Le seul vice qui empoisonne le coeur, dit don Quichotte, chevauchant et philosophant en compagnie de Sancho, c’est l’envie : « Tous les vices, Sancho, apportent avec eux un je-ne-sais-quoi de plaisir, mais l’envie n’apporte que désagrément, rancœur et dépit » (Don Quichotte II, 8).

Le chevalier enchaîne sur le désir de gloire, avec l’histoire d’une femme dévorée d’envie, outrée de ne pas figurer sur la liste de femmes de mauvaise vie établie par un célèbre satiriste. Elle aimait mieux se voir jouir d’une innommable renommée (« verse con fama aunque infame ») que de rester invisible.

Ce vice-là n’est pas tombé, dans notre siècle, en désuétude. Mais ce n’est plus un vice.

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Effrayant poème

Vote sur la condamnation de Louis XVI, les 16 et 17 janvier 1793

Notre République sait d’où elle vient et ne le cache pas : cette page, écrite de la main que j’imagine blanche et potelée d’un greffier de l’Assemblée, pourrait s’intituler « la mort ». Elle est actuellement exposée sous vitre à la bibliothèque de l’Assemblée Nationale.

Le poème est sinistre et la rime trop riche
dirais-je, si j’étais en humeur de faire des alexandrins.

La sentence de mort de Louis XVI n’a été exécutée que 72 heures plus tard, ce qui a dû contrarier deux députés plus pressés : Raffron (n°138 sur le document), et Fréron (n°142), conventionnel féroce qui était de tous les massacres et qui voulait, dès 1790, que Marie-Antoinette subisse le fameux supplice de la reine Brunehaut, attachée par les cheveux à un cheval indompté  ̶ image de livre d’histoire qui emplit encore les petites filles d’horreur fascinée.

Louis-Marie-Stanislas Fréron était le fils d’Elie Fréron, ennemi juré de Voltaire, et il avait pour oncle l’abbé Royou non moins hostile aux adversaires de Dieu et du Roi.

Voilà qui fait mentir le dicton « les chats ne font pas des chiens ». Les chats et les serpents font parfois des chiens enragés.

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Insomnie

Jean Dubuffet  Personnage dans un paysage

Beaucoup de gens se plaignent de leur insomnie. Pour moi l’insomnie de 3h du matin est au contraire un des bons moments de la vie – à condition que je ne sois pas malade, que je ne ressasse aucun désagrément, et que j’aie contre moi un corps chaud qui dort et respire régulièrement. Les yeux grands ouverts comme ceux d’un bébé dans son berceau, je vois passer toutes sortes de flocons gris : gris-anthracite de la cheminée ; masse gris-ardoise des rideaux ; gris-opaque du miroir ; gris-blanc des murs ; gris-perle de la porte ouverte comme un grand livre. Je peux rester deux ou trois heures presque immobile pendant qu’une pigmentation d’idées me picote le front, me broute la tête, me fourmille et me sautille. Mais à mesure que la vie diurne s’approche, tout s’assagit, s’aplatit, s’immobilise, se racornit, se dessèche comme les cadavres des taupes.

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Un esprit d’enfance

Co Westerik Vrouw boven dak uit

On dit souvent que les enfants ont un sens aigu du juste et de l’injuste, mais on dit moins qu’ils n’ont aucun sens de la proportionnalité des peines. Un enfant n’est pas étonné que son père le punisse en le jetant par la fenêtre. Un adulte tout-puissant et pervers lui semblera « sévère ». Grand-mère, qui m’avait emmenée à l’âge de 8 ans voir une petite fille morte car les meilleures petites filles étaient à ses yeux les petites filles mortes, était dans mon esprit « une grand-mère sévère ».

Les écrivains qui me touchent sont souvent ceux qui ont en eux cet esprit d’enfance où le terrifiant n’est pas l’exceptionnel mais une des qualités du normal : Kafka, Robert Walser, Marie Ndiaye.

 

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Grains de voix

J’aurais aimé connaître le grain de voix de Molière et de Baudelaire. J’imagine Molière un peu nasillard en train de dire : « Pendard ! » prononcé « Pendèèrrre », avec le r roulé. Il y a pour moi adéquation parfaite entre cet accent baroque et la personnalité de Molière, alors que je dois faire un effort pour imaginer la voix de Baudelaire : palatale, un peu enrouée peut-être, avec une lenteur dans le débit de parole. Dommage qu’il n’y ait pas eu un Nadar du son au XIXème siècle.

Cela n’aurait peut-être rien donné car l’auditeur est tributaire des conditions techniques de la prise de son. Chaque époque ayant aussi son accent et sa diction indépendants de celui qui parle, j’ai plus de mal à faire abstraction de ce qui n’est pas personnel dans une voix anciennement enregistrée que de vêtements d’époque sur des photographies : qu’il porte ou non une lavallière, Baudelaire garde sa profondeur de regard  (d’ailleurs sa lavallière le caractérise aussi très bien). En revanche, la première fois que j’ai entendu « Le Pont Mirabeau » dit par Apollinaire, le poème m’a semblé provenir d’un pays lointain, d’outre-tombe, avant que le phrasé du poète ne s’installe en moi.

Car la voix de chaque écrivain à l’intérieur de nous, celle que nous entendons quand nous le lisons silencieusement, celle qui résonne en nous après fermé le livre, ne ressemble pas forcément à sa voix matérielle. On peut dire que les voix enregistrées de Marguerite Duras et de Colette ne contrastent pas de façon notable avec leur voix d’écriture mais qu’elles en accentuent tel ou tel aspect. On peut dire aussi que le débit à la fois haché et continu de la parole très solitaire de Céline est en accord avec ce qu’il écrit. En revanche, la voix de Nathalie Sarraute que j’imaginais brumeuse, tremblante, pleine des tropismes et des points de suspension que l’on trouve dans l’œuvre, se présente au contraire  ̶  du moins dans sa jeunesse  ̶  avec les inflexions nettes, le timbre presque métallique, l’articulation précise d’un avocat ou d’un arpenteur décidé à explorer son terrain jusqu’au bout. J’y entends moins la voix de la romancière (si on peut l’appeler ainsi) que celle de l’essayiste de L’Ere du soupçon, comme si le domaine de la création littéraire était un terrain fait de silences, de gratouillements, de cordes vibrées, de gargouillis, de basses-voix, et que son explorateur, une fois revenu de « là-bas », nous dressait le procès-verbal d’une expérience intraduisible.

Etc.

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Trébucher

On n’imagine pas à quel point un petit enfant trébuche. Sa vie est essentiellement trébuchante. Sur les mots, sur les surfaces, en montant, en descendant, en mangeant, en buvant, en reposant son verre, en quittant sa chaise… tout est trébuchement et cela est plein d’allant.
Trébucher pour avancer.

Je me demandais ces derniers jours comment insister sur les bienfaits de ce trébuchement que j’observe chez les petits enfants, quand je tombe en bibliothèque sur un bel entretien de Michel Chaillou avec Jean Védrines :

― (…) Peut-être, suggère Jean Védrines, que l’écriture a besoin d’une sorte de bégaiement originel, créateur.

Trébucher me paraît toujours plus riche d’enseignement que marcher, marcher correctement. Je ne dis pas qu’il faille se casser la figure pour aller, mais, ce que je veux dire par là, c’est que le trébuchement (c’est-à-dire bégayer ses pas) contient en puissance toutes les marches, et pas seulement la rectiligne. (p. 322-323)

« Bégayer ses pas » ou trébucher ses mots pour avancer, m’encourage à dire Michel Chaillou, comme un oiseau amical qui se pose un instant près de moi.

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Parole coupée

J’écris pour qu’on ne me coupe pas la parole. Encore faut-il que je ne me la coupe pas moi-même.

Une scène de Molière me revient en tête :

Molière, Dom Juan, III,1

Sganarelle : − (…) Oh ! dame, interrompez-moi donc, si vous voulez. Je ne saurais disputer si l’on ne m’interrompt. Vous vous taisez exprès, et me laissez parler par belle malice.

Dom Juan : − J’attends que ton raisonnement soit fini.

(Sganarelle raisonne en s’agitant et tombe par terre).

Dom Juan : – Bon ! voilà ton raisonnement qui a le nez cassé.

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Alexandrin

Gens de voyage, dessin de métro de Leïto

la hutte de son rêve a un pan de toit bleu

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Laine bouillie

Je déteste la laine bouillie que j’apparente à un steak trop cuit, à une taupe morte, à un esprit brouillé dans une cervelle racornie. Pourtant je sais que certains cabans, lodens et pardessus très élégants sont en laine bouillie. Plus que la chose, c’est peut-être l’idée de laine bouillie que je n’aime pas, l’idée  ̶ peut-être fausse  ̶ que pour obtenir de la laine bouillie il faut durcir par une cuisson acharnée ce qui est naturellement souple. Ou bien la laine bouillie s’associe à une rigidité de la nuque et à une brusquerie des manières que j’ai connues dans le XVIème arrondissement. Ou bien ce sont les sonorités molles et mouillées de laine bouillie que je n’aime pas. Ou bien c’est son goût imaginé de purée grumeleuse d’avoine et de lait plein de peau que grand-mère nous forçait à manger au petit déjeuner.

Le 21 décembre 2016  ̶  quelques jours avant les soldes  ̶  je tombe en arrêt devant une veste vert pomme granny à revers rouges et je l’achète sur le champ. Rentrée chez moi, je trouve que ses boutons ont une allure un peu prussienne. Puis la vérité éclate : la veste est en laine bouillie.

(Cet article aurait aussi bien pu s’intituler : incohérence).

 

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