Une confession écrite est toujours mensongère

N.B. Chers Abonnés, vous recevez aujourd’hui deux billets. Celui-ci, qui arrive en premier sur votre boîte mail, est à lire en second, car au fil des blogs comme au Royaume des cieux les premiers seront les derniers.

Le Triestin Zeno, narrateur d’Italo Svevo dont je parlais ici le 24 mai, semble affirmer l’inverse du Remigio de Paolo Cognetti : sa confession écrite qui constitue le roman La Conscience de Zeno ne peut être sincère, dit-il, car il l’écrit en italien et non en dialecte :

Une confession écrite est toujours mensongère, et nous, c’est à chaque mot toscan (comprendre « italien ») que nous mentons ! On racontera de préférence ce qui est facile à exprimer, on laissera tel fait de côté par paresse à recourir au dictionnaire… Voilà exactement ce qui détermine notre choix quand nous insistons sur tel épisode de notre vie plutôt que sur tel autre. On comprendra qu’en dialecte notre histoire n’aurait plus le même aspect (p. 497).

Il est certain que, comme je le notais à propos d’Ana Tena Puy, la même histoire sonne différemment selon qu’elle est écrite en dialecte ou en langue officielle ; il est non moins certain que le paresseux Zeno est bien plus roublard quand il cherche à dire « comment il va » que le scrupuleux Remigio. Mais dans le passage ci-dessus, Italo Svevo n’a bifurqué sur le dialecte qu’après avoir émis une considération plus générale: Une confession écrite est toujours mensongère, et son narrateur se cache ensuite derrière la langue italienne pour justifier qu’il ment, ce qui en somme est un aveu. Je serais tentée de dire à sa suite que chaque écrit personnel, quelle qu’en soit la langue, est mensonger par action ou par omission, car chaque mot qui apparaît sur notre cahier chasse d’autres mots qui affluaient en même temps dans notre tête et qui à leur manière étaient des représentants tout aussi valides de nos pensées. Les mots que nous sélectionnons nous font prendre un chemin qui barre d’autres chemins, si bien que dialecte ou pas dialecte, les questions que je me pose sont : qu’est-ce qui préside à notre choix de mots, qu’est-ce que la sincérité en littérature, et qu’est-ce qui fait que le livre de Paolo Cognetti dans sa droiture et celui d’Italo Svevo dans ses contorsions touchent et sonnent tous les deux si juste ?

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *