Bonté de Balzac

Les personnages de Balzac sont ceux qui complimentent indirectement le mieux Balzac :  « Le vrai talent est toujours bon enfant et candide, point gourmé », dit un personnage d’Illusions perdues. On peut exactement dire cela de lui.

Proust note avec une ironie amusée cette tendance de Balzac à décréter comme universellement excellentes ses propres qualités et à se récrier d’admiration sur les bons mots de ses personnages, « c’est-à-dire sur lui-même », avec des phrases comme : « Ce mot (de de Marsay) fut si bien dit que nous laissâmes tous échapper un geste d’admiration. » (Sainte-Beuve et Balzac, p. 285-288).

Gervex : « De Marsay et Paquita Valdès (La Fille aux yeux d’or).

Cette manière transparente qu’a Balzac de faire son propre éloge à travers ses personnages (ainsi que la manière dont l’élégant Proust le relève) nous amuse d’autant plus qu’elle n’est en rien le résultat d’un désir d’auto-promotion tel qu’on l’entend aujourd’hui. Le « vrai talent » a pour lui une évidence si indiscutable qu’il le diffuse sans compter sur ses figures préférées qu’il s’incorpore au point qu’il semble parler de lui-même : grands scientifiques, grands écrivains, grands médecins, grands hommes de loi, grands criminels, etc.

Le personnage de Vautrin, gravure du XIXème siècle.

Mais ce manque de retenue distinguée ou de fausse modestie est contrebalancé en d’autres points de l’œuvre par la générosité débonnaire avec laquelle il peut attribuer des propos brillants à des personnages qui incarnent à ses yeux la plus plate médiocrité. Georges, le clerc de notaire plein de fatuité d’Un Début dans la vie, (voir ici le billet du 1er août), profite de son incognito dans la voiture publique pour se prétendre officier ayant servi Napoléon en Egypte et Ali pacha de Janina en Grèce, et pour s’inventer en trois paragraphes une généalogie éblouissante et dérisoire : « Je suis le petit-fils de ce fameux Czerni-Georges qui a fait la guerre à la Porte, et qui malheureusement au lieu de l’enfoncer s’est enfoncé lui-même ». Georges improvise sa scène de comédie avec une verve digne de Figaro, et le narrateur n’a pas l’air d’en faire plus de cas que les autres occupants de la voiture qui l’abreuvent de répliques sarcastiques. Balzac distribue ainsi narrations fantaisistes et jeux de mots avec une sorte de bonté dans le génie comparable à celle de Cervantes avec Sancho Panza ou de Shakespeare avec ses nombreux bouffons, bonté que n’auront après lui ni Flaubert, ni Maupassant, ni Zola, ni aucun autre romancier français.

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