José Luis Pastora et les refuges intellectuels

Je compte parmi les figures les plus marquantes de mon adolescence madrilène José Luis Pastora, notre voisin du dessus, qui était à mes yeux une sorte d’Unamuno, d’Ortega y Gasset, de concentré de toute la sagesse espagnole des générations qui le précédaient. C’était un petit sexagénaire méticuleux aux yeux vifs, que certains taxaient d’égoïsme, qui parlait lentement, à mots très choisis, et dont le fauteuil de lecture, fait sur mesure, était surmonté d’un pupitre ajustable à lampe intégrée. Ingénieur de formation, républicain de conviction, il avait à son heure combattu le franquisme sans action d’éclat que je connaisse, puis mené discrètement sa carrière à la Cristalería española, située rue Almagro à quinze minutes à pied de chez lui. Il partageait le reste de sa vie entre sa « tertulia » (réunions politico-philosophiques entre amis), la lecture de la « Rrrécherche » de Proust, l’écoute de Parsifal et de bien d’autres choses encore, en admirateur inconditionnel de toutes les grandes œuvres de l’esprit.

Il faut des « refugios intelectuales », disait-il, et c’est ainsi qu’il a vécu au quotidien entre 1938 et la mort de Franco en 1975, s’éteignant lui-même en 1986.

Sexagénaire à mon tour, refusant ce matin de me jeter sur France inter, France info ou France 2 pour savoir si la France brûle, je lis quelques Semaisons de Philippe Jaccottet et ne desserre les dents que pour me répéter en boucle : « refugios intelectuales », « refugios intelectuales ».

Et voici qu’en me promenant sur internet, je découvre une tribune nécrologique du journal El País datée du 20 septembre 1979 signée José Luis Pastora. Le défunt est un ingénieur basque, Ricardo Urgoiti, grand scientifique, grand sportif, aviateur occasionnel, excellent pianiste et homme de radio, ayant connu tous les avatars de l’Espagne de 1900 à 1979 sans oublier quelques années d’exil en Argentine. Dès les premières lignes de l’article, la précision de la biographie, la tenue du style, la chaleur de l’éloge, bref : quelques accents inimitables ne me laissent aucun doute et m’emplissent d’émotion : c’est la voix de mon voisin José Luis que j’entends ! Ricardo Urgoiti faisait peut-être partie de sa tertulia, il l’avait peut-être eu comme professeur occasionnel, il représentait peut-être l’homme complet, le grand vivant que lui-même aurait rêvé d’être. Comment savoir maintenant ?

https://elpais.com/diario/1979/09/20/opinion/306626401_850215.html

Je donnerai ici demain en français quelques passages marquants de cette biographie hors du commun.

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2 réponses à José Luis Pastora et les refuges intellectuels

  1. Votre article m’a fait du bien ce matin. Madrid me manque. Mon fils a habité quatre ans Rue du general Arrando où se trouve aussi le dernier domicile d’Antonio Machado avant son exil. Pas très loin d’Almagro. Buen finde, comme disent les jeunes aujourd’hui…

    • Merci, Claude. Vous ne manquez pas non plus de refugios intelectuales et j’apprends beaucoup de vous ! J’habitais Goya 7, un immeuble en briques dont la terrasse donne sur la plaza Colon. Je ne connaissais pas « finde » (« de semana », je suppose), il va falloir que j’aille me recycler à Madrid !

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