Petites notes de janvier

Rosalie

Rosalie, la fidèle servante de Jeanne dans Une Vie de Maupassant, clôt le roman par ces mots : « La vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit ». Devant notre situation politique j’imagine que Rosalie dirait avec un soupir : « La vie, voyez-vous, c’est comme les chaussettes : quand on répare un trou il s’en fait un autre à côté ».
Mais Rosalie appartenait à une époque où l’on raccommodait les bas et les chaussettes. Maintenant on les jette : « Dégage ! »

Se dégager, dégagement, dégagisme

Je suis toujours désappointée quand l’époque détourne le sens d’un mot que j’aime vers des choses que je n’aime pas. Jean-Pierre Richard dit que se dégager est le plus important des gestes de Rimbaud, un dégagement souple et spontané qui convertit la nostalgie baudelairienne en un mouvement de conquête pour éveiller à tous les niveaux de l’être la « future vigueur ».

Il est dommage que ces dégagements, vivaces comme le « long, immense, raisonné dérèglement de tous les sens » de Rimbaud, ou persévérantes comme le « long et patient travail de dégagement » de Loran Gaspar, soient relégués à je ne sais quel arrière-plan pour laisser place dans notre parole quotidienne à d’autres mots de la même famille. On sait que le slogan « dégage », popularisé en 2011 lors de la révolte tunisienne contre Benali, a donné naissance en traversant la Méditerranée au mot « dégagisme » qui se définit à peu près comme volonté de vider la place qu’occupent la personne et le parti au pouvoir. http://www.toupie.org/Dictionnaire/Degagisme.htm Il ne s’agit plus seulement d’en finir comme en Tunisie avec un régime usé et corrompu, encore moins de se dégager soi-même des attaches des « haleurs » comme Rimbaud, ni de débrouiller « des événements en moi confus, enchevêtrés, mal distingués » comme Gaspar, mais de mettre dehors des gens du « système », que l’on accuse d’être plus puissants, plus instruits, plus riches. Si cette tendance se confirme et s’affirme, je crains que la vigueur rimbaldienne, avec toute la violence qui lui est propre, ne soit exilée pour très longtemps en des « nuits sans fond » pour laisser place à une autre violence beaucoup plus sinistre.

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