Airs du temps

1. Place de la République

… samedi : à droite de la statue, le « Conseil National de la Résistance des Gilets jaunes » et ses quelques représentants. A gauche, vêtus de t-shirts jaunes comme une partie de leur drapeau, deux ou trois centaines de Camerounais partisans de Maurice Kamto, adversaire politique de Paul Biya qui préside le pays depuis trente-cinq ans et met son adversaire en prison pour « hostilité contre la patrie ». Quelques CRS font les cent pas mollement.

Aucun dialogue entre les deux groupes. Aucune rencontre. Aucune curiosité. Indifférence totale. Comme dans le métro. J’ai observé, j’ai photographié, j’ai tourné et retourné… pas la moindre convergence des jaunes. « Vivre ensemble, c’est mieux ? » Sur cette place dépourvue de fraternité je me suis dit que la République française était un pot contenant des matières qui ne se mêlent pas. « Composés organiques non miscibles », dit-on en chimie.

2. Le ton

Dans les romans, les personnages prononcent des paroles sur un certain ton décrit par le romancier. S’ils émettent des opinions très fermes d’une voix tremblante, le lecteur comprend que les paroles sont comme des vêtements habillant la vérité profonde de leur émotion. J’ai pris ainsi l’habitude, dans les romans comme dans la vie, de faire confiance au ton encore plus qu’au discours prononcé, et à la sous conversation plus qu’à la conversation. Le corps ne ment jamais, disait Nathalie Sarraute qui a fondé son œuvre sur cette conviction. La définition du dictionnaire en ligne CNRTL va aussi dans le sens d’un dévoilement : « Ton : inflexions volontaires ou involontaires que prend la voix d’un locuteur et qui dévoilent sa personnalité, son état psychologique ou affectif, ses intentions ».

Or, je remarque ces derniers temps en écoutant la radio une tendance qui fait vaciller mes certitudes et me donne des doutes sur l’esprit de finesse que je me targuais d’avoir. Tel sculpteur adopte le ton le plus modeste pour émettre une idée que personne n’a eu le culot d’affirmer depuis Victor Hugo : « Nous sommes… un peu des prophètes, quoi ». – C’est du théâtre et rien de plus, me dira-t-on. Les artistes ont acquis des techniques d’autopromotion à coups de litotes et de fausses hésitations qui sont d’un raffinement insoupçonné. Quant aux intellectuels, obligés à une vraie modestie, ils se sont débarrassés du ton docte qui était le leur il y a vingt ans.

Rafael Canogar, « El Orador », (L’Orateur), Madrid, 1970

Plus troublant, cet anarchiste écologiste qui exprimait on ne peut plus suavement sa volonté de détruire radicalement l’Etat (voir billet du 5 mai sur ce blog). Dans ma jeunesse, il était d’usage d’adopter un ton tranchant, parfois gouailleur, pour inciter les camarades à l’insurrection ; aujourd’hui on envisage d’égorger son semblable avec des paroles enrobées de miel d’acacia. Ce n’est pas de la tartufferie comme celle de certains barbus, puisque le projet subversif est clairement énoncé. C’est une dissociation étrangement inquiétante entre ce qu’on dit et le ton sur lequel on le dit.

J’en ai pour le moment le souffle coupé.

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