Sarraute et la Walkyrie

Non, non, je ne vais pas ici comparer Nathalie Sarraute à une guerrière au casque ailé poussant des « hoïotoho » stridents dans sa lourde chevauchée « pam papam pam pam ».

Je vais parler du mot amour, quand il est suspendu en l’air avant la déclaration. Ou, pour le dire en termes sarrautiens, quand il n’appartient pas tout à fait encore à la « sous-conversation » et encore moins à la conversation.

C’est l’objet d’un texte de L’Usage de la parole où Sarraute explore tous les mouvements intérieurs qui précèdent la profération de « je t’aime », essayant de traduire en mots une intensité muette sous les paroles ordinaires que prononcent deux personnes à une table de café :

D’un côté à l’autre de la table les paroles circulent… elles sont comme des rayons que des miroirs identiques placés l’un en face de l’autre réfléchiraient sous un même angle, comme des ondes… « C’est agréable, ces lumières… On ne voit plus partout que des éclairages au néon… »

Les paroles à peines lestées, parcourues de vibrations, jaillissent… venues d’un lieu intact où pour la première fois, une première et unique fois… sourd, frémit… à la source même, à la naissance…

Ce moment si dense du « juste avant », c’est ce que disent de toutes sortes de manières les leitmotive musicaux du premier acte de La Walkyrie avec une acuité qu’aucun langage verbal ne pourra jamais atteindre. Nathalie Sarraute enviait l’art du peintre qui permet de représenter simultanément ce que le roman doit dire dans la succession, mais je sais qu’elle craignait la musique, car elle n’aimait pas sentir le passage du temps et le remue-ménage émotionnel que provoque notamment la musique romantique

Henri Fantin-Latour : « Sieglinde et Sigmund » (sic)

Sans me livrer à une analyse de ce début du premier acte de La Walkyrie, je communiquerai le résumé rapide de la préface du livret : « Un orage gronde. Épuisé, un homme en fuite trouve refuge dans une demeure en pleine forêt. Il est accueilli par la maîtresse de maison, une jeune femme qui lui offre à boire : sans un mot, leurs regards se croisent, déjà chargés d’intensité. » Peu m’importe qu’ils se nomment Sieglinde et Siegmund et qu’ils soient les enfants jumeaux, séparés à la naissance, du dieu Wotan. A vrai dire, peu m’importe ici le mythe : ce que j’entends dans cette musique est pour moi l’incarnation auditive des mouvements d’attirance ou de répulsion, situés au seuil de la conscience, que Sarraute nomme « tropismes ». Et les moyens de la musique sont extraordinairement efficaces pour les figurer. Les tropismes écrits passent par des accumulations d’images et des points de suspension mais les tropismes musicaux sont directs de multiples manières : légères variations de rythme, de timbre, de hauteur, de tonalité, de mode, et surtout les silences…  Le motif de la naissance de l’amour est d’abord à peine esquissé par quelques notes au violon, puis au violoncelle, puis à la voix… Il rôde entre les répliques des personnages : « J’apporte à boire », « je suis sans armes » (que l’on peut bien sûr prendre à double sens). Ce motif amoureux, comme hésitant, s’entrelace à ceux du malheur et du destin, passe doucement à la clarinette, à d’autres bois… le retour des phrases musicales annonçant des sentiments que les paroles n’indiquent pas explicitement. Il faut attendre la scène 3 pour que l’auditeur entende enfin ce qu’on appelle à l’opéra un « air » car ils sont rares chez Wagner. D’ailleurs ce morceau heureux nommé traditionnellement « air du printemps » est agité en arrière-plan d’éléments plus sombres, jusqu’à ce que sans le savoir clairement Siegmund proclame son amour fervent sur le motif du renoncement à l’amour, que l’auditeur reconnaît pour l’avoir entendu dans l’opéra précédent de la Tétralogie wagnérienne : L’Or du Rhin

Comment une lectrice de Sarraute peut-elle ne pas se sentir prise par une musique qui contient ces mouvements contradictoires de l’âme et suggère tant de choses en même temps à l’oreille,  la mémoire et  l’imagination ?

Deux remarques en P. S.

1. On a chacun ses leitmotive : je m’aperçois que j’ai déjà traité de l’amour et de la musique avec Sarraute, et Henri Michaux plutôt que Wagner. http://patte-de-mouette.fr/2018/03/14/amour-elan-musique-avec-sarraute-et-michaux/
J’y évoque la possibilité que Nathalie Sarraute ait été, au moment de sa mort, en train d’écrire une pièce de théâtre autour de la naissance de l’amour. Cette hypothèse n’est pas pour le moment confirmée par la très précise biographie d’Ann Jefferson que je suis en train de lire.

2. La meilleure version de cet acte 1 est, de l’avis de la « Tribune des critiques de disque » de France Musique, celle de Bernard Haitink avec l’orchestre de la Radio Bavaroise.

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