Woolf en 1918

Je m’en aperçois clairement : l’épidémie de grippe « espagnole » de 1918 n’est pas une piste sérieuse à suivre pour examiner ‒ et encore moins comparer ‒ les Journaux d’écrivains de l’époque. Ce sujet n’a aucune pertinence historique et une faible résonance actuelle, car une épidémie qui eut lieu à la fin d’une guerre meurtrière de quatre années n’a rien à voir avec la pandémie insidieuse qui nous stupéfie aujourd’hui.

Mais j’ai trouvé en Gide et Woolf deux compagnons de confinement auxquels je me suis attachée.

La Virginia Woolf de 1918, loin de vivre confinée, est débordante d’activité. Elle a créé l’année précédente avec son mari Leonard la maison d’édition Hogarth Press (qui publie en 1918 Katherine Mansfield, T.S. Eliot, etc.) ; elle écrit des chroniques dans le Times ; elle achève son roman Nuit et Jour qui paraîtra en 1919 ; elle fréquente une multitude d’intellectuels dont elle nous fait tourbillonner les noms. Beaucoup plus que Gide elle est immergée dans l’actualité de son temps : droit de vote des femmes ; débats politiques avant l’armistice (Leonard est un membre influent du parti travailliste et un des inspirateurs de la Société des Nations).

Virginia Woolf mentionne l’épidémie de grippe à quatre reprises en 1918 :

D’abord, à la fin d’une phrase où elle évoque la pluie. Il apparaît, quand on lit le Journal, que les variations météorologiques ont une influence plus forte – ou du moins plus visible – sur le psychisme de Virginia Woolf que l’arrivée de l’épidémie :

Mercredi 10 juillet
Pluie pour la première fois aujourd’hui depuis des semaines, et un enterrement chez les voisins : la grippe espagnole.

En octobre, un de ses grands amis du Bloomsbury group (voir liens en fin de billet sur ce cercle d’intellectuels anglais), l’écrivain Lytton Stratchey, est atteint d’un zona douloureux et va quitter Londres pour une convalescence dans le Sussex. La grippe apparaît dans une parenthèse :

Lundi 28 octobre (…)
Lytton va probablement s’installer chez Mary d’ici un jour ou deux, pour éviter Londres à cause de la grippe espagnole (à ce propos, nous sommes au plus fort d’une épidémie comme on n’en a plus vu depuis la peste noire, d’après le Times (…)).

Elle change ensuite de sujet sans s’attarder sur la question. En dehors du cas particulier de Lytton, personne n’a l’air d’avoir pour souci principal de s’isoler de l’épidémie. Se mettre à l’abri des bombes qui tombèrent la nuit sur Londres jusqu’au mois de mai avait été plus éprouvant (vendredi 6 mars : (…) Pendant une demi-minute un raid nous parut tellement invraisemblable que nous avons décidé que c’était encore une de ces inexplicables pétarades d’omnibus à moteur. Mais l’instant d’après les canons tiraient de tous côtés et nous entendîmes des sifflets. (…) Nous avons donc rassemblé nos affaires pour aller à la cuisine).

Virginia Woolf avec Lytton Stratchey

Virginia Woolf a dans son Journal une langue de vipère. Elle excelle à comparer ses meilleures amies à des épagneuls, des bichons, des truites. Mais il y a pire :

Mercredi 30 octobre (…)
(Combien je déteste écrire lorsque je viens de lire du Mrs Humphrey Ward ! Elle représente un aussi grand danger pour l’esprit que la grippe espagnole pour le corps.)

En ce même 30 octobre, on apprend qu’un certain James a attrapé la grippe espagnole en Cornouailles et qu’il s’en est sorti. Octobre et novembre sont des mois où la fin de la guerre remplit Woolf d’espoir : Samedi 9 novembre : Il est fort possible que d’ici à une heure Lottie apporte la nouvelle de la signature de l’armistice. Lundi 11 novembre : (…) Les freux tournoyaient, qui semblèrent un instant les participants symboliques d’une cérémonie mi-action de grâce, mi-honneurs funèbres (…). Le 16 décembre, Woolf dit que « la guerre est déjà presque oubliée », puis :

Mercredi 17 décembre (…)
La grippe espagnole semble terminée, bien que Lottie l’ait attrapée pour une heure ou deux samedi dernier. (…)

Les guerres et les épidémies finissent par ne plus durer qu’ « une heure ou deux ». La vie reprend, et la vie c’est aussi l’écriture.

C’est une grave erreur de n’écrire pas ce qu’on veut écrire, au moment où l’on a envie de l’écrire. Ne contrariez jamais un penchant naturel. (Mercredi 2 octobre)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bloomsbury_Group
https://spartacus-educational.com/ARTbloomsburyG.htm

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4 réponses à Woolf en 1918

  1. robinet dit :

    D’où je retire ce que je pensais, sans oser me l’avouer : que les évènements extérieurs ,pour bruyants qu’ils soient, de devraient jamais nous détourner de ce qui cherche à se dire en nous. Pauvres abeilles, si peu visibles, continuez à produire votre miel!
    Merci pour ces extraits qui remettent les choses à leur place!
    Un abrazo
    Jacques

  2. Luce dit :

    Hum hum. Quelle perfidie! “Elle excelle à comparer ses meilleures amies à des épagneuls, des bichons, des truites.”

    Ne te laisse surtout pas influencer…

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