Pati doudou

Je citais l’autre jour ces mots de Carlos Liscano :

Je n’ai jamais su raconter une histoire. Ça ne sort pas. Si j’ai tellement tardé à écrire, c’est peut-être parce que je ne savais pas qu’on pouvait le faire sans raconter d’histoire. Ecrire à partir des mots.

Depuis l’adolescence j’ai le même sentiment. Appartenant à une famille qui depuis des siècles aime et sait raconter des histoires, je me sens incapable de mener avec brio un récit ficelé, amusant, truculent. Puis j’ai établi à mon tour une distinction entre “écrire” et “raconter”, et  tourné mon regard de lectrice vers des livres où la narration était malmenée, morcelée ou dissoute. Ce sont encore eux qui ont ma préférence.

Mais un jour que je changeais la couche de ma fille de 18 mois en lui chantant, comme à mon habitude, de vieilles chansons que ma mère m’avait apprises, j’ai commencé  : « Ma doudou est partie tout là-bas… » (voir ci-dessous le lien vers cette chanson composée par Bernard Michel et Henri Salvador). A ce moment j’ai entendu, venant de la table à langer, une petite voix bouleversée : « Pati doudou ? »

Ces deux mots contiennent tout un récit, peut-être tous les récits ‒ ficelés ou morcelés ‒ et je l’ai découvert (ou redécouvert) en même temps que ma fille.

Quelques années plus tard, cette réflexion de Roberto Juarroz dans Poésie et réalité (p. 10-11) est venue donner une profondeur nouvelle à ce qui s’était amorcé en moi avec « Pati doudou » :

La réalité a produit l’homme parce que quelque chose, tout au fond, mystérieusement, réclame des histoires. […] Il ne s’agit pas de l’histoire au sens vulgaire […] mais de cet enchaînement secret de faits profonds qui constitue la véritable histoire de l’humanité ‒ et peut-être davantage. J’ai toujours pensé la poésie comme la plus éminente manifestation de cette histoire occulte des hommes et de la correspondance ineffable avec la réalité qui s’y révèle, au-delà du gonflement du simple temps linéaire, au-delà des formules et des systèmes qui codifient la connaissance.

 « Ma doudou », chantée par Henri Salvador :
https://www.youtube.com/watch?v=OeJgweLITIs

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5 réponses à Pati doudou

  1. J’avais écrit dans “Ecrire et écriture” :
    La pensée réverbère dans le texte qui la porte, mais imparfaitement, toujours à reprendre, toujours à préciser ou à détourer de ce qui l’entrave, toujours à parfaire. Écrire, c’est assembler une pensée qui se détache des contingences matérielles de son apparition et de son expression et si, de suites en suites, comme des fragments dont on chercherait les jointoiements, elle parvient à prendre forme, à figurer une réalité ou une compréhension de ce qu’elle exprime, alors le texte approche au mieux ce tourment de la pensée à dire exactement ce qu’elle ressent, imagine et crée et projette d’inscrire à son apogée.
    “Pati doudou ? ou Pas pati ?
    Merci pour ce beau texte de Roberto Juarroz.

  2. Aglaé dit :

    Très jolie réflexion, Nathalie. Une “narration malmenée, morcelée, dissoute”. J’aime

  3. Ping : Ma Doudou et la Marquise (suite du billet “Pati doudou”) | Patte de mouette, blog de griffomane

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