Bonheur de lecture avec Pierre Peuchmaurd (malgré un petit malheur)

J’aime beaucoup lire les bons auteurs d’aphorismes mais je ne suis pas prête à en écrire : on tombe facilement à plat sous prétexte de faire bref, paradoxal, fulgurant, et on finit le saut de l’ange sur le ventre. Je me méfie aussi des épigraphes aux livres qu’on écrit parce qu’elles sont faussement tutélaires et qu’un navet ne sera jamais sauvé par son épigraphe.

Ceci me pousse vers Pierre Peuchmaurd, poète mort trop tôt, qui pratique épigraphes et aphorismes avec une liberté particulièrement réjouissante. Son livre L’Immaculée déception (2002), s’ouvre sur quelques lignes de Robert Walser :

Je m’interdis
De comprendre quoi que ce soit.
Comprendre
Ne pourrait que m’énerver.

Dans le corps du livre, les aphorismes grinçants, les petites phrases et les détournements surréalistes d’expressions ne jurent en rien avec l’œuvre sautillante de l’écrivain suisse. En voici quelques uns :

‒ Dites-moi la vérité, toute la vérité, mais pas rien que la vérité.
‒ L’enfer, c’est le paradis promis.
‒ La terre est grise comme une éponge.
– L’homme est un animal qui roule sur les autres.

Sur la fiche Wikipedia qui lui est consacrée (très bien faite), je trouve encore ceci :

Ce n’est pas tout que de pouvoir ouvrir un livre : il faut qu’un livre vous ouvre.
(Plus vivants que jamais, 1968).

L’air de rien, Pierre Peuchmaurd m’ouvre des portes intérieures. Je lisais un jour en bibliothèque Émail du monde (2000) qui dès l’introduction m’a captivée :

Peu de lieux suffisent à une vie et aux plus longs voyages. Peu d’espace, même, pourvu qu’il soit tout l’espace. (…) On ne se donne, on ne s’adonne qu’à ce qu’on a toujours aimé – le verrait-on pour la première fois. L’inconnu, c’est la surprise du connu, c’est ce que l’on savait.

Il cite ensuite cette phrase de Stendhal (que devraient méditer tous les touristes en mal de voyage) :

On se lasse d’autant plus vite d’une sensation qu’elle est plus inaccoutumée.

Puis sa prose creuse le sillon stendhalien :

On se lasse d’autant moins vite d’un paysage (…) qu’on peut revenir, jour après jour, le vérifier, s’y vérifier. C’est à vérifier le même que l’autre vous saisit.

En lisant ces lignes à ma table de bibliothèque, je rêvais : — Ce qui est dit ici sur le paysage ne pourrait-il pas s’appliquer à la manière dont nous lisons ? Peuchmaurd est-il en train de se vérifier à travers Stendhal ?

Malheureusement, au moment où ces réflexions montaient en moi, une dame en face de moi s’est effondrée : un pied de sa chaise venait de casser. Comme le bibliothécaire ne faisait preuve d’aucune sollicitude, elle s’est emparée avec décision d’une autre chaise que le mufle lui a refusée sous prétexte que c’était celle des visiteurs du bureau.

Après avoir assisté la dame dans son entre-deux chaises, j’ai repris Pierre Peuchmaurd dont les propos avisés m’ont remise sur mes pieds :

Que, mort, l’homme monte au ciel n’est pas très certain.
Que l’oiseau tombe à terre, oui.

 

 

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3 réponses à Bonheur de lecture avec Pierre Peuchmaurd (malgré un petit malheur)

  1. Charles dit :

    Merci ! je garderai certaines citations pour un livre à venir

  2. robinet dit :

    Ce n’est pas tout que de pouvoir ouvrir un livre : il faut qu’un livre vous ouvre.
    J’aime beaucoup cet aphorisme
    Et tu m’as donné envie de découvrir P. Peucmaurd que j’ignorais…
    Que de découvertes à faire et si peu de temps me reste!

    Un abrazo

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