Tremble (une expérience de lecture)

Gauguin, “Le Sculpteur Aubé et son fils Emile”, 1882.

Benoît Colboc publie simultanément en diptyque aux éditions Isabelle Sauvage un livre rouge et un livre gris. J’ai commencé ma première lecture – comme tout le monde, j’imagine – par le rouge intitulé Topographie qui est plus gros, plus visible, plus narratif, plus évident, et dont le titre annonce la configuration d’un lieu et d’un milieu. “Une famille ordinaire”, dit la quatrième de couverture, “inscrite dans son époque, avec ses habitudes, ses qu’en dira-t-on, son entre soi ennuyeux. (…) La figure centrale est le père dont le suicide vient ébranler la distribution des charges et démentir les certitudes.”

Le narrateur entame son récit ainsi :

« Et ton père ?
Il s’est pendu libre à présent.
Libre ? »

Quant au petit livre gris intitulé Tremble, aux pages volantes et non coupées, il commence ainsi :

« Bats les peurs
Tremble et mes mains »

 

 

 

 

 

 

 

J’ai eu envie récemment de faire une deuxième lecture de l’ensemble, mais en commençant par Tremble, cette fois. Et dans les deux livres tout a immédiatement tremblé de plus belle : les mains du père atteint de Parkinson, le corps du fils, la corde qui tenait le père pendu à une poutre de son grenier… Tremble occupe le terrain au point d’être un nom propre, lieu principal de l’œuvre double. Ce mot devient, à l’issue de ma deuxième lecture de Topographie, le centre du séisme familial qui affecte toute la fratrie : « l’aînée et le dernier qui tremblent et pleurent de la même façon », et le frère, agriculteur comme le père, qui « chavire chagrin questions ».
Tremble fracture comme on le voit le récit linéaire, agglutinant ou isolant des mots, inachevant des phrases, affectant la conjugaison, la syntaxe, les catégories grammaticales : « Je silence et je peur », « À l’abandon de respirer j’étais l’enfanprêté »…

Au milieu de Topographie, on comprend clairement que Tremble n’est pas qu’un toponyme : l'”enfantprêté” est son autre nom. Le livre gris nous suggérait qu’il s’agissait d’un personnage né dans une « maison de force » où l’enfant est déshabillé au bout d’un lit. Topographie nous donne la clé : tous les vendredis « on me prêtait à un couple sans enfants à qui la mère voulait faire plaisir une nuit hebdomadaire », et ce couple de voisins se livre sur lui à « de petits viols ».

 Tremble, c’est enfin et surtout celui qui naît à l’écriture :

« vers Tremble écrit comme je vis
à la vitesse d’un tremblement » (Tremble).

Écriture dense et intense, produisant, reproduisant, avec les secousses qui lui sont propres, tous ces tremblements du sol de l’enfance.

N.B. Benoît Colboc est également l’auteur d’un blog littéraire dont les notes de lecture sont précédées d’une reproduction de tableau. Pour l’imiter dans cette pratique j’ai reproduit à mon tour un diptyque de Gauguin. https://lundioumardi.wordpress.com/lundi-ou-mardi-ou-le-role-eminent-du-lecteur/

 

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