Jacques Lèbre sous l’escalier

Saint Alexis, de retour dans sa famille après un long pèlerinage, passe dix-sept années à jeûner sous l’escalier. Sans se faire reconnaître des siens, il les entend monter, descendre, parler… C’est la place que donne dans son dernier livre Jacques Lèbre au poète.

Saint Alexis reconnu mourant sous l’escalier de la maison de son père. Chapelle de Saint-Alexis, Limoges.

Discret comme Saint Alexis, Jacques Lèbre a beaucoup lu, entendu et retenu au fil des années, et dans ses « promenades à travers des correspondances » il nous donne à écouter les « longs échos » baudelairiens de ses lectures :

 De ce livre, au fond, je n’ai été que le scribe. Je n’ai fait que copier ce qui m’avait interrogé ou touché lors de mes lectures.On est tout de suite séduit par ce désir de faire résonner entre elles les phrases des auteurs aimés que l’on porte en soi, correspondances qui se développent au fil des saisons et des années « comme une vigne vierge sur un mur ».
D’autant plus séduit que dès la première page, Jacques Lèbre se démarque avec Philippe Jaccottet de la famille nombreuse des poètes égocentrés :

L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie. Un moment de vrai oubli, et tous les écrans les uns derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu’on voit la clarté jusqu’au fond, aussi loin que la vue porte ; et du coup plus rien ne pèse. Ainsi l’âme est vraiment changée en oiseau.

Et quelques lignes plus bas, cette Semaison se prolonge par une Neuvième poésie verticale de Roberto Juarroz :

Trop s’attacher à soi-même / c’est gaspiller la substance du monde.

Sans s’embarrasser de transitions, glissant aussi librement d’un thème à l’autre qu’il est passé de l’Europe à l’Amérique latine, Jacques Lèbre enchaîne des noms connus et peu connus : Henri Thomas,  Gilles Ortlieb, W. H. Auden, James Sacré, Robert Walser, Antoine Emaz… avant un retour à Jaccottet. Par approximations et déplacements successifs, sans rien de complaisant, pédant ou autoritaire, il pratique une lecture buissonnière comme l’aimait Jean-Pierre Richard, s’arrêtant et levant la tête au gré de ses émotions ou de sa rêverie, restant toujours au plus vif de sa relation aux textes. Les rapprochements qu’il établit entre les auteurs se succèdent à partir de plusieurs thèmes : amour, temps, suicide, répétition, poésie, vie, livres, mort, silence, solitude, blessure, identité, vie encore…

Je me suis lancé dans cette aventure en ayant une seule idée en tête, comptant sur les seules citations pour donner envie de lire.

Il réussit pleinement cette opération dans les 92 pages de son petit livre (j’ai pour ma part noté 16 ouvrages à acheter ou à emprunter, sans compter ceux que je possède déjà et souhaite relire).
Mais on entend aussi la voix du poète derrière celles qu’il fait dialoguer. Dans les dernières pages, il place fermement ses écrivains « buissonniers » comme J.-C Bailly, Ortlieb et quelques autres sur une branche voisine de celle des lecteurs de la même espèce :

J’appelle écrivains buissonniers ceux qui n’écrivent pas de romans et qui, de ce fait, sont un peu trop délaissés par la presse littéraire (…)

Nul doute que Jacques Lèbre en est un, dont j’ai irrésistiblement envie d’imiter les vagabondages en appliquant à son entreprise d’autres mots de Baudelaire :

Nous pouvons couper où nous voulons, moi ma rêverie, (…) le lecteur sa lecture. (…) Enlevez une vertèbre, et les deux morceaux de cette tortueuse fantaisie se rejoindront sans peine. (Lettre à Arsène Houssaye en préface du Spleen de Paris).

Vrai, simple, direct, libre, Le Poète est sous l’escalier est d’un bout à l’autre réjouissant pour toute personne aimant lire, écrire, rêver.

Le numéro 17 de la revue de poésie Phoenix avait pour « poète invité » Jacques Lèbre. Ma patte esquisse une lecture (assez buissonnière) de ce numéro dans un billet de 2018 : https://patte-de-mouette.fr/2018/11/20/nez-en-bas-nez-en-lair-avec-jacques-lebre/

 

 

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11 réponses à Jacques Lèbre sous l’escalier

  1. Je trouve de petites différences entre les deux traductions de Robert Munier du poème de Roberto Juarroz.
    “Insistir demasiado en sí mismo
    es gastar sin sensatez la sustancia del mundo”

    “Trop insister en soi-même
    c’est gaspiller la substance du monde, ”

    Neuvième poésie verticale traduit de l’espagnol par Roger Munier. Béthune, Éditions Brandes, 1986.

    “Trop s’attacher à soi-même
    c’est gaspiller la substance du monde,”

    Poésie verticale traduit de l’espagnol par Roger Munier. Points.

    Qu’en pensez-vous?

  2. Insistir demasiado en sí mismo
    es gastar sin sensatez la sustancia del mundo
    y abusar de la luz y sus reflejos ,
    del prorrateo abierto del mirar,
    del reparto de los colores
    y también del corazón de las tinieblas.
    Tal vez fuera preciso
    moderar, recortar el existir
    y retener la prepotencia de ser uno.
    Y que eso nos permitiese morir menos
    o simplemente no quedarnos sin fondo,
    como patéticos odres
    que no supieron contener su vino.
    Insistir demasiado en sí mismo
    es trastocar las figuras visibles
    y embadurnar las invisibles
    con el menguado alquitrán de nuestra furia.
    Es preciso insistir en otra parte,
    por ejemplo, allí donde las líneas retroceden
    y las manos se enguantan
    para evitar las manos sin regreso.
    O allá, por lo menos,
    donde sentimos cómo se desgastan
    la piel tenaz del pensamiento,
    las secreciones de todos los amores
    y las suelas metafísicas
    de nuestros últimos zapatos.
    Sí. Es preciso insistir en otra parte.

    Poesía vertical IX

  3. Trop insister en soi-même
    c’est gaspiller la substance du monde,
    abuser de la lumière et de ses reflets,
    du libre jeu du regard,
    du partage des couleurs,
    et aussi du cœur des ténèbres.

    Peut-être faudrait-il
    modérer, réduire l’existence
    et retenir le pouvoir d’être soi.
    Et que cela nous donne de moins mourir
    ou simplement de n’être pas sans fond,
    comme de pathétiques outres
    qui n’ont pas su contenir leur vin.

    Trop insister en soi-même
    c’est déranger les figures visibles
    et barbouiller les invisibles
    du goudron misérable de nos hargnes.

    Il faut insister ailleurs,
    là par exemple où les lignes reculent
    où les mains se gantent
    pour éviter le toucher sans retour.

    Ou là, au moins,
    où nous sentons comment s’usent
    la peau tenace de la pensée,
    les sécrétions de tous les amours
    et les semelles métaphysiques
    de nos ultimes souliers.

    Il faut insister ailleurs.

    Neuvième poésie verticale traduit de l’espagnol par Roger Munier. Béthune, Éditions Brandes, 1986.

  4. Trop s’attacher à soi-même
    c’est gaspiller la substance du monde,
    abuser de la lumière et de ses reflets,
    du libre jeu du regard,
    du partage des couleurs,
    et aussi du cœur des ténèbres.

    Peut-être faudrait-il
    modérer, réduire l’existence
    et retenir le pouvoir d’être soi.
    Et que cela nous donne de moins mourir
    ou simplement de n’être pas sans fond,
    comme de pathétiques outres
    qui n’ont pas su contenir leur vin.

    Trop s’attacher à soi-même
    c’est déranger les figures visibles
    et barbouiller les invisibles
    du goudron misérable de nos colères.

    Il faut s’attacher ailleurs,
    là par exemple où les lignes reculent
    où les mains se gantent
    pour éviter le toucher sans retour.

    Ou là, au moins,
    où nous sentons comment s’usent
    la peau tenace de la pensée,
    les sécrétions de tous les amours
    et les semelles métaphysiques
    de nos ultimes souliers.

    Il faut s’attacher ailleurs.

    Poésie verticale traduit de l’espagnol par Roger Munier. Points.

  5. Robinet dit :

    J’ai lu avec le même plaisir que toi ce beau livre de Jacques Lèbre. Il y a entre vous deux une connivence secrète : le désir de faire partager vos lecture et enchantements. C’est d’une grande générosité cet effacement devant l’autre qu’on cherche à promouvoir. J’ai regretté de n’avoir pas tenu tout au long de ma vie un cahier de citations. Il ne me reste qu’une mémoire criblée de trous, et peu à partager! J’ai beaucoup aimé la phrase : “J’appelle écrivains buissonniers ceux qui n’écrivent pas de romans et qui, de ce fait, sont un peu trop délaissés par la presse littéraire (…)”. C’est le même désir de faire l’école buissonnière qui me fait écrire des notes désordonnées au fil des jours. J’aime les “sauts et gambades” et c’est avec un grand bonheur que j’ai retrouvé tout cela dans ce petit livre
    comme dans ton Blog.
    Un abrazo

    • Merci Jacques, mais tu m’honores trop par cette comparaison. Tu as vu qu’une des références importantes de J. Lèbre est Jean-Yves Masson (bien qu’il ne le cite pas dans ce livre, je crois) ? Il y a aussi une note de lecture sur Le Lorgnon mélancolique, j’ai vu.

  6. robinet dit :

    Merci à Luce pour les renseignements qu’elle a bien voulu me donner sur “Antidote” dans le Blog précédent. Je vais investiguer et me faire aider par plus technicien que moi.
    Oui, merci de tout cœur de m’avoir répondu si vite et avec tant de gentillesse.
    Bien cordialement
    Jacques

  7. Luce dit :

    Cher Monsieur Jacques Robinet, (car maintenant je connais votre prénom et en déduis que vous êtes un homme).
    Je suis très heureuse d’avoir pu vous aider un petit peu. J’espère sincèrement que vous aurez l’occasion d’utiliser ce cher Antidote, car il est vraiment très savant.
    N’oubliez pas de me tenir au courant!

    Amicalement,

    Luce

  8. Jacques Lèbre dit :

    Nathalie de Courson, un GRAND GRAND MERCI pour votre article !!!!Je ne connaissais pas votre blog, vais y revenir régulièrement, maintenant.
    Bien à vous.

    • Cher Jacques Lèbre, je suis très contente que ce blog vous soit parvenu. Je vous propose d’y revenir dès demain, car j’y publierai un billet où il sera encore un peu question de vous ! (Il faut dire que votre livre m’a enchantée).
      Bien à vous,
      Nathalie

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