La jeune fille et la mort

Parfois, quelque chose nous pousse à rouvrir le livre qu’on vient de lire pour retrouver un épisode, une image, un détail. C’est une émotion qui s’insinue en nous les jours suivants, à différentes heures, mêlée à différentes humeurs.

Dans L’Estuaire, Jacques Robinet aborde un événement qui a précédé sa naissance :

Pourquoi revenir une fois de plus sur la douloureuse histoire de ma mère, celle qui s’est infiltrée en moi pour me ronger dès mon enfance ?

Il évoque alors un épisode capital de sa psychanalyse :

J’ai vu resurgir sur le divan le fantôme de sa sœur morte. Elle était là, très belle et rêveuse, telle que je l’avais contemplée à maintes reprises sur une photo datant de ses seize ans. Autour d’elle flottait la musique du quatuor de Schubert, « La Jeune Fille et la mort », que j’écoutais très souvent à cette époque. J’ai tout compris en un instant du drame qui précédait de si loin ma naissance…

Egon Schiele : “La Mort et la jeune fille”, Palais du Belvédère, Vienne

Jamais une image aussi fulgurante ne m’est apparue sur les divans que j’ai fréquentés, mais j’ai lu et relu passionnément ce que Jacques Robinet développe ensuite :

De cette fin brutale, l’avalanche a emporté toute la joie de cette famille pour déferler jusqu’à moi. Ma mère (…) se crut coupable de cette mort (…) Perdue au milieu des larmes et de la folie de sa mère devenue inconsolable, ne sachant comment faire sourire son père absent et silencieux, elle tomba gravement malade à son tour et une pneumonie faillit l’emporter. (…) Ainsi naquit sa mélancolie, celle que je ne suis pas parvenu à combattre bien qu’elle ait tant misé sur ma naissance, espérant une petite fille qu’elle aurait pu offrir à son père en réparation d’une perte dont elle s’imaginait responsable. Pas plus qu’elle, je n’aurais su guérir la souffrance qui nous précède et nous détruit.

Cette histoire bouleversante fait écho en moi à une question simple de Pontalis dans L’Enfant des limbes : “Serait-ce toujours un mort qui occupe nos mères ?”

Quelques pages plus loin, Jacques Robinet fait allusion à sa vie intra-utérine hantée par la mort de cette tante, et la met en relation avec ce que nous cherchons dans les maisons où nous vivons :
Nous ne cessons de recréer des « demeures fugitives » (titre d’un beau récit de Mauriac) pour survivre à la perte du lieu originel, le « lieu secret ».

Un journal poétique comme celui qu’il tient jusqu’aux derniers jours de sa vie n’est-il pas, lui aussi, une « demeure fugitive » ?

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