Vocations de filles

Quisiera saber mi vocación                               Je voudrais savoir ma vocation
Soltera, casada, viuda, monja                          Vieille fille, mariée, veuve, bonne sœur
Soltera—casada—viuda—monja                      Vieille fille—mariée—veuve—bonne sœur

C’est ce que je chantais en sautant à la corde dans la cour de récré. Les tirets longs du dernier vers figurent les doubles tours de corde que nous donnions en scandant ces quatre destins de filles et en les martelant sur le sol. La vibration du pavé sous nos plantes de pieds se répercutait dans tout notre corps et atteignait nos fibres nerveuses. C’était plus efficace qu’une marche militaire, car outre le fait que le chant commandait nos muscles, réglait notre respiration, s’intégrait à notre rythme vital et s’inscrivait à jamais dans nos mémoires, la crainte de rater notre double saut sur « vieille fille » ou sur « bonne sœur » stimulait notre aspiration à la vie de femme mariée comme maman, dans ce « pour de faux/pour de vrai » que sont les jeux des enfants.

Je remuais un jour ces souvenirs en lisant Rosa Montero, quand, par une des étranges coïncidences qui révèlent notre affinité avec un écrivain en faisant jaillir un éclair fraternel, je tombe sur ceci :

Je me souviens que, petites filles, nous jouions à sauter à la corde avec cette chansonnette : « Je voudrais savoir ma vocation, célibataire, mariée, veuve ou bonne sœur », et selon l’endroit où tu ratais ton saut et marchais sur la corde, c’est tout ton avenir qui se traçait.

Rosa Montero, comme d’autres femmes de ma génération, suppose que cette chanson a contribué à la rendre allergique au mariage. Ce qui, ajoute-t-elle avec bonne foi, ne l’a pas empêchée de se marier sur le tard (comme moi et pas comme maman), pendant que les mères et les enseignantes s’employaient au fil des ans à modifier le texte de la comptine :  « pompière, karateka, plombière, présidente… »

Saine allergie, saine pédagogie, sain hasard, ou les trois ensemble : il se trouve que les gouvernements, municipalités et parlements espagnols de ces dernières décennies ont compté plus de femmes que ceux de la plupart des autres pays européens, notamment grâce à la Constitution de 1978, comme en témoigne cet article : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/pages-europe/d000516-espagne.-l-acces-des-femmes-aux-responsabilites-politiques-par-brigitte-frotiee/article

Parmi ces personnalités politiques figurent mes camarades de cour de récré Ana et Loyola de Palacio. Il est vrai qu’avec elles c’est au basket que je jouais.

 

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2 réponses à Vocations de filles

  1. monalisaklaxon dit :

    j’avais oublié cette comptine …
    y una y dos tres

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