Un air dans la tête

Dans mon enfance en Espagne, les femmes chantaient en faisant le ménage et les hommes chantaient sur les chantiers. J’ai encore entendu il y a quelques années à Mérida des techniciens qui installaient le festival de théâtre en chantant et cela m’a soudain emplie de nostalgie heureuse. En France, les maçons sifflent moins qu’avant et plus personne ne chante en travaillant.

Sur le chemin du marché Richard Lenoir, je joue aujourd’hui à me demander quels sont les gens qui ont une musique dans la tête. Je ne compte pas ceux qui ont des écouteurs dans les oreilles car je cherche, dans les démarches et les regards, ce qui révèle une musique intérieure. Une femme asiatique avance en balançant légèrement la tête, un peu  béatement peut-être, mais je suis sûre qu’elle a un air précis dans la tête. J’en vois une autre qui marche d’un pas si décidé que je jurerais que sa crainte de faire la queue chez le poissonnier n’a pas le moindre arrière-plan musical.

Moi, j’ai presque toujours une musique dans la tête. Ce sont souvent certains airs de Don Giovanni que je massacre pour les adapter à mon pas rapide, et que mes mandibules accompagnent en jouant des castagnettes comme les cigales. Ce n’est pas forcément associé à de la joie de vivre et ressemblerait à une notation que j’ai lue dans Edgar Poe : « C’est une chose tout à fait ordinaire que d’avoir les oreilles fatiguées, ou plutôt la mémoire obsédée par une espèce de tintouin, par le refrain d’une chanson vulgaire ou par quelques lambeaux insignifiants d’opéra » (Le Démon de la perversité). Le « tintouin » n’est pas dans mon cas aussi impérieux que pour le narrateur d’Edgar Poe ; c’est plutôt une musique de fond, un bourdon auquel peuvent se superposer et se déplacer toutes sortes de pensées tristes ou gaies.

Je me souviens maintenant d’un beau passage de l’autobiographie d’Amos Oz qui m’a frappée il y a une quinzaine d’années  : dans son kibboutz, le jeune garçon tombe amoureux de sa future femme, Nilli, principalement parce qu’elle a en permanence une musique en tête, ce qui représente pour lui – dont la mère vient de mourir de mélancolie – le summum de la joie de vivre :

C’était sans doute de famille. Riva, par exemple, la mère de Nilli, pouvait entendre de la musique dans sa tête même quand il n’y en avait pas. Et Sheftel, le bibliothécaire, chantait en arpentant le kibboutz en tricot de peau gris, il chantait en jardinant, en transportant de gros sacs sur le dos, et quand il vous disait « ça s’arrangera », il y croyait de toute son âme : ne vous inquiétez pas, ça s’arrangera, bientôt.
Le pensionnaire de quinze ou seize ans que j’étais considérait cette joie rayonnante comme l’on admire la pleine lune : lointaine, inaccessible, mais fascinante et rafraîchissante.

Qui sait si dans les jardins où elle déambule aujourd’hui, l’âme du chaleureux Amos Oz n’a pas retrouvé la joie des chants de Riva et de Sheftel ?

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

3 réponses à Un air dans la tête

  1. Luce dit :

    Très souvent, lorsque je me réveille, je m’aperçois de ce que j’ai de la musique en tête. Souvent une des musiques sur lesquelles je danse dans mon cours de danse. A l’évidence, je rêve en musique, et cela me fait très, très plaisir.

  2. marie-paule Farina dit :

    c’est vrai qu’on entend moins, qu’on n’entend plus chanter et siffler sur les chantiers, enfant ( j’avais huit ans), après mon premier voyage à Paris où j’étais aller voir Rigoletto à l’opéra avec mes parents, je chantais à tue-tête en marchant dans les rues de mon village d’Algérie « comme la plume au vent », je ne chante plus en marchant mais je siffle souvent en faisant la cuisine et je siffle toujours les mêmes airs depuis des décennies, machinalement et sans vraiment savoir ce que je siffle 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *