Le lait de ton père

Je suis parfois embarrassée par la manière dont le son des mots colle pour moi intempestivement à leur sens. Le mot obscène me fait rougir comme une élève de quatrième par ce qu’il signifie, mais aussi par sa parenté sonore avec obèse, obsède… Le mot obscène a quelque chose d’obscène.

Les habitants de la ville de Huesca, en Aragon, s’appellent « Oscenses » (étymologie latine). Quand je suis allée en Aragon, j’avais peur de faire un lapsus vers « Obscenos », et j’ai préféré dire « Huescanos », ma qualité de Française me permettant cette entorse. Hors de question, en effet, qu’ayant été, grâce à  l’éditeur de La ramonda Charles Mérigot,  invitée à un chaleureux  déjeuner lors du Salon du Livre de juin, je me mette à dire en fin de repas, dans un élan d’enthousiasme : « Chers Obscènes, je vous remercie de tout mon cœur ».

Il est curieux aussi de voir ce que chaque époque considère comme obscène. J’ai lu dans mon adolescence Pour qui sonne le glas de Hemingway en anglais. Les combattants de la guerre civile espagnole dans la sierra de Guadarrama avaient le parler rude qu’on leur imagine, où revenait de temps en temps, ai-je reconstitué, l’expression : « Me cago en la leche de tu padre » (« Je chie dans le foutre de ton père »), ce qui avait été expurgé par Hemingway : « I (obscenity) in the milk of your father », rendant le juron incompréhensible et donnant à croire que tous les pères de partisans étaient laitiers. Des internautes anglophones en discutent encore : certains affirment que cette phrase (qui revient souvent dans le livre) leur a gâché la lecture, et d’autres déclarent : « You don’t need big words to write good litterature ».

Les choses s’étaient retournées en 1977, comme le remarque Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux : « L’amour est obscène en ceci précisément qu’il met le sentimental à la place du sexuel ».

Aujourd’hui, j’entends de plus en plus prononcer le mot obscène pour caractériser des attitudes méprisantes, désinvoltes, répressives de pouvoirs en place (contre des écologistes, des minorités ethniques, etc.) On dirait que l’obscénité a quitté le terrain sexuel ou amoureux pour s’engager en politique. Même quand j’approuve sur le fond la protestation émise, je ne peux m’empêcher de relier l’usage de ce mot à une certaine bien-pensance pudibonde qui caractérise notre temps.

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4 réponses à Le lait de ton père

  1. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire votre texte. Les espagnols disent : »La blasfemia ya no es lo que era. » Quand j’étais plus jeune, j’allais souvent dans la région d’origine des parents de mon épouse. Je m’étonnais toujours des blasphèmes prononcées par des paysans « de misa diaria et qui n’arrêtaient de dire: « Me cago en Diez. »
    « Luis García Montero, poeta, evoca una anécdota de Ricardo Gullón, crítico literario y fiscal. “Alguien fue denunciando por mentarle la madre ‘al Gran Señor’. Creyeron los que denunciaban que se había referido, el detenido, al generalísimo Franco. Pero cuando se enteraron de que era Dios el blasfemado ya la justicia de entonces no le concedió más importancia”. Dice Montero: “La blasfemia es el carnaval llevado al lenguaje. Se trata de invertir lo sagrado, como en los ritos medievales que convertían al demonio en el Señor o a los tontos en obispos. Por eso la blasfemia es propia de países de fondo religioso. El catolicismo español alimenta la blasfemia. Cuando desaparezcan los oídos puritanos, dejará de tener gracia ofender a la divinidad. Como me enseñó Carlos Barral en un poema memorable, Dios no entra en mis preocupaciones, no lo asocio a mis preocupaciones. En público, sin embargo, de vez en cuando tengo ganas de blasfemar cuando leo o escucho las opiniones de algún obispo”.

    • Merci, Claude. J’aime bien la dernière phrase ! S’il n’y avait pas d’évêques il n’y aurait pas de blasphème, c’est clair. J’ai lu il y a deux ans un livre très intéressant de l’historien Jacques de Saint-Victor sur le blasphème. Ce mot provient d’un mot grec qui signifie « médisance » sans forcément d’arrière-plan religieux, c’est l’église qui en a fait ensuite un « péché de bouche ».

  2. De courson dit :

    Belles pattes de mouette

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