Toucher les méduses

On n’imagine pas qu’un historien puisse être « touchant » au même titre qu’un poète, et c’est pourtant le cas de Michelet qui possède au plus haut point l’art de prendre tendrement les êtres entre ses mains. On le découvre notamment dans les œuvres qu’il consacre à la nature : L’Oiseau, L’insecte, La Mer, La Montagne.

J’ai en mémoire un chapitre de La Mer (1861) concernant un animal dont on redoute habituellement le contact : la méduse au nom terrible et pétrifiant, nom particulièrement mal adapté à cette créature fragile, transparente et sans coquille, dit Michelet qui écarte  Méduse pour toucher les méduses.

En séjour à Hyères, il remarque une méduse déposée par une vague entre des rochers, que le vent a retournée et desséchée :

Très froissée en ce pauvre corps, elle était blessée, déchirée en ses fins cheveux qui sont ses organes pour respirer, absorber, et même aimer. Tout cela, sens dessus dessous, recevait d’aplomb le soleil provençal, âpre à son premier réveil, plus âpre par l’aridité du mistral qui s’y mêlait par moments. Double trait qui traversait la transparente créature. Vivant dans ce milieu de mer dont le contact est caressant, elle ne se cuirasse pas d’épiderme résistant, comme nous autres animaux de la terre ; elle reçoit tout à vif (p. 151).

La méduse, un animal sans peau… Craignant davantage pour la mienne, je me contente de tâter parfois d’un orteil timoré les méduses qui parsèment parfois, comme des tutus bleus ou violets,  mon rivage normand.

Méduse bleue sans tentacules échouée sur la plage de Merville.

Après avoir avoué « un peu de répugnance » aussitôt surmontée, l’auteur saisit l’animal gélatineux qu’il nomme « délicieuse créature, avec son innocence visible et l’iris de ses douces couleurs » :

Je glissai la main dessous, soulevai avec précaution le corps immobile, d’où tous les cheveux retombèrent, revenant à la position naturelle où ils sont quand elle nage. Telle je la mis dans l’eau voisine (p. 152).

Et il lui sauve la vie.

Je ne connais pas assez bien Michelet pour savoir si son appréhension des faits historiques est aussi délicate que sa saisie de la méduse en détresse. Lui qui s’est comporté de manière si contraire à celle du héros décapiteur Persée revalorisé en 1792, comment a-t-il pu aborder les chapitres sur la Terreur ?

« Custine décapité », musée Carnavalet, Paris

Je crois avoir lu (mais je n’ai pas sous la main La Montagne qui aborde ce sujet), que la rédaction des passages de l’Histoire de la Révolution française concernant 1793 avait ébranlé ses nerfs au point que son médecin lui avait prescrit une cure de bains de boue dans un établissement thermal italien. En bon « touchant », il s’était senti régénéré par ce contact et je me souviens de son exclamation émerveillée « Terra mater ! »

(Une brève recherche sur Internet me confirme cette résurrection par la terre : il s’agit du chapitre de La Montagne intitulé « La Bollente, Acqui. Comment je fus inhumé pour revivre ».)

 

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Toucher les méduses

  1. robinet dit :

    Où je découvre que j’ignore tout de Michelet! A tort, je me suis méfié de ses enthousiasmes historiques… Il ne faut jamais trop écouter les commentaires définitifs!
    De Ponge à Michelet, je remarque combien tu es attentive à ces poètes si minutieux dans leur observation du réel. Vive la Normandie et ses plages. Cuidado! Un abrazo.

    • Toi qui aimes les oiseaux, que penses-tu de ça, sur l’alouette : « L’oiseau des champs par excellence, l’oiseau du laboureur, c’est l’alouette, sa compagne assidue, qu’il retrouve partout dans son sillon pénible pour l’encourager, le soutenir, lui chanter l’espérance. (…) Deux choses la soutiennent : la lumière et l’amour. » Etc. Ce qu’il dit sur l’oeuf pourrait en effet être du Francis Ponge : « Prenons l’oeuf en nos mains. Cette forme elliptique, la plus compréhensible, la plus belle, celle qui offre le moins de prise à l’attaque extérieure, donne l’idée d’un petit monde complet, d’une harmonie totale à laquelle on n’ôtera rien, on n’ajoutera rien ». Il parle aussi avec une grande tendresse d’une araignée qui lui tenait compagnie, enfant, quand il jouait à assembler ses petites lettres de plomb dans l’imprimerie de son père (située à Paris, « rue Basse », sur laquelle donnent mes fenêtres). Cette fois je m’arrête !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *